La marâtre

Une enfance douloureuse.


Je suis née d’une mère « fille-mère ». En 1956, avoir un enfant hors mariage était considéré comme une faute morale, même dans les milieux populaires. Ma mère rêvait d’un garçon. C’est pourquoi à ma naissance elle me prénomma Dominique et fit tout pour me priver d’aspect féminin durant mon enfance et mon adolescence. Elle m’habillait de façon informe et me coupait les cheveux très ras. Elle pensait qu’un garçon lui ramènerait l’amour de mon géniteur, qui était en train de la quitter. Mais je n’étais qu’une fille et toute sa stratégie s’effondra ! Le géniteur partit sous d’autres cieux et ma mère se retrouva avec son fardeau.

Afin de se débarrasser de moi, elle décida de me placer pendant mes cinq premières années à la campagne. J’étais dans une ferme, chez des agriculteurs assez taiseux. Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de cette période, hormis que vers l’âge de trois ou quatre ans, je commençais à me poser de sérieuses questions sur mon existence. À cette époque-là, on n’expliquait rien aux enfants. Je ne savais pas si j’avais un père et une mère comme les autres, personne n’en parlait et je n’osais pas poser de question. Lorsque j’atteignis ma cinquième année, ma mère se trouva un pigeon. Un jeune ouvrier-boulanger, qui voulut bien l’épouser et me « reconnaître » à l’état civil. Elle décida alors de me reprendre pour vivre avec eux à Dijon. À cinq ans, je découvris donc que j’avais une mère ! Pourtant, pendant toute mon enfance, je ne l’ai jamais considérée comme une mère et n’ai jamais réussi à l’appeler « maman ». Ma première rencontre avec elle me fit découvrir une grande femme, élégante et froide, qui me dominait de toute sa taille et son autorité. Au début de sa vie de couple, nous étions installés chez sa belle-mère, en attendant d’avoir un logement à nous. C’est alors que les mauvais traitements commencèrent. Ma mère se piqua de m’apprendre à lire avant d’entrer au CP et passait des heures à m’apprendre l’alphabet sur un livre de lecture. À chaque erreur, c’était une gifle. Un coup d’ustensile de cuisine, ou la tête frappée contre l’armoire du salon. Le drame absolu, en particulier, c’était ma confusion des p et des b. Cette erreur constituait ma pire terreur. Dès que je tombais sur la fameuse lettre, je devais m’attendre à une rouste si je me trompais. Aujourd’hui encore, je me demande comment une telle initiation, non seulement ne m’a pas fait haïr la lecture, mais devint progressivement mon instrument de libération. Lorsqu’elle me battait, je ne pouvais pas compter sur la protection de son mari, ni sur celle de sa belle-mère. Eux aussi étaient sous sa coupe et aucun n’osait l’affronter. Je mesurais la solitude d’être à la merci d’un prédateur, sans pouvoir compter sur personne.

Alors que je rentrais au CP, nous nous installâmes dans un petit logement de deux pièces. Dans l’appartement, il n’y avait rien d’autre que les meubles : ni télé, ni radio, ni livres, ni journaux. Nous ne sortions jamais. Pas de spectacles, de cinéma, de sorties ou de réceptions d’amis ou de famille. Seule ma mère sortait le week-end, lorsque son mari travaillait de nuit, pour rejoindre ses copines ou aller danser. Nous ne fêtions jamais rien, ni Noël, ni les anniversaires dont, au début, j’ignorais même l’existence. Les seules joies dont je me rappelle sont les fêtes du sapin de Noël, organisées pour les enfants des personnels de l’hôpital où elle travaillait. Elle m’y emmenait sans doute parce que ma présence était nécessaire pour recevoir le cadeau. Je me faisais à chaque fois avoir. Alors que j’imaginais des jours durant le futur cadeau, invariablement je n’en voyais jamais la couleur puisqu’elle les offrait à d’autres enfants, qui étaient à ses yeux bien plus méritants que moi.

Les journées les plus solitaires étaient celles du jeudi, jour de congé scolaire à l’époque. Ma mère me laissait seule dans l’appartement toute la journée, sans rien pour m’occuper. Je me sentais abandonnée. Il n’y avait rien d’autre que le silence pesant. J’errais comme une âme en peine dans l’appartement. Je fouinais partout pour m’occuper l’esprit et dormais le reste du temps. Je ne pouvais même pas compter sur mon livre de lecture scolaire puisqu’il restait à l’école. C’est alors que j’ai découvert « Nous-Deux », ce roman-feuilleton, édité en noir en blanc à l’époque. Ma mère, quelques mois après avoir emménagé, elle qui était si maniaque, laissa négligemment traîner un seul magazine. Dès qu’elle était partie, je me ruais dessus. C’est grâce à lui que j’ai réalisé qu’un autre monde existait. J’étais stupéfaite, à travers les images noir et blanc, de voir s’étaler les relations de ces adultes qui n’avaient rien avoir avec celles de ma famille. Comme les romances étaient sous forme de photos, je croyais que c’étaient des aventures réelles. Je n’en revenais pas de voir des gens se parler, se toucher, avoir une vie sociale. Tout ce dont j’étais privée. C’est là que j’ai commencé à faire travailler mon imagination, à inventer des aventures multiples avec ces personnages virtuels.

