A la Dass

Un placement à la DASS.


Après avoir subi tout au long de mon enfance et du début de mon adolescence de lourds sévices physiques et psychologiques infligés par ma mère, je fus enfin, à l’âge de 16 ans, placée au foyer de la DASS de Dijon entre 1973 et 1976.

Lorsque j’arrivai au foyer de la DASS, je ne savais ni ce qu’était la DASS, ni un foyer d’accueil. Il était installé dans un ancien cloître religieux, en pleine ville. Les bâtiments étaient protégés du regard de la rue par un haut mur. Si pendant la semaine on pouvait y rentrer par une large entrée principale, le week-end, seule une petite porte donnant sur une autre rue permettait de filtrer les entrées et sorties sous contrainte de sonner pour se faire ouvrir. Tout de suite l’architecture ancienne des bâtiments me plut et me rassura. Lorsque j’y pénétrai, en cette journée de printemps 1973, j’eus l’impression d’être dans une sorte de colonie de vacances. Je tombai sur une ribambelle de petits gamins qui avaient tous la tête entourée d’un torchon. Cela avait un côté burlesque qui m’amusa. Plus tard j’appris qu’ils venaient d’être traités avec de la Marie-Rose, nom fleuri pour désigner un shampoing anti-poux.

Puis on me présenta à un éducateur, François, et on m’attribua une chambre dans le secteur des séjours de transit. J’étais infiniment soulagée, enfin prise en charge, on s’occupait de moi. Il y avait beaucoup de monde partout. En effet le foyer accueillait des enfants depuis le bas âge jusqu’à l’adolescence. Pour ma part, il s’agissait d’une mesure de protection et je devais rester dans cette section jusqu’à ce qu’une décision de justice décide de ma situation sur la base d’une enquête sociale. Pendant cette première période, je ne me liai pas avec les autres enfants. Ces épreuves m’avaient mûrie et j’avais l’impression d’être déjà une jeune adulte. C’est pourquoi je ne m’intéressais qu’aux éducateurs avec qui je pouvais parler. Ils étaient à peine plus âgés que moi, ce qui facilitait la communication. Dès que j’étais dans ma chambre, je m’isolai dans mes lectures tout en essayant de faire le point sur ce qui m’était arrivé.

Quelques mois plus tard, je passai devant le juge des enfants qui statua officiellement ma prise en charge par la DASS. Après cette décision, François et sa femme, Monique, qui travaillait dans une autre section (les adolescents officiellement placés), me mirent devant un choix : soit je partais comme interne dans un lycée situé assez loin dans la région, soit j’étais placée au foyer de la DASS jusqu’à ma majorité. Je refusai d’être interne je ne voulais pas arriver de nouveau dans un endroit où je ne connaissais personne et où je serais enfermée tout le temps. Je ne voulais pas quitter mon lycée, la ville de Dijon, les quelques affinités que j’avais liées avec les élèves et certains professeurs. Ils entérinèrent mon choix, mais me dirent qu’il fallait attendre qu’une place se libère au foyer et qu’en attendant je devais aller en internat dans un collège de la ville. Le soir, après les cours du lycée, je rentrais à l’internat. J’étais pétrie d’angoisse, je ne parlais à personne. Les repas, les récréations et les nuits étaient ponctués par le son de la cloche et les mises en rang. Je réalisai que j’avais bien fait de refuser l’internat qu’on m’avait proposé.
Sachant que je n’avais nulle part où aller le week-end, alors que presque toutes les élèves de l’internat retournaient chez elles, Monique effectua une démarche auprès de ma tante maternelle. Elle alla la visiter dans son HLM et lui demanda de m’accueillir les fins de semaine. Lorsqu’elle m’en fit part, je n’en revins pas qu’elle ait entreprit cette démarche, si peu habituée à ce que quelqu’un s’engage pour moi. Elle me raconta alors que ma tante avait refusé de me recevoir, argumentant qu’avec ses quatre enfants, il n’y avait pas de place pour moi. En fait, ma tante craignait ma mère et ne voulait sûrement pas avoir affaire à elle si elle m’accueillait. Elle choisit donc de se protéger plutôt que de m’aider. Rien de nouveau sous le soleil. Cette réaction ne me surprit nullement, je l’accueillis d’ailleurs presque avec indifférence. Ils savaient que ma mère me martyrisait et n’avaient jamais manifesté une once de solidarité à mon égard. Je les mettais dans le même paquet que ma mère. Enfin ils faisaient partie du monde d’avant et j’étais décidée à tirer un trait sur cette période.

