Échapper au grand n’impo (...)

Fuir un système.


Longtemps, j’ai subi comme des millions de Français le déterminisme social, sans connaître ni ce terme, ni son sens et sa signification. Pourtant, il pesait sur les lignées comme la mienne, qui survivaient sans rien revendiquer. Fille d’un émigré, fruit d’un mariage mixte raté qui dura six mois, d’une famille sous-prolétaire explosée et quasi inconnue, ayant connu les fins de mois impossibles, les expulsions des appartements et des collèges, une fin d’études approximatives entre douze et seize ans, le premier rendez-vous d’urgence chez un dentiste à dix-huit ans, mon avenir était scellé. Zola pouvait être fier de moi. Je ne déméritais pas. J’étais une enfant « sauvage » dans la banlieue d’une grande ville. Peu éduquée, jamais soignée, et de moins en moins nourrie, je donnais pourtant le change comme je le pouvais. Les enfants cachent les défaillances de leurs parents. Ainsi, comme beaucoup, je vivrais ou survivrais dans les marges, me méfiant de la société et me détestant par la même occasion.

Je me suis donc punie, devenant mon propre bourreau, comme nombre d’entre nous. Je ne savais pas pourquoi, mais il devait forcément y avoir une raison à ce mauvais karma, où l’urgence était de se loger et de se nourrir, et le lendemain, une menace perceptible. Je n’ai pas eu, sans soutien familial minimal, le courage de forcer à l’époque mon destin comme les meilleurs d’entre nous, ni de croire à l’égalité républicaine dont d’ailleurs je n’avais jamais entendue parler. Je ne savais pas comment fonctionnait une faculté. Je n’avais jamais entendu parler de grandes écoles et je confondais MBA et NBA. Je ne connaissais alors ni Bourdieu, ni Marx que je confondrais d’ailleurs un temps avec un acteur à moustache.
Je me suis laissée porter d’une rencontre à une autre, d’un lieu à un autre, sans réelle conscience politique ou sociale, ni du rôle auquel individuellement je pouvais prétendre et de ce que je pouvais faire pour moi comme pour les autres. Je n’enviais personne. Je ne revendiquais rien. Je voulais rester loin, au soleil. Ma conscience politique était anesthésiée par un système basé sur l’ignorance, la peur du lendemain, les humiliations et l’angoisse trans-générationnelle qui vous conditionnent à chaque sonnerie à la porte. Parfois, l’argent ou plutôt son absence me renvoyait l’image d’une grande différence entre moi et d’autres. Je n’avais pas compris que l’argent n’était finalement qu’un combustible et un filtre.

*

Le filtre d’un système inconnu dont j’étais de facto exclue faute de combustible, faute d’en connaître les codes, les usages et les réseaux. Je me contentais de survivre dans les marges sans même l’idée qu’un monde parallèle existait. Celui des ayants-droits naturels. J’y serai pourtant confrontée de ma propre initiative quelques années plus tard. Après de longs détours et de nombreux égarements personnels et professionnels, j’ai essayé de me domestiquer pour échapper au grand n’importe quoi. J’ai ainsi appris à m’habiller, à me soigner, à parler à tous types d’interlocuteurs, à poser les bases d’une culture générale très approximative, pour obtenir des postes et un emploi tant convoité. J’aurais aussi pu me contenter d’une pseudo « réussite » sociale. J’avais acquis le droit à une existence confortable qui était ce qu’elle était, me trompant moi-même pour mieux séduire les autres. A partir d’un statut social dont la surconsommation était le symptôme, j’étais, comme beaucoup, une partie d’un tout qui vivait juste pour elle-même, étonnée et heureuse d’avoir conjuré le sort sans pourtant y croire vraiment. J’en ai usé et abusé. Je devais tout cela à ma force de travail et ma « résilience » comme dirait Cyrulnik. J’ai voyagé dans nombre de pays que je n’aurais sans doute jamais connu et je me suis fais une vie plutôt enviable, sans compromis honteux, même si j’ai parfois laissé mes instincts les moins sympathiques s’exercer. Pardon. Néanmoins, un jour j’ai fui ce système. Tout cela n’était pas moi. Le pouvoir n’était pas mon but. Je m’étais trompée.