Un samedi soir, alors que son mari travaillait, elle est sortie pour aller danser. Comme j’étais effrayée de passer la soirée toute seule, j’ai pris peur et j’ai fermé le verrou de la porte. Lorsqu’elle est rentrée, elle a dû tambouriner longtemps avant que je me réveille enfin. Lorsque j’entrouvris la porte, à demi-ensommeillée, la sentence ne se fit pas attendre : elle me « ficha une danse », comme elle disait, et me conduisit dans le jardin où elle m’abandonna pour aller ensuite se coucher. J’étais terrorisée dans la nuit noire. J’ai envisagé plusieurs fois de m’enfuir, mais je ne savais pas où aller. Alors je suis restée là, dans le froid, entre les buissons, pleurnichant sur mon sort. À l’aube, son mari rentra et m’entendit pleurer. Il vint me chercher et me ramena à la maison. Je ne sais pas ce qui se passa ensuite, mais elle ne me frappa plus jamais devant lui. Ce qui devint encore pire, car lorsqu’elle décidait de me frapper, elle me menaçait, en en différant l’exécution et, dès que son mari était parti, j’y avais droit.

Un autre épisode me marqua : celui du cahier. Grâce à mes lectures, je parvenais à suivre à l’école. Mais un jour il y eut eu problème et l’institutrice me remit mon cahier, doté d’une observation que ma mère devait signer. Cela risquait de m’attirer une autre dérouillée, aussi je fis la bêtise de signer à sa place au crayon de papier car il n’y avait rien d’autre dans la pièce. L’institutrice ne vit pas plus loin et renvoya le cahier en le faisant déposer par une autre élève. Ce fameux cahier était sous le manteau de son mari, sur une chaise. J’étais terrorisée qu’elle le découvre. Avec supplice, je suivais leur conversation, espérant qu’elle s’éternise. J’observais, quasi hypnotisée, le manteau qui allait bientôt être soulevé et faire apparaître le cahier. Dès qu’il fut parti, ma mère le vit, elle le prit, l’ouvrit et me regarda d’une colère froide en me disant qu’elle me règlerait mon compte demain. Je passai une nuit affreuse, ne parvenant à dormir qu’à peine, espérant qu’elle oublierait. Mais ma mère n’oubliait jamais ce genre de choses. Lorsque je me réveillai enfin, les ennuis commencèrent. Sans me dire un mot, elle me frappa avec le martinet, me bouscula, me gifla. Il y eut quelques instants d’accalmie pendant lesquels je pensais trouver grâce. Mais au moment de me laver au lavabo, elle en profita pour me gifler à grands coups avec le gant mouillé, et me maintint plusieurs fois la tête sous l’eau où je crus me noyer.

Une autre fois, elle m’ordonna d’éplucher des pommes de terre pour le dîner. Comme elle ne m’avait pas expliqué comment faire, j’ai tenté de trouver la solution, sans y parvenir. Une fois rentrée, furieuse de voir les pommes de terre dans l’eau sans être épluchées, elle me hurla dessus et me frappa la tête contre le mur, je crus qu’elle allait éclater. Cette fois-ci j’ai pensé que j’allais y passer. Mais je ressentais, à chaque fois qu’elle me frappait, une certaine retenue, comme si elle évitait de commettre le geste ultime. Je n’eus comme séquelles que du sang dans l’œil, ce qui provoqua de sa part une moquerie supplémentaire. À six ans, je commençais à avoir des envies d’homicide. Alors que je ne savais pas ce qu’était un crime, que je n’avais jamais vu de mort, je rêvais de la larder de coups de couteau. Sans doute était-ce une des intrigues de Nous-Deux qui me souffla cette idée !

Ses relations avec elle m’avaient mise dans la dépendance d’un animal face à son prédateur. Le soir, après l’école, je scrutais avec crainte les pas des voisins dans l’escalier. Je reconnaissais les siens entre mille. Dès que je les entendais, mon corps se contractait et j’attendais la catastrophe. À son arrivée, mon instinct animal se mettait en alerte et je devais rapidement établir le diagnostic de la menace. Le langage de son corps, le ton de sa voix me renseignaient sur l’état de son humeur. Si sa journée s’était bien passée, son corps était légèrement plus détendu, elle était presque gaie. Alors je pouvais souffler, je savais qu’elle me ficherait la paix, que je pourrais me réfugier dans un coin et qu’elle oublierait mon existence un moment. Au contraire si elle était énervée, je savais que c’est moi qui allais payer, car à ses yeux j’étais responsable de tous ses malheurs. Elle utilisait le moindre prétexte pour me battre et m’insulter. Ainsi quand elle était présente dans l’appartement, mon corps et mon esprit étaient constamment en alerte. En fait, elle m’obsédait. Lorsqu’elle était présente, tous mes sens étaient en éveil, essayant d’anticiper et d’éviter le prochain drame. Le plus dur était que son état d’humeur était tellement versatile que je n’avais aucun repère. Je devais naviguer à vue et toujours être sur mes gardes. Physiquement le seul moyen pour me protéger était de raidir mon corps pour me forger une espèce de carapace. Mentalement, c’était moins facile, me questionnant sans arrêt sur les raisons de son comportement. J’étais persuadée que je faisais toujours mal les choses puisqu’elle me critiquait sans arrêt. Je passais des heures à essayer de trouver ce que j’avais bien pu faire comme bêtise pour qu’elle me traite ainsi. Forcément, il aura fallu que je fisse quelque chose de monstrueux. Quand elle me battait, je me repassais la scène en boucle dans mon esprit, essayant de discerner quel avait été le motif déclencheur de sa violence afin d’espérer pouvoir éviter le prochain drame.

