Toubib malgré lui

Se faire soigner.


Dix minutes au moins qu’on tambourinait à la porte en fer du jardin ! Dix minutes que des appels aigus étaient lancés en direction de la grande maison du Blanc ! Au fond de sa petite épicerie, Ahmed soupira, excédé. Il avait tout de suite compris qu’il s’agissait d’Aïcha. Qui d’autre se serait permis, et un dimanche matin en plus ? Sidi Jérôme devait dormir à cette heure-là, après avoir fait la fête comme tous les samedis soirs. Et s’il y avait une chose qu’il n’aimait pas... Bref une affaire comme celle-là ce n’était pas bon pour le commerce ! Mais bien sûr Aïcha, cette vieille sorcière, s’en fichait. Elle continuait ses petits coups secs sur le métal et ses cris de sauvage s’entendaient dans toute la rue ! À la fin, Ahmed se décida à sortir sur le trottoir : « Il est pas là, le patron ! Il est sorti tôt ce matin. » Un petit mensonge n’avait jamais fait peur à l’épicier surtout quand c’était dans une bonne intention. Mais il en fallait davantage pour décourager Aïcha :
– Ahmed, épicier de mes fesses, tu as menti ! Je suis sûre qu’il est à la maison. Il dort encore, c’est tout !
– Et alors, il a pas le droit de se reposer, peut-être ? Laisse-le donc dormir, Aïcha...
– Es-tu payé pour faire son chien de garde, ou est-ce que tu crains pour ton chiffre d’affaires ? De toutes façon, il FAUT que je le voie... pour ma petite fille. En ajoutant ces mots, Aïcha fit un pas de côté révélant un petit enfant qu’elle tenait par la main. Dans ses grands yeux luisants, Ahmed lut la fièvre. Il insista pourtant.
– Il n’est pas toubib, Sidi Jérôme ! Tu devrais plutôt essayer une de tes recettes !
– Ahmed, je te conseille de te taire, sinon...
À ce moment, la porte du jardin s’ouvrit en grinçant, coupant court aux menaces d’Aïcha. Ahmed, soulagé, se réfugia dans sa boutique.

– Aïcha ? Qu’est-ce qui se passe ? Jérôme, les yeux bouffis de sommeil, tenait debout en gardant une main sur la poignée de la porte. Il n’était pas 9 heures et il faisait déjà chaud dans le jardin, malgré l’ombre du grand néflier.
– Bonjour, patron. Excuse-moi, c’est pour ma petite. Elle est malade. Aïcha, bien qu’elle eût largement dépassé la quarantaine, gardait modestement les yeux baissés. Mais Jérôme la connaissait bien maintenant, il était décidé à ne plus s’en laisser conter.
– Je vous avais pourtant dit que je ne voulais plus vous voir ici. Après ce que vous avez fait.
– Patron... Je sais, tu as raison. Je regrette, mais c’est trop tard pour regretter, n’est-ce pas, patron ? il n’y a que toi qui puisses m’aider. Regarde ma petite...
La petite devait avoir trois ans, quatre peut-être si on tenait compte des conditions dans lesquelles elle vivait. Jérôme avait vite compris qu’Aïcha consacrait presque tout son salaire à « sa » boutique dans le Borj, et que le soin des enfants, ma foi, ça venait après. Pourtant on l’avait mise sur son trente-et-un, petite robe rose à falbalas et souliers vernis mais une grosse bulle de morve lui obstruait la narine droite. Ses cheveux noirs, presque crépus, avaient été coupés court découvrant un front bombé et plissé de rides. Ses grands yeux fixés sur Jérôme pleuraient de fièvre.
– Comment elle s’appelle ?
– Rizlane, patron, c’est ma petite dernière et après ça, fini !
– Et ... qu’est-ce qu’elle a ?
La maman releva le petit menton d’un coup sec découvrant une grosseur de la taille d’une balle de ping-pong. On aurait dit qu’on avait greffé là une espèce de pomme d’Adam. Jérôme avança un doigt hésitant, toucha. C’était dur et brûlant.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Je sais pas, patron... Elle ne joue plus, elle ne mange plus, elle a toujours la fièvre.
– Vous l’avez emmené chez le docteur ?
– Eeeeh, le docteur, ça coûte cher, patron, c’est pas fait pour les gens comme nous !

