La France a sauvé mes rêves

L’après 13 novembre dans les yeux d’Alaa.


Je n’arrête pas de penser à tous les temps. Le passé a été doux avec moi : j’étais dans mon pays, je n’étais pas réfugié. Et dans mon imagination fertile, le futur sera beau. Mais, le présent ? Il est comment ? Je suis un jeune syrien de dix-sept ans en France, réfugié politique. J’ai quitté mon pays à cause d’une guerre que je n’avais jamais vécue avant 2011. Je suis devenu étranger dans un pays où tout est nouveau : la culture et la langue. En comparaison avec les syriens aujourd’hui, mon présent est magnifique. Mon but est de devenir médecin en maîtrisant les difficultés du français ; le leur est de continuer à vivre sous les bombardements des régimes syrien et russe.

J’aime bien mon lycée, situé entre l’hôtel de ville et la plage au Havre. Les élèves sont très sympas, même si je ne suis pas forcément d’accord avec beaucoup de leurs actes. Au début, j’étais tout le temps avec les filles, pour une simple raison : si je me trompais en français devant elles, elles me corrigaient alors que les garçons rigolaient. Cette année je suis en 1eS. Les garçons se moquent moins de moi. Je m’adapte et vais continuer à le faire pour réussir et ne pas perdre cette chance que beaucoup de syriens rêvent d’avoir.

13/11/2015

Je n’oublierai jamais cette date, c’est comme le 21/08/2013 où il y a eu un massacre à Damas tuant 1500 personnes, ou comme le 02/04/2013 où j’ai quitté mon pays pour le Liban, ou encore le 15/03/2011 : le début de la révolution syrienne qui a fait tomber tous les masques et enfin le 01/04/2014, la date de ma renaissance où je suis arrivé en France.

Mais cette fois-ci est différente, même s’il y a moins de morts qu’en Syrie, je ne me suis jamais senti mal comme aujourd’hui. Je n’ai pas pu trouver le sommeil, je pensais aux familles des victimes. Je me suis dit qu’en Syrie, c’est le 13/11/2015 tous les jours. J’ai eu peur que les Français pensent que les Syriens ou les Musulmans sont les auteurs de ces attentats. Je me suis senti mal, triste, étranger, comme un accusé qui n’a rien fait mais qui ne peut pas montrer son innocence… J’ai eu les mêmes sentiments quand j’étais au Liban. Je ne suis pas sorti de chez moi parce que je ne peux pas supporter un regard d’accusation de quelqu’un qui sait que je suis Syrien ou musulman. Je ne peux pas.
Quand j’ai lu dans le Coran les versets qui interdisent de tuer, et les recommandations du prophète Muhammad en période de guerre qui interdisent même de couper les arbres, je ne comprends pas comment un musulman a pu faire cela…

J’ai l’impression d’appartenir à ce pays. La France a sauvé ma vie, mon futur, mes rêves, et là, elle est en crise, et moi, je dois me tenir avec elle, mais nous ne pouvons rien faire d’autre que de prier pour les familles des victimes. J’en ai parlé avec mes amis, ils ont tous peur de ce qui s’est passé, et ils ont peur qu’une guerre se déclare en France. J’étais triste pour eux, cela me fait penser aux Syriens au début de la guerre, nous avions tous la même peur. Chaque matin, je faisais mes adieux à mes parents avant d’aller à l’école parce qu’ils savaient que peut-être je ne reviendrai pas ou que peut-être je ne les trouverai pas vivants en rentrant. Les gens continuaient de se marier, les femmes devenaient parfois veuves, et les enfants orphelins. Je suis fatigué de ces souffrances. Je prie pour que cette guerre malade finisse en Syrie, et qu’elle n’éclate pas en France.

Après l’attentat

Le premier lundi après l’attentat, je me suis réveillé un peu stressé, depuis deux jours je n’avais rencontré personne et n’étais pas sorti de chez moi. Je connaissais la situation dans le monde entier, grâce à la télévision et aux réseaux sociaux, mais pas dans ma ville. Comme chaque matin au Havre, il n’y avait que les étudiants dans la rue, j’ai pris le bus, il y avait du monde, c’était facile de voir le stress dans leurs yeux. Au lycée, j’ai salué les amis, en silence. Le lycée était très calme, les gens ne se parlaient pas, nous n’avions pas de mots. Tout cela m’a fait penser au début de la révolution en Syrie, au fait de vivre dans des conditions dont nous ne sommes pas habitués : l’angoisse, la peur de l’avenir. Les uns racontent ce qui s’est passé, les autres prédisent ce qui se passera : « On va perdre notre pays. »

Le lendemain, en histoire, le professeur a parlé de ce qui s’est passé au lieu de faire cours. Il a évoqué les attentats en Syrie, a montré le plan de mon pays au tableau, avec les noms de quartiers de Damas. Pendant un quart d’heure, j’étais en train de marcher dans ces rues dans ma tête, elles me manquent vraiment. On a parlé de la violence de Bachar Al-Assad et la présence de Daech. Au début, les élèves ne comprenaient pas trop de quoi parlait le professeur, mais quand il a commencé à parler de Daech, toute la classe était attentive. Un élève a défini les terroristes : « ils sont méchants. »

Je n’ai pas eu l’honneur de défendre cette liberté en Syrie, même si je sais qu’elle est dans mon âme mais ce qui est sûr est que je vais l’appliquer en Syrie après la guerre, avec les survivants de ma génération. Nous allons reconstruire le pays, nous allons nous débarrasser des restes d’armes sur la terre et à la place nous allons planter du Jasmin dans toute la Syrie. Nous allons enlever la misère dans les visages des syriens, et à la place nous allons leur redonner le sourire. Nous allons remplacer la peur par la paix, la haine par l’amour.