À la maison je ne parlais pas. Parler était dangereux. Le moindre de mes propos pouvait déclencher une crise. Quant à elle, elle me parlait uniquement pour me donner des ordres ou me houspiller. Je me cantonnais donc à un mutisme défensif. De toute façon, j’avais l’impression que ma présence physique était en soi une atteinte à sa liberté. Les rares fois où je ne pouvais pas faire autrement que lui parler, je parlais d’une voix basse, pleine de crainte, et elle prenait un malin plaisir à me faire répéter en me critiquant parce que je ne pouvais pas parler normalement.

Enfin, à la fin du CE2, mon calvaire prit fin. Ma mère se sépara de son mari afin de vivre sa vie. Du jour au lendemain, dès les grandes vacances, elle m’annonça que je partais pour la campagne, où je serais en pension quelques années. J’arrivai donc à Montjay, un petit village de la Bresse. Je fus placée chez Lucie, que j’appelai tante Lucie : une dame d’une cinquantaine d’années, veuve d’un ancien maire du village. C’était une femme austère, toujours habillée en noir et très pieuse. Elle ne souriait que rarement. Bien qu’elle ne me manifestât que très peu de marques d’affection, elle était gentille avec moi et, surtout (ce qui me changeait de ma mère), d’humeur égale. À mon arrivée, j’étais déséquilibrée : je ne parlais pas, je n’osais regarder personne en face, je me contractais physiquement dès que quelqu’un élevait la voix ou amorçait un geste un peu brusque… Comme Tante Lucie était une personne très calme, n’élevant jamais la voix, je me sentis rapidement en confiance et mon séjour chez elle constitua une sorte de thérapie. Je passai donc trois années heureuses dans un environnement équilibré et rassurant. Son soutien pour mes devoirs fit de moi une très bonne élève, toujours placée en tête de classe dans mon école villageoise. Malheureusement, lorsque j’entrai en sixième, le premier trimestre se révéla une catastrophe. Tante Lucie, qui avait toujours suivi mes devoirs avec régularité en primaire, me déclara alors qu’elle n’y comprenait rien et qu’elle ne pourrait pas m’aider. Je perdis les pédales. Je ne comprenais pas grand-chose à l’organisation du collège. Je chutai dans le classement et me retrouvai à la fin du trimestre 27e sur 30. Une honte totale qui me tétanisa. La réaction de ma mère ne se fit pas attendre. Sa réputation exigeait que je sois excellente à l’école. La sentence tomba : j’appris brusquement, du jour au lendemain, qu’elle décidait de me retirer et de me mettre chez une autre gardienne. Cette décision provoqua un choc extrême en moi, alors que je rêvais intérieurement que ma mère m’oublierait peut-être et que je pourrais rester longtemps dans cet endroit, j’eus le sentiment d’être chassée du paradis. Elle me plaça alors en pension dans un autre village dans l’Aube, chez une institutrice, qui avait pour charge ma réhabilitation scolaire. D’apparence, elle ressemblait à ma mère. Une trentaine d’années, froide et austère, ne souriant que rarement. Elle surveillait mes devoirs avec insistance, sans jamais m’encourager ni me gratifier. Nous n’avions aucune vie sociale, elle ne sortait jamais et ne recevait personne chez elle. Seules mes lectures étaient en mesure de me procurer quelque réconfort.

À la fin de cette année de sixième, ma grand-mère obtint un logement, un grand deux-pièces dans la cité HLM des « Lochères », nouvellement construite en banlieue de Dijon. Ma mère, dont je ne savais même pas l’adresse les quatre années de mon placement, décida de s’installer chez ma grand-mère avec moi. Les ressources de cette dernière étaient intéressantes. En plus de sa retraite, elle percevait une partie de la pension d’invalidité de guerre de son mari décédé de la suite des gaz de la guerre de 1914, ce qui lui conférait des revenus plus élevés que ceux de ma mère. Heureusement, sa présence fit qu’elle ne me battît plus. Ce bénéfice n’en fut cependant pas un, puisqu’elle le remplaça par un travail de sape mentale bien plus destructeur que des coups. En effet, les coups ont une dynamique réglée : un début, un déroulement, la fin. On sait quand ça commence et quand ça finit. En revanche le processus de destruction mentale cause infiniment plus de dommages.