Voilà donc où elle voulait en venir ! Si Jérôme avait été mieux réveillé, il aurait deviné dès le début et peut-être ne l’aurait-il pas laissée entrer... Il pouvait régler le problème rapidement, en allongeant un billet de cent dirhams et en retournant se coucher. Mais où irait cet argent ? Comment serait-il utilisé ? La petite le regardait toujours, silencieuse, atone. Jérôme prit une brusque résolution qui dissipa instantanément le brouillard de sa tête. Il avait la chance d’habiter un quartier qu’on pouvait dire résidentiel même s’il n’était séparé du Borj que par un simple boulevard. D’ailleurs où aurait-il pu habiter autrement ? Les étrangers se devaient de respecter un certain standing... et d’embaucher des gens comme Aïcha ! En face de chez lui, vivait un médecin généraliste et il avait pour voisins immédiats un couple de spécialistes. Se souvenant que ceux-là appartenaient au Rotary Club, œuvre de bienfaisance s’il en est, il décida de sonner à la porte de leur jardin, Aïcha sur ses talons.
Au bout d’un long moment, la porte de la villa s’ouvrit, en haut de l’escalier. La femme pointa un museau méfiant.
– Ouiii ? Qu’est-ce que c’est ?
– Bonjour, Madame, excusez-moi de vous déranger, mais…
Jérôme, obligé de crier pour se faire entendre, ne sut plus que dire. Il fit un geste vague en direction d’Aïcha. Reconnaissant la domestique, la femme se renfrogna davantage. Décidément, Aïcha n’avait pas bonne presse dans le quartier ! Les voisins la soupçonnaient, entre autres choses, de la disparition de certain linge mis à sécher...
– C’est pour sa petite fille ! Elle a l’air sérieusement malade !
La femme referma brusquement la porte. Jérôme restait planté là, sur le trottoir, en plein soleil. Aïcha prit un air de triomphe méprisant. Ils s’apprêtaient à repartir quand la porte de la villa se rouvrit en couinant. La voisine réapparut, enveloppée dans une robe de chambre rose et molletonnée. Elle descendit rapidement l’escalier, entrebâilla la porte de fer.
– Qu’est-ce qui se passe ?, demanda-t-elle d’un air déjà excédé. Jérôme, qui ne se sentait pas de meilleure humeur, prit la petite Rizlane par la main et l’amena devant elle. La petite main était toute molle, chaude et sèche.
– Regardez… Il souleva précautionneusement le menton pour faire apparaître la boule. Elle lui sembla avoir encore grossi depuis tout à l’heure.
La femme eut une moue de dégoût ennuyé.
– Il faut faire des analyses. Je vous donnerai l’adresse d’un labo. Tuberculose, sûrement... Après ce diagnostic-éclair, la femme referma la porte et disparut pour de bon cette fois. Le mari était resté invisible.
– Tu vois, hein, tu vois ? C’est comme ça chez nous ! Il y a les riches d’un côté, et les pauvres de l’autre, et les pauvres, ils peuvent bien crever ! Aïcha crachotait sa hargne en chuchotant. Elle avait repris le bras de sa fille et la secouait comme un prunier. La petite ballotait sans plainte ni mot. Était-elle déjà ailleurs ? se demandait Jérôme.
– On se calme, Aïcha, on se calme ! Après tout, elle n’était même pas obligée de sortir... On ira faire ces analyses et puis on verra. Aïcha, pour dire ce qu’elle en pensait, cracha violemment sur le trottoir...

