La fibre sociale

Mettre à profit son temps libre.


Avoir la fibre sociale ne me semble pas quelque chose que j’ai voulu, choisi, mais plutôt comme un trait de caractère indomptable qui s’est imposée à moi autant comme une passion que comme une contrainte : impossible d’échapper à son emprise, même si cela suscite parfois découragement et frustrations. L’idéal pour l’épanouissement individuel serait de pouvoir exercer son métier de prédilection, me disait-on lorsque j’étais adolescent. Pourtant, agir dans ce domaine ne m’a pas prédestiné à une profession dûment répertoriée, mais à un statut : celui de représentant syndical au niveau national pour les questions économiques et tout particulièrement internationales. Un rôle qui consiste autant en une fonction de conseil que de représentation des adhérents dans les multiples instances de consultation. Un domaine vaste et foisonnant, un domaine qui a aussi provoqué bien des soulèvements comme l’Organisation mondiale du commerce, les krachs financiers, etc. Plus généralement, toutes ces mesures diverses censées accompagner une mondialisation irrésistible. La question de la défense des adhérents, les réponses à leurs craintes légitimes ont été, le souci de coller au plus près des réalités de terrain, être un interlocuteur pertinent et constructif sont devenus mes préoccupations constantes. Préoccupations d’ailleurs largement partagées car, à la différence de rapports parfois tendus entre organisations syndicales au plan national, la solidarité, peut-être due à l’isolement que provoque la représentation par pays, a toujours été forte au niveau international.

À l’instar du monde économique et financier, les organisations syndicales conscientes que les conditions de travail quotidiennes dépendent aussi de choix effectués à des niveaux européen, international et mondial, se sont également structurées à ces différents niveaux auxquels les adhérents syndicaux attendent légitimement de leurs représentants de les faire aussi exister. C’est ainsi que je suis aussi resté longuement l’un de leurs porte-voix afin de faire écho à leurs préoccupations de tous ordres (sociales, économiques, écologiques) dans les endroits où l’expression syndicale est relayée. Mériter la confiance, la garder, pour l’exercice de cette mission me sont alors devenus des impératifs constants, tout comme la nécessité d’expliquer inlassablement pour permettre à tous de se forger sa propre opinion. Parfois un peu acteur, souvent témoin impuissant des attaques contre les droits fondamentaux, il a fallu garder le cap de la détermination : un petit pas vaut toujours mieux que l’immobilisme ou pire encore la résignation, me répétais-je souvent en bon optimiste mâtiné d’une bonne dose d’utopie !

Ainsi, même si je fais partie d’une génération qui a connu :l’ascenseur social, je suis né en décembre 1950, rien ne laissait prévoir que ma formation, mes choix professionnels et surtout mon engagement syndical me mèneraient à croiser des ministres, passer par l’Elysée, le siège de l’ONU mais aussi le palais de la Muette, siège de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), le palais d’Iéna, siège du Conseil économique social et environnemental et bien d’autres encore ! Aujourd’hui, heureux retraité installé sur les bords de Loire depuis deux ans et demi, l’engagement continue et en même temps se renouvelle : je reste investi dans le « social » dans la même lignée de mes convictions humanistes, mais, cette fois pour agir, enfin, à proximité de celles et ceux qui ont le besoin temporaire d’un soutien pour se soulager du fardeau que constitue, entre autres, l’illettrisme. Certes avec un objectif modeste à l’échelle de la société, moins ambitieux et moins globalisant que celui porté par le dialogue social, mais avec l’espoir de résultats concrets. J’ai choisi de lutter contre l’illettrisme mais aussi d’être volontaire pour faire le papy-conteur à l’école des remparts de la Charité-sur-Loire en allant y faire connaître des histoires au sein de l’association : « Lire et faire lire » (programme proposé par la Ligue de l’enseignement dans le prolongement de l’initiative lancée par l’écrivain Alexandre Jardin en 1999) pour donner le goût de la lecture aux plus jeunes... C’est en quelque sorte appréhender une même situation par les deux bouts : d’un côté, rattraper ce qui a été perdu ; de l’autre, stimuler la curiosité et l’envie d’apprendre en donnant l’appétit de la lecture, considérée comme moyen de défense naturel contre l’isolement, en particulier, culturel. Les petits ruisseaux font les grandes rivières : la Loire, filet d’eau à sa source, bras de mer à l’arrivée en constitue précisément une image parfaite ! Et puis aujourd’hui arrivent des réfugiés pour lesquels l’apprentissage du français est crucial. Alors, l’engagement, d’envie devient nécessité. Devenir bénévole s’est imposé comme la poursuite naturelle de ma vie d’homme et de citoyen.