Son processus de destruction s’appuya sur des comparaisons avec d’autres enfants, que je ne voyais jamais, mais avec qui elle semblait intime, car elle avait une vie sociale dont j’étais exclue. Ils étaient dotés de toutes les qualités : ils étaient bien plus beaux que moi, ils réussissaient mieux à l’école, ils étaient doués en tout, ils faisaient la fierté de leurs parents… C’est pourquoi elle leur achetait des cadeaux, qu’elle me montrait pour souligner son admiration, à moi, à qui elle n’achetait jamais rien. Quand je disais ou faisais quelque chose qui lui déplaisait, nécessairement, elle en profitait pour convoquer ces images d’enfants idéaux. Je me sentais écrasée sous le poids de ces « autres », et je ne savais pas comment réduire cette concurrence.

Les seuls moments de répit avaient lieu lors de sa sortie le samedi après-midi, pour faire des courses en ville. Après le déjeuner, je l’observais qui s’apprêtait. Je suivais avec supplice l’enfilage des bas, la pose du vernis à ongle, la vérification de la coiffure, des chaussures et des vêtements. J’avais à chaque fois l’impression que c’était interminable. J’avais la hantise que quelque chose n’interrompît ce protocole et n’annulât sa sortie. Je vivais à travers ces gestes la lente progression de mes futurs moments de liberté. Enfin elle partait. Après avoir joué aux cartes avec ma grand-mère pour lui faire plaisir, je l’abandonnais pour m’enfouir dans mes lectures. Mes livres étaient tout pour moi : une sorte de 4e dimension. Ils étaient mon seul espace de liberté. Ils étaient mes amis, mes éducateurs, mes pourvoyeurs d’espérance. Je les lisais avec passion, car j’étais avide de découvrir comment les personnages parvenaient à transcender leur destin afin de voir si je pouvais trouver un modèle. Bien entendu, je ne pus en tirer aucune recette. Ils me permirent au moins de réaliser qu’il existait un autre monde et que je pourrais, un jour, être libre. Ma mère, qui avait encouragé mes lectures en début d’école primaire en m’achetant quelques livres, avait changé de perspective. Sans doute avait-elle compris qu’elle perdait prise sur moi quand je lisais. Aussi ne supportait-t-elle plus que je m’adonne à cette activité. « Toujours le nez dans tes bouquins, tu ne peux donc pas faire comme tout le monde ? ». « Ne pas faire comme tout le monde » était son expression favorite. Je ne comprenais pas ce que signifiait ce « tout le monde », sinon que je ne serais jamais comme « les autres ». Elle aurait voulu que je sois comme les autres enfants qu’elle idéalisait, tout en faisant en sorte que je ne sois jamais comme eux. En me mettant en compétition avec eux, j’en vins à les détester tout autant que les adultes. C’est pourquoi lorsqu’elle était là, je me cachais dans un coin pour lire. Ainsi elle m’oubliait pendant un moment, et j’avais la paix. Si j’avais été privée de lectures pendant la journée, je me rattrapais le soir dans mon lit, en lisant à la lumière de la lampe électrique. Plus encore qu’un facteur d’évasion, ces livres étaient devenus à mes yeux un objet de résistance à ma mère.

Au collège je suis rentrée en 5e. Mes lectures ne suffisaient plus à maintenir l’ensemble et mes problèmes avec ma mère envahissaient mon esprit. Souvent le matin, j’arrivais en pleurs, encore secouée par la violence des propos de la veille. Pour trouver un espace de liberté mentale, je n’écoutais plus les cours. Je revivais mes lectures en m’inventant des relations avec les personnages. Je commençais dangereusement à mélanger fiction et réalité et à me croire dans un roman. À la fin de l’année, je fus alors placée en 4e « de soutien ». J’étais consciente de ma dégradation scolaire, mais je n’avais pas prise dessus. Le travail de sape de ma mère avait fait son œuvre. Dès que je rencontrais une difficulté, je me décourageais en me disant : « À quoi bon, de toute façon je n’y arriverai pas ! » Alors qu’enfant je supportais ma mère avec résignation, puisque je ne trouvais de soutien chez personne d’autre, à l’entrée de l’adolescence je pris peu à peu conscience que son comportement était une exception parmi les adultes ordinaires, ceux que je voyais à l’école. Malheureusement, cette prise de conscience était motif de souffrance, car je n’avais aucune prise sur cette situation.