La ponction fut un sale moment pour tout le monde, sauf peut-être pour la femme qui ponctionnait. Pas question, apparemment, de se servir d’un anesthésique, réservé à des opérations plus graves (ou plus juteuses). Malgré les efforts d’Aïcha pour la calmer, la petite se débattait en hurlant sur le divan en skaï du laboratoire. Dans son coin, Jérôme, qui n’avait jamais pu supporter d’entendre un enfant pleurer, suait à grosses gouttes. Enfin, une aiguille énorme fut plantée dans le petit cou puis retirée. Les tremblements furent apaisés et les larmes séchées. Deux jours plus tard, le verdict tombait, net et sans surprise : tuberculose ganglionnaire.
Jérôme n’avait ni envie ni besoin d’un cours sur la tuberculose, sa genèse, ses différentes formes et leur évolution, les issues possibles. Il y eut pourtant droit une semaine après, dans le bureau du spécialiste qui le reçut au dispensaire de Sidi Saïd. Ce qu’il en retint : la maladie de Rizlane était contagieuse, très contagieuse à ce stade, on pouvait encore la guérir avec un traitement, long mais peu coûteux, uniquement disponible au dispensaire d’ailleurs. Si on ne le faisait pas... Le médecin eut un geste d’impuissance. Jérôme l’assura de sa détermination, empocha l’ordonnance, régla la consultation et sortit.

Le soleil allumait la médina sur la colline opposée. Debout sur le terre-plein herbu, Jérôme savourait l’élan de pure beauté, d’énergie sereine qui se manifestait dans ces moments. L’heure où des poèmes peuvent naître, se disait-il. Non loin de là, Aïcha était assise sur une pierre, Rizlane debout entre ses jambes. Ils attendaient l’ouverture de la pharmacie du dispensaire. Jérôme aurait bien voulu, sans trop y croire, régler cette affaire avant de commencer sa journée de travail. Il savait que les horaires, ici, étaient plutôt élastiques. N’empêche, ils étaient venus très tôt et attendaient, seuls dans la lumière du petit matin.
De temps en temps, Jérôme jetait un regard vers Aïcha et sa fille, sans trop oser s’approcher. La mère serrait sa fille tout contre elle malgré le risque de contagion. Un léger sourire sur les lèvres, elle se détournait ostensiblement. Lui en voulait-elle de son attitude prudente ? Du coin de l’œil, Jérôme devina que quelqu’un, un homme, s’approchait. Il était courbé dans son tas de couvertures. Avec des allures de fouine, il s’installa à l’extrême bord du terre-plein et se fit tout de suite oublier.
Jérôme eut un frisson. Encore un quart d’heure avant l’ouverture officielle ! Les gens commencèrent à arriver une demi-heure plus tard. Un autre homme d’abord, qui toussait régulièrement, puis une femme avec son bébé. Deux heures plus tard, ils étaient une trentaine, effectif qui tendait à se stabiliser entre les quelques départs et arrivées. Jérôme s’était replié à l’ombre, se rapprochant d’Aïcha. La petite Rizlane jouait vaguement, mais elle jouait : ce qui était plutôt bon signe. Jérôme s’aperçut qu’Aïcha lui souriait.
– Ça va ? C’est pas trop long ?
– Ça va, Sidi, ça ira...