Je gardais la blessure d’un choix de vie par défaut faute de diplôme. J’avais le souvenir d’avoir écouté et vu à la télévision (ORTF) quand j’avais huit ans, Georges Steiner. J’avais été fascinée par ce qu’il disait. À la fois parce que j’avais l’impression de tout comprendre, mais aussi parce que je voulais être comme lui, parler comme lui, former mon mode de pensée sur le sien.
Dès lors, j’envisageais une autre vie professionnelle et personnelle. Moi, petit scarabée, gavée de séries cultes, de films et de classiques vus et lus trop tôt ou trop tard, je me suis mise à croire que tout était possible après quarante ans d’une vie d’inconscience et d’irresponsabilité. Je voulais enfin le meilleur pour moi, ce dont j’avais été privée, car « je le valais bien ».

Je pourrais avoir moi aussi plusieurs vies et rebondir toujours et encore sans peur des échecs qui, ailleurs, se nomment essais ou erreurs. Je savais et je sais que ma différence ne me confèrerait ni talent particulier, ni excuse et qu’elle serait insuffisante pour justifier ma démarche et la qualité de mon travail. Cependant, j’avais trop honte de moi à certains égards pour être indulgente envers moi-même. Ainsi, les diplômes me donneraient l’assurance trans-générationnelle de ceux qui sont bien nés et qui naturellement passent d’une réussite ou d’une « erreur » à l’autre, sans angoisse du futur. Ils valideraient et légitimeraient ma vie en quelque sorte. Je ne pourrais exister ailleurs qu’à la place originelle qui m’avait été assignée.

Le goût féroce de la République

Ne remplissant pas les critères minimum de l’excellence des établissements d’élites, ni des facultés, c’est dans un établissement de la « seconde chance » que j’ai fini par trouver un écho à mes aspirations. Seule cette institution m’acceptait avec mes incapacités et mes carences. J’ai passé la validation des acquis professionnels puis un, deux, trois diplômes. C’est à ce moment là, que l’on m’a proposé de faire une conférence à des étudiants dans cette école de la seconde chance, et que j’ai enfin trouvé un sens à ce parcours. Admirative d’un discours « réformateur jovassien », dont je comprendrai plus tard à mes dépens que seul le discours était réformateur, (il faut bien que des émigrés quittent leurs enfants pour s’occuper des leurs), je me suis dit « toi aussi, tu seras prof ma fille ». La promesse d’une autre vie se profilait enfin. Si je l’ai fait en partie, tout n’a pas été aussi simple que prévu et annoncé par les initiés. Afin de tenter d’exister dans un milieu qui m’apparaissait comme le moteur de la respiration et du système républicain : l’éducation, j’ai dû renoncer à toute vie sociale et affective. Sans don ni talent particulier, j’avoue aujourd’hui qu’il faut avoir, soit une grande foi, soit une grande inconscience pour s’aventurer dans cette voie académique. Il faut du temps dédié à cela, de la méthode et un esprit tranquille, ce qui n’était pas mon cas. Complexe d’infériorité ou de supériorité, je ne sais plus ce qui m’a poussé à tenir.

Je manquais absolument de méthode peut-être d’intelligence, mais pas de volonté pour apprendre et m’améliorer. Entre 2004 et 2009, j’ai gardé le cap et travaillé pour vivre autrement, en prenant le tout venant, en enseignant et en écrivant ma thèse. Je n’ai pas oublié une phrase lors d’un séminaire doctoral prononcé par un éminent professeur : « progresser dans le monde académique, c’est ramper verticalement ». Heureusement, je rencontrerais plus de tolérance et d’aide de temps à autres. J’enseignais et je cherchais à mon humble niveau.
Force était de constater que mes cours étaient appréciés. J’avais en général de bonnes évaluations puisque j’ai enseigné durant toutes ces années dans les mêmes institutions dont certaines assez prestigieuses. Je suivais des mémoires, je gérais des programmes et devais refuser plus de cours que je ne pouvais en accepter, faute de temps. Néanmoins, je ne m’arrimais nulle part. J’étais toujours en orbite. Toujours décalée. Solitaire.