J’ai alors commencé à subir des désordres psychologiques. Ma mère et ma grand-mère pensaient que la folie me gagnait. Je me balançais violemment sur les chaises, d’avant en arrière. C’était un besoin irrépressible qui me paraissait me libérer de tensions intérieures insupportables. Ma grand-mère se moquait de moi, disant que j’avais la « danse de Saint Guy ». Ma mère me prit résolument pour une débile. Selon elle, j’allais finir à l’HP ou en maison de correction, ces deux lieux de contention semblant avoir la même fonction à ses yeux. Je me mis à avoir des malaises inquiétants : j’étais prise de violentes crises d’angoisse qui me contractaient la poitrine, suivies de moments d’amnésie. J’étais effrayée par ces symptômes que je ne pouvais dominer. J’eus le malheur d’en parler à la visite médicale et il fut conseillé à ma mère de me faire subir des examens. Furieuse que j’aie parlé de ces problèmes, elle suivit néanmoins le conseil médical. Je fus hospitalisée pendant une semaine. On me fit toutes sortes d’examens. Je rencontrai une psychologue en qui je mis un espoir immense. Elle me fit raconter ma vie de famille à travers le support d’une bande dessinée. Je crus avoir été si explicite qu’elle comprendrait ma détresse et qu’on me retirerait de chez ma mère. Mais rien ne se passa et le découragement me submergea. Le diagnostic fut que j’étais dotée d’une intelligence ordinaire. On me prescrivit des cachets, qui devaient participer d’un placebo puisqu’ils ne me soulageaient absolument pas.
Ce lent laminage opérait comme une lobotomie. Je me battais pour ma survie mentale. Je souffrais de plus en plus de ce décalage entre le monde de ma mère et celui de l’extérieur. À tel point, qu’un jour je tentai de me suicider. Pendant la récréation j’avalai le tube entier de cachets qu’on m’avait donné à l’hôpital. Cela ne réussit qu’à me faire vomir. Cet acte m’effraya et je me résolus finalement à vivre.

À la fin de ma 4e, ma mère se trouva un nouveau compagnon. Elle m’arracha alors à ma grand-mère pour me faire vivre avec eux. Tout nouveau tout beau. Amoureuse de lui, elle ne voyait que les points positifs : un logement gratuit, une voiture, soit plus d’argent et de confort pour s’habiller et s’amuser. Elle était gaie, presque détendue. L’embellie ne dura que quelques mois. Au bout d’environ un semestre, je vis son état se transformer petit à petit. Elle commença à lui adresser de petites réflexions pour des choses insignifiantes. Mais d’insignifiantes elles devinrent majeures. Ma mère retrouva sa nature violente. Le paradis devint l’enfer. Tout ce qui l’avait séduite chez son ami devint ce qu’elle avait à lui reprocher. Il était trop souvent appelé pour des urgences, ils ne sortaient pas assez pour s’amuser, il n’avait pas assez d’ambition professionnelle... Chaque jour, une litanie de reproches se déversait sur lui, reproches qui se transformèrent en insultes, hurlements. Heureusement, ses crises de violence lui pompaient toute son énergie et lorsqu’elle en avait fini avec nous, elle allait se coucher, prétextant une migraine. Cette situation affecta de nouveau ma scolarité. Malgré tous mes efforts et ma volonté, il m’était impossible de dissocier ma vie scolaire et ma vie familiale, et de m’investir sereinement dans la réussite. Toujours est-il que je passai le brevet et le ratai. Ma mère fut furieuse. Même la fille de la femme de ménage de son travail l’avait réussi ! Je ressentis une violente injustice, car j’associais mon échec à la nature de mon environnement.

L’été qui suivit, nous partîmes camper à la dune du Pyla, dans le sud-ouest. J’étais exceptionnellement insérée dans une vie sociale dense, mais j’y prêtais à peine attention. L’ambiance joyeuse, les enfants qui jouaient, criaient, couraient : tout cela m’était indifférent. Le fait d’être complètement exclue de la vie sociale me la faisait percevoir comme un monde dangereux, affecté d’une impression d’étrangeté. Je voyais les autres comme des prédateurs potentiels car ils risquaient de me mettre en danger en m’obligeant à communiquer avec eux, ce qui risquait d’attirer les foudres de ma mère. Face à autrui, je devais me comporter de façon strictement conforme à ce qu’elle attendait de moi. C’est pourquoi non seulement je ne tentais pas d’établir de communication avec les gens ou les enfants, mais je les fuyais. Toute mon énergie était mobilisée par mon self-control. Il fallait éviter que je ne fasse rien qui lui déplaise de peur de me prendre une raclée. À la fin de ces vacances, la rupture avec son ami fut consommée. Elle décida de reprendre sa liberté et m’envoya habiter chez ma grand-mère, qui venait d’acquérir un nouveau logement HLM. Quant à elle, nous ne sûmes pas où elle s’était installée. Pendant une année, celle du redoublement de ma troisième, je connus enfin une vie assez libre et heureuse. Mes symptômes d’angoisse disparurent. Ma grand-mère était gentille avec moi. Nous nous rendions mutuellement service. Je lui tenais compagnie et lui faisais ses courses, elle m’offrait le gite et le couvert et assurait également mes dépenses scolaires. Lorsque ma mère arrivait, j’étais l’objet d’un conflit récurrent. Ma grand-mère lui rappelait que je coûtais cher : il fallait payer les livres et les fournitures d’école. Je grandissais, il fallait m’acheter de nouvelles chaussures, de nouveaux vêtements. Alors que ma mère était toujours élégamment habillée, l’idée de la moindre dépense pour moi lui dévorait le cœur. Elle considérait les dépenses scolaires comme de l’argent jeté en l’air. Un brin jalouse, elle répétait à l’envi qu’elle avait très tôt travaillé aux champs et ne voyait pas pourquoi je devrais bénéficier de ce privilège indu d’étudier.