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Dans un environnement familial stable et convaincu de la nécessité des études (et donc acceptant de les financer malgré un budget familial réduit), je peux dire que, de la maternelle à l’université, j’ai bénéficié du service public d’éducation. Pas totalement gratuit mais accessible aux enfants de la « classe moyenne » dont je faisais partie, même si nous étions encore peu nombreux « fils d’employés ou d’ouvrier » à atteindre les fins de cycle universitaires. Pour n’évoquer que les grandes lignes de mon parcours, mes études universitaires achevées qui firent de moi un « économiste », j’entrai à l’Education nationale par deux portes à la fois : comme agent administratif au ministère, comme chargé d’enseignement à l’université Paris-Dauphine. Double casquette que j’ai conservée durant vingt-huit ans ! Quant à mon implication sociale, elle me dirigeait « tout naturellement » vers le syndicalisme enseignant et réformiste.

L’implication d’un choix conjoint « de carrière » et d’un engagement m’imposait la réalisation de compromis parfois délicat. Le corpus des valeurs qui fondent le syndicat fait le plus souvent l’objet de chartes actualisées par des textes adoptés au sein des instances délibératives fortement empreintes d’un « courant majoritaire » dont les changements provoquent aussi ceux des équipes. C’est sans doute ma position plus en retrait et très spécialisée qui m’a relativement tenu à l’écart de ces turbulences. Bien sûr, en temps que conseiller et s’agissant de réagir à des évènements (par exemple, me concernant, porter un jugement sur la politique économique et sociale des gouvernements aux différents niveaux national, européen, mondial) et de proposer des pistes alternatives, je ne pouvais faire totalement abstraction de mes propres convictions. Faire en sorte qu’elles ne deviennent pas contradictoires avec la « ligne » officielle, et à partir du moment où le degré d’adhésion des personnes constituant la base est élevé, n’a pas été très compliqué même si cela m’a tout de même bien des fois mis sur le fil du rasoir. Je me sentais une responsabilité très forte, tout d’abord, en ce qui concerne la restitution d’un mandat élaboré avec un décalage parfois sensible avec les orientations officielles proposées.

Au plan national, entre beaucoup d’autres représentations, l’une des plus marquantes aura été ma participation aux travaux du Conseil économique, social et environnemental lors de l’exercice de deux mandats de membre de section et d’une fonction d’attaché. En dehors des rapports et avis, d’un grand intérêt mais peu connus du public, j’ai pu constater l’importance que revêt une sorte de rôle « diplomatique » exercé par cette institution, la troisième assemblée constitutionnelle. Imaginez un long et large couloir le long duquel ouvrent les portes de tous les bureaux des représentants des « forces vives » : cette proximité, propice aux échanges, nourrit de fait une tradition de dialogue social intense et apaisé.

À un autre niveau, mondial, cette importance de dialogue direct m’a également frappé lorsqu’en étant membre de la délégation française en 2007 à l’ONU, Organisation des Nations Unies, j’ai pu l’observer sur place : c’est bien là que l’on peut ressentir la démocratie mondiale en marche ! De l’ONU, de l’Elysée, il ne me reste que quelques photos. Traverser Manhattan dans la voiture officielle, ressortir sur le perron de l’Elysée face à une nuée de journalistes restent des souvenirs forts qui certes m’ont d’autant plus marqué que mon origine sociale ne me laissait guère envisager de vivre de pareils moments. Mais il a été et est toujours aussi important pour moi de me rappeler qui je suis et comment j’ai été amené furtivement à côtoyer les allées du pouvoir, selon l’expression consacrée. Cela ne m’a pas fait pour autant un être différent, juste un porte-parole un peu plus éclairé.

Et puis, il y a eu les rives de la Loire restées sauvages aux abords de cette ville fascinante qu’est La Charité sur Loire. Un coup de foudre qui a fait d’un projet de maison de campagne, une résidence principale ! La Charité-sur-Loire, ce n’est pas seulement un ancien monastère avec son église, ensemble architectural impressionnant, c’est aussi la ville du mot. Chaque année, un mot de l’année est « élu » et va rejoindre les précédents déjà gravés sur une dalle de pierre au centre-ville. Ainsi, le prieuré est devenu : « cité du mot », centre de rencontres de tous sortes et en particulier artistiques. À ce titre, l’ancien cellier des moines est régulièrement prêté pour des réunions ponctuelles. J’en bénéficie, avec d’autres bénévoles, pour les actions de lutte contre l’illettrisme. Comment cela s’est-il installé ? Une annonce parue en mai 2014 dans le journal local : « le Charitois » faisait appel au bénévolat pour des actions contre l’illettrisme. Bien qu’à la retraite depuis quelques mois seulement je me décide aussitôt d’y répondre. En fait, il s’agit d’une plateforme installée à Nevers, la quarantaine de kilomètres ne m’impressionne pas. Une session de formation rapide quelques semaines plus tard et l’on me met en contact avec Anthony, mon premier « apprenant ». Apprenant, et non élève, car il n’est pas question de rappeler à ces adultes leur mauvaise expérience de l’école, bien que celle-ci ne soit d’ailleurs pas forcément la cause du décrochage. La situation d’illettrisme n’est pas celle d’analphabétisme : il y a eu scolarité, mais avec, en cours ou par la suite, des évènements qui ont fait qu’il y a eu soit des carences, soit des oublis. Une absence totale de pratique de la lecture entraîne à la longue des difficultés de lecture et souvent d’écriture. J’ai découvert ainsi un nouveau champ humain, complexe et passionnant. La personne en face de vous a souvent plus ou moins honte de ce qu’elle considère comme une faiblesse. Pourtant, le fait de se retrouver en face de vous montre le courage qu’il a fallu pour franchir le pas de se révéler et d’entreprendre de s’en sortir. Alors, j’ai compris par la suite, avec une autre apprenante et les échanges avec d’autres bénévoles qu’il n’y a aucune méthode standard. Si le contenu de ce qu’il y a à apprendre reste les programmes scolaires, il est impossible de suivre une « scolarité » graduelle. Alors, il faut être très à l’écoute, s’effacer pour que les besoins s’expriment, que la confiance revienne puis s’installe, pour qu’enfin viennent les progrès tangibles : le doigt ne suit plus avidement les lignes pour la lecture qui s’accélère, par exemple ! Progressions et régressions se succèdent souvent : la patience est la meilleure des alliées ! Alors, depuis ce premier jour, une bonne partie de mon temps est occupée en dehors des accompagnements par la recherche et la confection de supports pédagogiques attrayants.