Elle était belle ainsi, Aïcha, la jupe ramenée entre ses jambes, les yeux plissés dans un continuel effort. Jérôme paria que leur voisin souriait également. Il se détourna négligemment pour vérifier qu’il avait gagné. Il découvrit rapidement que tout le monde souriait, mais il refusa l’idée que tous lui souriaient. Il se retourna vers Aïcha. Elle n’avait pas bougé d’une ride. Perplexe, Jérôme regarda vers le bâtiment du dispensaire. Il eut de la chance car à ce moment précis, un volet s’ouvrit brutalement et un colosse apparut, la blouse fripée, le calot posé de travers. Il aboya quelque chose, puis referma aussi sec qu’il avait ouvert. Jérôme chercha autour de lui la signification des aboiements. Quelques personnes commençaient à rassembler leurs affaires, mais la plupart n’avaient pas bougé, souriants et confiants.
– Aïcha, qu’est-ce qui se passe ?
– Il a dit que c’était fermé pour aujourd’hui.
Aïcha continuait de sourire, même en parlant. Jérôme sentit un regain de colère.
– Et c’est trois heures après qu’ils l’annoncent ? Mais c’est pas vrai ! Et puis on a rendez-vous, nous, d’abord !
Il tourna un moment en rond. Prenant son courage à deux mains, il se dirigea vers le volet. Il y frappa trois petits coups. Sur le terre-plein, les gens se levaient : il craignit d’avoir déclenché une émeute. Mais non, les gens se mettaient debout et ils restaient où ils étaient, en souriant. Heureusement que Jérôme avait repéré le sens de l’ouverture du volet car il claqua encore plus fort que la première fois contre le mur du dispensaire : le même colosse surgit de sa boîte. Il ouvrit la bouche pour aboyer davantage, aperçut le Blanc. Le volet se referma, presque doucement.
Deux minutes plus tard, il était ouvert joyeusement comme par un beau matin de mai. Un jeune interne, rasé de frais, s’enquit de l’identité de Jérôme. Une série d’ordres, ou de consignes, fut alors donnée à l’intérieur du bâtiment et répétée de pièce en pièce comme dans un sous-marin. Le sas d’entrée s’ouvrit enfin pour les laisser passer. Avant d’entrer, Jérôme se retourna pour voir encore une fois tous ces sourires qui lui étaient adressés. La porte se referma.

Manifestement, on avait ouvert exprès pour eux. C’était un tel foutoir là-dedans ! On demanda à Jérôme s’il fallait faire passer une radio. À tout hasard, Jérôme répondit que oui. Ça ferait toujours une pièce dans le dossier. On dénuda la petite Rizlane, et son corps fit peine à voir. Jérôme dut encore subir un exposé sur la recrudescence de la tuberculose et endurer des conseils qui ne s’adressaient qu’à Aïcha. Les yeux de la bonne furetaient partout. On ne pouvait pas savoir si elle faisait du repérage, ou si elle était véritablement affolée. Puis on piocha dans des bocaux pour remplir des cornets de papier journal avec de gros cachets blancs. La posologie demeurait assez vague. Plusieurs mois au moins. Jérôme vit les yeux d’Aïcha s’arrondir devant la quantité de médicaments qui leur était donnée. Il tenta de lui expliquer le remède.
– Trois fois par jour, Aïcha, tous les jours ! Même le vendredi, même le dimanche !
– Oui, patron, j’ai bien compris : tous les jours, trois fois.
Jérôme pensa à ceux qui étaient dehors. Allaient-ils les laisser entrer maintenant ? Il y en avait qui toussaient vraiment fort vous faisant passer une onde glacée sur le dos.

Ils repartirent chargés de cornets, comme à la fête foraine, en faisant attention à ne pas abîmer les plates-bandes du jardin intérieur. Ils sortirent par derrière comme des voleurs. La porte de devant était restée obstinément close. Pour penser à autre chose, Jérôme se demandait comment s’assurer que Rizlane prendrait son traitement. Vu les horaires d’ouverture de la pharmacie, les médicaments devaient valoir cher au marché noir ! Il ne condamnait pas pour autant Aïcha. Il avait compris que c’est dur parfois de simplement survivre. La petite trottinait, prise d’un accès soudain d’énergie.
Les bâtiments du dispensaire se succédaient de chaque côté de l’allée. Jérôme y jetait parfois un coup d’œil mais replongeait vite le nez sur les pavés. Après l’ombre lépreuse, ils émergèrent dans la lumière de midi. Pour Jérôme, ce fut un bain de chaleur et de bien-être. Il demanda à Aïcha :
– Vous avez remarqué tous ces gens qui souriaient ?
– Oui, patron. Son visage se durcit fugitivement.
– Mais pourquoi ça ? Qu’est-ce qui se passait ?
– Ils te souriaient, patron.
– À moi, mais pourquoi ?
– Parce qu’ils t’ont pris pour un toubib, patron ! Les imbéciles ! Ils ont cru qu’un toubib blanc était venu exprès pour s’occuper d’eux !
Et dans la lumière de midi, Aïcha éclata enfin d’un rire moqueur et cruel.