Le redoublement de ma 3e me demanda une énergie démesurée. Je voulais à tout prix réussir mon brevet et passer en seconde. Je dus alors affronter un double verdict. Je menais un combat perpétuel entre le désir de réussir et le manque de confiance en moi, provoqué par la dévalorisation de ma mère. En outre, peu avant le passage du brevet, on avait fait subir aux élèves de 3e des tests psychotechniques afin d’aider leur orientation, ou plutôt leur sélection. Le verdict qui me concerna prescrivit que je ne serais jamais capable de suivre de longues études. Je partis donc avec ce double handicap, comme aurait dit ma grand-mère qui jouait beaucoup au tiercé. Je réussis à résoudre ce conflit en révisant d’arrache-pied. Enfin, j’obtins le fameux sésame et gagnai mon passage en seconde littéraire.

Au cours de cet été se produisit un événement qui changea sans doute le cours de ma vie et accéléra la route vers ma liberté. Ma mère, pour se débarrasser de moi pendant l’été, m’inscrivit dans un camp pour adolescents de la ville de Dijon. Alors qu’elle croyait que c’était un camp traditionnel, il s’agissait en réalité d’un camp expérimental, dirigé par un groupe de jeunes enseignants, passionnés d’éducation et de pédagogie. Ils étaient adeptes de la méthode Summerhill et avaient baptisé l’expérience Thélème. L’éducation devait selon eux être exempte de toutes discipline et hiérarchie, et placée sous le signe d’un hédonisme total. Ils avaient récupéré Saunières, un petit hameau de la campagne bourguignonne vidé par l’exode rural. Je découvris alors ce qu’était la liberté. Le camp était organisé sous forme d’autogestion. Le principe était que les idées d’activités devaient être initiées par nous et que les animateurs n’étaient là que pour nous aider à les mettre en œuvre. Nous jouissions d’une indépedance totale. On traînait, on discutait, on écoutait de la musique, on mangeait et on dormait où et quand on voulait. Il régnait une ambiance joyeuse. Pas de contraintes, personne pour nous commander ou nous imposer quoi que ce soit. Cette expérience constitua pour moi une véritable révolution. Elle était l’absolue antithèse de ce que je vivais avec mère, ce qui me permit de m’affermir un peu face à elle et d’ouvrir le chemin de ma libération.

Vers le milieu de la semaine, en chahutant avec des copains, je me suis cassé le poignet. Cet incident fit germer en moi l’idée folle de rester une semaine de plus. J’en parlai avec le jeune directeur et le suppliai d’intervenir auprès d’elle, prétextant qu’avec mon bras cassé, je n’avais pas pu profiter à plein de mon séjour. Il ne s’engagea par formellement, mais je sus qu’il avait compris le message. Lorsqu’elle vint pour me récupérer, je la vis arriver de loin, marchant comme à son habitude, froide et hautaine. Elle eut un regard de surprise, mêlé d’une légère irritation, à la vue de ces adolescents débraillés et libres. Il est vrai qu’elle détonnait particulièrement à cet instant, c’en était même presque burlesque. Mais elle se contint et s’avança vers moi. Elle ne me dit même pas bonjour et me commanda autoritairement d’aller chercher mes affaires. Je parvins à affronter son regard, et le cœur battant, je lui dis alors que je n’avais rien préparé, que je voulais rester là encore une semaine et qu’il fallait qu’elle en discute avec le directeur. C’était la première fois de ma vie que je m’opposais à elle, j’en étais moi-même stupéfaite. Une semaine de liberté totale avait suffi pour que je prenne de l’assurance. Alors que je m’attendais à une crise d’autorité, pendant quelques secondes elle resta interdite et n’insista pas. Elle partit voir le directeur. Je ne sais pas ce qu’il lui dit, mais il dut être fort habile car elle, qui avait toujours dominé tout le monde, capitula. Je n’en revenais pas d’avoir réussi, cela me faisait presque peur ! Mais je savais qu’elle était furieuse d’avoir fait ce trajet pour rien, que je l’aie défiée et aie trouvé un allié. Sans doute me le ferait-elle payer cher. Lorsqu’elle revint me chercher une semaine plus tard, avec son nouveau jules, elle ne me dit pas un mot dans la voiture. Je sentais qu’elle était en rage. Cette première faille dans la relation soumission-domination que j’avais avec elle allait s’élargir pour me libérer, laborieusement mais sûrement, de ma servitude.