On aurait cependant tord de croire que cette action bénévole se définit toute entière dans l’acquisition des savoirs de base : bien des situations stressantes sont aussi à résoudre. Au plus près de la vie quotidienne savoir lire l’heure, compter le rendu de monnaie après un achat, mais aussi écrire une lettre de motivation, un CV fait partie de petits services qu’il est finalement difficile de se procurer autrement. Une de mes motivations de bénévole était de me rendre utile socialement : je ne m’étais pas douté de tous ces besoins. Après avoir vécu ce que j’ai évoqué par ailleurs dans ce récit, qui ne mentionne qu’accessoirement ma charge d’enseignement universitaire, je dois dire que malgré cela je me suis senti et me sent encore très humble car finalement c’est bien d’une aventure humaine dont il s’agit dont le dénouement n’est pas prévisible.

En dehors de la distance, je trouvais paradoxale de devoir effectuer à la longue tant d’aller-retour vers Nevers alors qu’il n’y avait pas de structure comparable à la Charité. J’ai donc proposé de créer un relais à la Charité, ce qui vient d’être effectif depuis un trimestre. La question du local étant réglée par le prêt du cellier, l’apport de nouveaux bénévoles sur la Charité était une condition préalable pour pouvoir lancer une nouvelle structure. Autrefois, et même encore aujourd’hui, les marchés sont le lieu idéal pour aller à la rencontre des gens. Là, il s’est agi de la version moderne : le supermarché, un samedi. Une journée des associations étant prévue dans le vaste hall d’entrée de cette enseigne, je demandais l’autorisation de poser une table et confectionnait un présentoir en bois qui, habillé de quelques affiches sollicitait de loin les vocations ! Nous avons tenu à deux notre permanence un peu incongrue entre le club de scrabble et les adeptes du bridge pour finalement recueillir quatre engagements à la fin de la journée, implication qui s’est montrée solide par la suite.
Aujourd’hui, nous sommes une petite équipe qui cultivons la convivialité tout en s’efforçant d’agir, mais la mise en relation avec nos apprenants potentiels demeure difficile, tandis qu’une autre partie de la population aurait besoin, la concernant d’un apprentissage intégral du français et encore plus d’aides de vie pratique.
Je ne voudrais pas clore cette partie sur cet aspect de mon bénévolat sans insister sur toutes les belles rencontres qu’il me permet de réaliser !

Entre temps, une autre démarche bénévole mentionnée par ailleurs, m’a touché : celle de « lire et faire lire » les enfants de l’école primaire des Remparts à la Charité. Favoriser les contacts intergénérationnels tout en incitant à la lecture-plaisir m’ont tout de suite séduit. Eh bien oui, on peut distraire les enfants de leur tablette avec des bons vieux livres, certes toujours illustrés tout de même et pour un temps relativement court. Ainsi, avec effets de voix en rapport, je m’étais fait dans l’idée de faire revivre ogres, loups, sorcières : mauvaise idée et bonne surprise, les enfants sont trop contents de le faire eux-mêmes ! J’ai pu voir aussi, quelle satisfaction, les plus grands spontanément aider les plus petits pour la lecture. Il fallait bien un jour que je réalise être passé définitivement du côté Papy : c’est la façon peut-être la plus touchante de le faire. Un Papy qui n’a renoncé ni à ses jeans ni à une vie active !
Afin de conclure, pour moi, être bénévole, ce n’est pas donner « gratuitement » de façon univoque, c’est établir une relation de réciprocité. Les personnes que j’accompagne sont porteur/porteuse d’un savoir. Leur en faire prendre conscience de ces connaissance n’est alors pas seulement un atout pour redonner de la confiance, c’est rééquilibrer la relation entre ce qui ressemble au départ à une relation « maître/élève », redonner une situation d’égalité normale entre deux personnes.