Force était aussi de constater que je n’étais pas douée, et ce, à double titre : la méthode et la méthode. Avec peu d’écrits et pressée par l’âge et le temps, le curseur académique du recrutement s’éloignait au fur et à mesure vers des exigences toujours plus difficiles à satisfaire conjuguées à mes incapacités personnelles. J’étais trop ceci, pas assez cela, trop âgée, trop atypique et je n’avais pas développé les qualités nécessaires pour évoluer positivement dans cet environnement. J’admirais Darwin mais je commençais à détester la théorie de l’évolution. J’avais beau prendre CDD sur CDD durant toutes ces années, donner les cours dont personne ne voulait, avoir appris l’anglais académique, prendre des missions administratives et des mi- temps pour payer et mener à bien ce parcours, cela ne prenait pas vraiment. La moindre erreur, m’excluait du jeu. Une mauvaise évaluation, sortie. Une parole dissidente, sortie. Un manque d’allégeance, sortie. Un manque féroce de droit à l’erreur comme il est mieux toléré voire promotionnel pour les parcours nobles. Parfois, une trahison et heureusement une aide. Avec ce parcours et ce qu’il me semblait traduire politiquement et humainement, j’essayais de rencontrer des politiques pour travailler en back office sur le programme de 2007, n’ayant plus aucun appétit de pouvoir. Mon parcours pouvait-il aider à comprendre et à changer les choses pour les suivants ? N’étais-je pas une survivante en quelque sorte ?

Perdue comme nombre d’entre nous, j’allais à gauche, à droite ne sachant plus qui étaient ceux à même d’agir. Je défendais l’idée d’un contrat national de « formation d’excellence » tout au long de la vie pour tous et j’avais l’idée de développer la responsabilité sociale des entreprises avec un emprunt national pour les créations d’incubateurs de PME sociales. On trouvait mon parcours « exceptionnel » avec soit, un désintérêt à peine masqué, soit, la condescendance liée aux parcours des autodidactes comme le mien.
Rien ne s’est concrétisé. Je n’insistais pas, je n’étais d’aucune obédience, je n’avais pas de réseaux et je partais dès que possible à l’étranger où je restais face à moi-même. Ce qui n’a rien de réjouissant certains jours.
À force d’entêtement et de beaucoup de travail mais aussi avec les heureuses exceptions d’une aide bienveillante, j’ai réussi à obtenir un doctorat. J’ai passé le premier rite initiatique. Avec une thèse très moyenne sur la forme (très honorable et félicitations du jury), mais pertinente sur le fond, à mon humble avis, j’ai soumis des papiers à des conférences, publié quelques articles et passé la qualification de maître de Conférences des Universités en 2010. Je ne voulais pas rentrer n’importe où pour enseigner n’importe quoi, dans une école où le lean management serait l’idéologie dominante. Je pensais pouvoir intégrer plutôt une faculté ou un lieu dans lequel mon expérience serait utile.

Ayant enseigné dans nombre d’écoles, tout pour moi tendait durant ces années, vers « mon école », celle de la seconde chance. J’ai pensé pouvoir y rentrer comme enseignant. Mes conférences étaient très bien évaluées toutes ces années et je pensais que là, je pouvais être à défaut d’un exemple, un réel appui pour ces étudiants. N’avais-je pas l’expérience et désormais les diplômes ? Cela ne marche pas comme cela. D’autres avaient la préférence.
Je me suis donc mise en quête d’un lieu d’enseignement fixe. Or, je ratais des entretiens cruciaux par ma double faute : les faiblesses académiques d’un cursus autodidacte rentrant aux forceps dans un cadre inconnu et une personnalité pas tout à fait ordinaire, et pas du tout exceptionnelle. Bref un vilain petit canard. Alors un jour, il faut accepter sa véritable dimension. Mon parcours, mes efforts et mon travail n’intéressaient que peu de gens car ma pensée et mon discours n’étaient pas forts et mon pedigree pas très sexy. Je n’avais aucun talent particulier. Je demeurais un électron libre incapable de m’adapter au-delà d’une certaine limite. Le faux- départ et mes carences ne me donnaient pas le droit de passer par la rue de la Paix. Ma blessure narcissique originelle demeurait et j’étais impuissante à changer les choses pour les suivants. Jusqu’au jour où j’ai cru avoir relevé le défi. Que le sable rougisse du sang des perdants.

Je rentrais dans l’un des lieux saints, voire le Saint des Saints. Pour moi comme pour beaucoup d’autres, le Graal de la pensée forte, bienveillante, réformatrice et courageuse des institutions de référence qui forment les décideurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain, dans toutes les disciplines. J’aurais souhaité personnellement une institution plus modeste. Je ne voulais pas de réussite sociale mais juste être d’utilité sociale. J’allais pourtant vivre l’année la pire de ma vie car je n’ai été admise dans le Saint des Saints que sur un malentendu.
Si des esprits et des hommes brillants y passaient, sous le vernis d’un discours démocratique républicain, j’ai fait l’apprentissage d’un milieu inconnu de la plupart d’entres nous, mais que nous pressentons par les représentations données. J’ai découvert le centre névralgique, la Nasa, la face à peine cachée désormais de la République. Le monde de l’entreprise, c’est Dallas. Ce monde là, c’est les Borgia, version moderne. Ceux qui sont à l’intérieur tremblent d’en être chassés et ceux qui sont à l’extérieur font tout pour y être admis.