À la fin de l’été, je me préparai à entrer au lycée en pensant que j’allais rester chez ma grand-mère. Mais à ce moment ma mère avait acquis un nouveau logement à quelques kilomètres de Dijon, à Fontaine-les-Dijon, une zone résidentielle nouvellement construite mordant sur l’espace rural. Elle comptait s’y installer toute seule et vivre sa vie. Mais voilà que ma grand-mère, fatiguée d’assumer tous les frais de mon éducation, ne voulait plus me garder. Ma mère dut donc, contre son gré, cohabiter avec moi. Ce fut notre dernière année de vie commune. Commença alors entre nous une guerre larvée. Depuis l’expérience de Thélème, je n’étais plus la même, j’avais l’impression de développer un embryon de personnalité. Comme je ne pouvais pas l’affronter directement, j’optai pour une sorte de résistance passive, ne réagissant pas quand elle voulait m’imposer quelque chose. Tout d’un coup, quelques mois après ma rentrée au lycée, elle commença à paniquer en réalisant qu’étant entrée en seconde je m’engageais pour un cursus de 3 ans et qu’elle aurait à me supporter financièrement. Elle n’eut alors de cesse de démarcher pour me trouver une formation plus courte afin que je débarrasse le plancher au plus vite. Elle se toqua tout d’abord de me voir devenir aide-puéricultrice, alors que je détestais les enfants. Devant ma résistance passive, elle finit par abandonner l’idée. Elle me présenta d’autres options de vie professionnelle qui ne m’intéressaient absolument pas. J’étais au supplice de constater que tout ce sur quoi je m’étais battue pendant des années ne tenait plus qu’à un fil ténu. Pour finir, elle se tourna vers le lycée agricole de la région et y écrivit pour que j’y sois admise. Le directeur lui répondit fort intelligemment qu’étant engagée dans une seconde littéraire, il considérait plutôt incongru que je me tourne vers l’agriculture. Furieuse de ce refus, elle en rejeta la responsabilité sur moi, me disant que décidément personne ne voulait de moi.

La situation devenait de plus en plus tendue. Elle décréta sans le dire qu’on ne se parlerait plus. Quand elle avait des ordres à me donner, elle les écrivait sur un papier et le plaçait sur le frigo. Je faisais de même pour les réponses. Sa violence verbale s’accentua. Elle commença à proférer des menaces contre moi : « Je préfèrerais te tuer et aller en prison plutôt que de continuer à te supporter ! », « Ah si tu pouvais passer sous les roues d’un camion, je serais bien débarrassée ! ». Ma résistance passive engendra une mesure de rétorsion : celle de ne plus me payer le bus pour aller au lycée. En effet, comme nous étions assez loin de Dijon, je devais prendre un bus jusqu’à la ville, puis un autre qui la traversait la ville pour m’emmener au lycée. De fait, comme elle ne me donnait plus d’argent pour le second trajet, j’arrivais toujours un peu en retard au lycée et je me faisais tancer par le surveillant général, auquel je ne pouvais rien dire. Personne n’était au courant de ma situation. Je ne voulais révéler à personne ce qui se passait, car cela risquait de redoubler les foudres de ma mère à mon égard.

Fatiguée par ces violences, un dimanche après-midi, je partis chez une copine de classe et, inventant un prétexte fallacieux, lui demandai si je pouvais dormir chez elle. Je suis donc retournée avec elle au lycée le lendemain matin. Au cours de la matinée, le surveillant général surgit vivement dans la salle de cours et me demanda de le suivre dans son bureau. Il me dit d’un ton sévère que ma mère avait téléphoné parce que je n’étais pas rentrée chez elle. Alors tout d’un coup, j’éclatai en sanglots. Toute cette souffrance que j’avais accumulée pendant des années trouvait enfin un exécutoire. Je lui racontai tout : les mauvais traitements, le fait qu’elle me refusait l’argent du bus pour venir au lycée… Alors il décida de l’appeler. Elle décrocha le téléphone et lui dit que j’étais là. Il me tendit le téléphone, car elle voulait me parler. Je refusai avec horreur. Même au téléphone elle me faisait peur. Il lui dit alors qu’à la sortie de son travail, elle devrait venir au lycée pour discuter de la situation. Elle refusa en disant qu’elle n’avait pas le temps parce qu’elle avait un bus à prendre pour rentrer chez elle. Il m’invita alors à retourner en cours et me reverrait dans la journée. Le soir, il décida de me faire dormir à l’infirmerie en me disant que la justice était saisie et qu’il fallait attendre. Je passai donc trois jours dans une attente affreuse dont je savais qu’elle déciderait de mon avenir. Au terme de ce délai, il me déclara qu’une enquête était engagée, mais qu’il fallait que je retourne chez moi le temps qu’elle se déroule. C’était pour moi une catastrophe ! J’étais persuadée que ma mère allait me tuer si je retournais chez elle. Je passai une nuit affreuse, et décidai de partir le lendemain. Je ne sais pas ce qui se passa dans ma tête, mais je décidai de retourner me cacher à Saunières, ce village de vacances où j’avais été si heureuse et qui m’avait fait découvrir la liberté.

Au petit matin, dès l’ouverture des grilles, je m’en allai donc. Il se passa alors un phénomène incroyable, que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui. Alors que j’avais peur de tout, que je n’avais aucun sens de l’orientation et que j’angoissais dès que j’étais dans un lieu inconnu, je pris la route comme un automate pour sortir de Dijon et prendre la route conduisant au village. Mon inconscient me guida automatiquement sur le trajet. Il y avait une quarantaine de kilomètres à faire. Je n’avais sur moi qu’un ciré noir, un sac, et 10 francs. La nuit, je dormis dans les bois, transie par l’humidité. J’arrivais enfin le lendemain à Saunières. Je m’arrêtai à l’épicerie du pays, achetai un pot de confiture, du pain, un timbre et une enveloppe. Alors que je rêvais vaguement de retrouver l’ambiance du camp, j’arrivai dans le village fantôme où il n’y avait personne. Je montai alors dans le haut d’une grange m’installer dans une motte de paille et réfléchis. Je commençai par dormir pour récupérer un peu. Puis je mangeai un peu de pain et de confiture, et me promenai dans le village pour essayer d’y retrouver mes sensations de l’été. Mais le silence me désarçonna. Je compris que je ne retrouverais pas le paradis perdu.

Je remontai dans ma paille et y dormis jusqu’à l’aube. Je décidai alors de me reprendre. Avec un peu de recul, je compris que j’étais dans une impasse. J’écrivis à ma professeure d’espagnol du lycée avec qui j’avais de bonnes relations pour lui dire où j’étais, et que je voulais revenir. Je lui indiquai donc l’adresse. Psychologiquement, j’étais au bout du rouleau. Je postai la lettre comme une bouteille à la mer. Elle reçut la lettre et vint me chercher en voiture le surlendemain avec son mari. Affamée, épuisée, je l’accueillis comme le messie. En voiture, elle me dit que des dispositions spéciales avaient été prises et qu’en attendant une décision de justice, je serais placée au foyer de la Ddass. J’étais quasiment saoule de bonheur.

Je fus donc placée au foyer de la Ddass de Dijon. Au bout de quelques mois, les éducateurs m’annoncèrent qu’un jugement allait enfin décider de ma situation. Je devais me présenter devant le juge. Le jour-dit je me rendis à l’audience du tribunal. Ma crainte se réactiva, j’avais peur que l’on ne me croie plus et que l’on m’impose de retourner chez ma mère. Mais l’éducatrice qui m’accompagnait me rassura en me disant que l’enquête qui avait été menée avait été favorable à mon égard. Nous attendîmes l’audience sur un banc en bois, dans un couloir. Tout d’un coup, je vis arriver ma mère. Je ne l’avais pas vue depuis notre séparation, mais rien que sa présence physique me faisait encore peur. Comme à son habitude, elle avança rigide et hautaine. Elle ne m’adressa pas un regard. J’eus de nouveau l’impression de ne pas exister pour elle. Elle s’assit froidement sur le banc à quelque distance de moi. J’étais pétrifiée. Après quelques instants, une employée du tribunal vint lui parler et l’apostropha devant moi parce qu’elle n’avait pas répondu à plusieurs courriers envoyés par la justice. Elle commença à vaciller. D’une voix basse, elle nia les avoir reçus. L’employée ne fut pas dupe et la tança vertement. J’étais stupéfaite. Pour la première de ma vie, je la vis adopter une position de soumission. Elle avait perdu de sa superbe. De plus, se faire admonester devant moi devait constituer une catastrophe pour elle. Tout le système qu’elle avait bâti en prétendant être victime de mon existence s’effondrait. Alors qu’elle m’avait maltraitée, négligée, toujours considérée comme le principal obstacle à sa vie, elle venait d’être rappelée à la réalité de son statut de parent. Son refus de vouloir discuter avec le surveillant général, son mensonge à propos des courriers de justice, me firent comprendre qu’elle se cramponnait à une attitude de déni pour fuir ses responsabilités.

Je passai la première devant le juge. Je fus très impressionnée. C’était une grande salle avec des sièges en bois où seul trônait le juge, installé derrière son bureau, sur une estrade qui me parut de taille démesurée. Il me demanda d’approcher. L’entretien ne dura que quelques minutes. Je n’eus même pas à m’asseoir. Apparemment l’affaire était claire pour lui. Il avait l’air impressionné que j’aie pu accéder au lycée, ce qui me parut constituer un point fort. Il me posa quelques questions sur ma vie au foyer. À la fin, il me demanda si je refusais toujours de vivre avec ma mère. Cette question réactiva mon effroi. Je répondis avec une telle dénégation qu’il n’insista pas. Enfin, il me confirma mon placement et me souhaita bonne chance. Toutes les souffrances que j’avais subies étaient enfin officiellement reconnues ! J’allais avoir un toit, à manger, et surtout pouvoir poursuivre mes études, ce pour quoi je m’étais battue, maladroitement, certes, mais avec tellement de conviction.

Placée définitivement à la Ddass, pour quatre ans, je suivis une scolarité enfin sereine. Au terme de mes années de lycée, je pus enfin réaliser mon rêve, m’inscrire à l’université et poursuivre des études jusqu’au doctorat. Le combat, s’il fut long et laborieux, fut enfin gagné !