J’avais face à moi et j’étais dans un système féodal où, le népotisme, la cooptation, la consanguinité, les « si votre ramage se rapporte à votre plumage… », les petits arrangements de toute nature entre amis font force de pensée politique et de pratiques managériales, pour et par la prise et la rétention du pouvoir. Ils n’hésitent devant rien, car rien ne les freine vraiment. Pour les autres, ils préfèrent utiliser ce système que de le combattre. Pire encore, ils vous trahiraient pour si peu…
Par conséquent, la problématique était triple pour moi : une ex-autodidacte, sans ambition de pouvoir dans un milieu normé et endogame. J’aurais dû être une Madame de Merteuil ou une Pompadour en faisant beaucoup d’efforts. Mais pourquoi ? Je suis définitivement une Madame de Tourvel.

À quelques rares exceptions, j’ai découvert un système où la condescendance, le cynisme et l’arrogance poussés à l’extrême, couplés à la défense absolue des privilèges d’une lignée d’élus, aveuglés par leurs égos, où pouvoir et avidité, priment sur tout. Il s’agit de perpétuer et de renforcer dans le présent et le futur, la diffusion d’un discours et d’une pensée oligarchique homogénéisée, politiquement et socialement lissés, grâce aux réseaux de l’institution.

Sous un pseudo- discours humaniste et progressiste d’égalité des chances, l’usurpation, la préservation des privilèges et celles des courants d’idées et de recherches se renforcent dans une caste qui se protège, s’auto-congratule, s’auto-promeut et s’auto-exempte des lois et des conséquences de ses choix et de ses incompétences. La qualité des réseaux personnels assure le droit de se comporter n’importe comment pour certains d’entres eux, et d’être payés de manière insensée pour théoriser une justice sociale qui surtout ne passera pas par eux.
Une ouverture homéopathique socialement correcte, réservée à quelques dizaines de bons élèves des minorités, ne demandant qu’à être partie prenante de ce système (qui a souvent exclu leurs parents), souligne la négation des spécificités sociales, intellectuelles, culturelles : « Une belle brochette de jeunes diplômés à l’allure typique, s’exprimant avec aisance », voilà ce qu’on attend d’eux. Reconnaissance et allégeance d’avoir été choisis, repêchés, sauvés.

Sous ce discours cosmétique et le jeté de paillettes, c’est pourtant davantage le mépris, l’agonie et désormais une certaine haine de la démocratie, voire une honte pour la république qui se perpétuent dans le silence feutré des cabinets. J’ai découvert que déplaire à l’un d’eux, ou à une baronnie, c’est déplaire à tous, sauf à ses ennemis, qui finiront par se réconcilier poussés par des intérêts communs et futurs. Il faut se soumettre à cette loi du « on achève bien les chevaux » pour que la poignée « d’élus » crée ses propres lois et continue la grande vie. Le mépris social y prenait tout son sens.

Pour y survivre, j’aurais dû reconnaître leur talent et leur supériorité. J’aurais dû rester à ma place, taire les écarts moraux et financiers, les dérives comportementales, en me soumettant aux pratiques en cours, y être une petite main à fonction diverse et variée, corvéable à merci, rendant ainsi mon parcours du combattant et mes aspirations caduques. Mais je n’ai pas pu passer une certaine limite. Dès lors, je devais être « napalmée », enterrée vivante, atomisée, pire lobotomisée et réduite au néant par tous les moyens et notamment une direction inhumaine des ressources. Ils ont presque réussi. Mais finalement, j’ai fait comme le renard pris dans un piège. Pour survivre, je me suis rongé une patte.

C’est là que j’ai compris bien tardivement, que nous étions revenus aux « Jeux du Cirque ». La méritocratie n’est qu’une épreuve sacrificielle visant à légitimer le système, en mettant en exergue les « cas » exceptionnels, pour mieux nous laisser nous entretuer désormais, nous les gladiateurs contemporains. Si la méritocratie a fonctionné un temps pour certains qui en connaissent le tribut, elle détruit aujourd’hui la démocratie, la République et les individus.