Face à ce refus de soutien familial, ce couple d’éducateurs m’offrit de m’accueillir chez eux pendants ces week-ends. Ce que j’ai évidemment accepté ! Tout au long de mon parcours, il y a toujours eu des adultes qui ont fait pour moi cent fois plus que ma propre mère, par pure générosité. J’y repense toujours avec émotion. Sans eux, la vie aurait été plus difficile. François et Monique avaient une vie sociale dynamique, représentant pour moi une formidable ouverture au monde réel. Ils étaient jeunes, n’avaient pas encore d’enfants et s’investissaient beaucoup dans l’amitié et les pratiques culturelles. Tous deux étaient issus de milieu modeste, ce qui me rapprochait d’eux. Elle, était issue d’une famille de paysans de Haute-Loire. Le jour où ils m’emmenèrent chez eux, je découvris un milieu fruste, fermé sur lui-même et je mesurai le parcours qu’elle avait elle aussi dû faire pour se hisser socialement. Quant à lui, ses parents faisaient partie de la petite classe moyenne. Ils me permirent d’avoir des relations avec beaucoup d’adultes et de mûrir rapidement. J’appris alors ce que c’était d’avoir des relations normales avec des gens et de bénéficier de leur affection.
Ils étaient dotés, selon la formule de Pierre Bourdieu d’une « bonne volonté culturelle ». Ils m’initièrent à la culture de classe moyenne : lectures, musique, théâtre… Le tout sous l’auspice d’un engagement politique de gauche auquel je me sensibilisais également. Nous écoutions des disques de chanteurs « à texte », « engagés » : Georges Brassens, Jacques Brel, Jean-René Caussimon, Léo Ferré, Maxime Le Forestier, Renaud, Claude Nougaro, Jacques Higelin, et d’autres moins connus qui sont tombés dans l’oubli… François faisait du théâtre en amateur, j’assistais donc avec bonheur aux répétitions. Enfin la grande découverte fut celle du cinéma d’auteur. Je ne suis allée au cinéma que deux ou trois fois dans mon enfance, je ne connaissais donc les films qu’à travers la télé. Je rattrapai mon retard avec passion en regardant les films du ciné-club du dimanche et je fréquentais régulièrement une salle de cinéma d’art et essai, qui présentait des films d’auteurs et organisaient des débats.

À la rentrée de 1e, je fus enfin admise officiellement au foyer de la DASS. Monique et François me dirent qu’ils ne pourraient plus désormais prolonger ces invitations, du fait que cela constituerait un privilège non fondé. Cette décision me coûta, mais je savais où était mon intérêt.
Je pus continuer ma scolarité dans mon lycée. Le soir quand je rentrais au foyer je ressentais un bonheur indescriptible de rentrer dans un univers sécurisé. Je n’avais plus peur d’être battue, conspuée, d’avoir à me réfugier dans un coin. J’étais libérée d’un poids énorme. En outre, la routine de l’organisation, si elle pesait à d’autres ados, me paraissait au contraire sécurisante. J’avais tellement subi de déplacements, souffert de l’angoisse que je ne saurais jamais à l’avance où je serais le lendemain, ainsi que des variations d’humeur de ma mère, que cette organisation me parut presque un paradis. Je partais au lycée le matin, mangeais à la cantine, revenais le soir. Les règles étaient strictes, il fallait rentrer au foyer à 18 heures. Les sorties le week-end n’étaient autorisées qu’entre 13 et 18 heures. Nous avions alors, nous les ados, quartier libre en ville pendant cette tranche horaire. Nous pouvions avoir des dérogations pour des sorties exceptionnelles qui devaient être dûment justifiées du fait que nous étions mineures. J’en ai souvent usé, invitée par ma meilleure amie, et par les professeurs avec qui je m’entendais le mieux, ma prof d’espagnol et plus tard en terminale mon prof de philo. En effet, à la moindre absence non justifiée, les éducateurs déclaraient l’adolescent en fugue.

Les deux éducatrices, dont Monique, avaient pour charge de suivre nos dossiers et d’organiser la vie collective. Nous étions à peine une dizaine de filles dans une section qui n’était pas mixte. Les garçons étaient placés dans une autre partie de l’établissement de façon à ce que nous ne les rencontrions jamais. Le lieu était composé d’une cuisine, d’un salon avec télé, d’un local de salle de bain, d’un dortoir pour les apprenties, et de trois chambres pour les travailleuses. La cuisine était petite. Nous y prenions notre petit-déjeuner et y faisions bouillir la lessiveuse. Nous lavions notre linge à la main ou dans la lessiveuse. La salle de bain n’avait pas de douches, c’était un système comme dans tous les internats : de grands bacs avec des robinets. Il y avait une machine à laver réservée au retour de vacances de celles qui pouvaient en prendre Nous avions pour seule charge de nettoyer les parties communes à tour de rôle. Nous pestions en particulier contre l’utilisation d’un savon noir liquide pour nettoyer le sol. Nous n’aimions ni sa couleur, ni sa consistance, légèrement gluante… Mais je considérais cette charge comme une faible contrainte au regard de la prise en charge totale de la DASS. Les éducatrices avaient quant à elles un petit bureau situé au bout du couloir d’entrée, dans lequel nous n’entrions que pour une entrevue dûment motivée.

On me fournit « une vêture ». Monique m’emmena dans un grand hangar, et j’eus droit à un nombre réglementé de vêtements comportant l’essentiel d’une garde-robe. Ces vêtements étaient en fait confectionnés pour des adultes. L’adolescence, une catégorie encore balbutiante à cette époque, n’avait pas atteint la vêture de la DASS ! Pour ce qui était des livres scolaires, on m’octroya des bons pour en acheter à la librairie centrale de la ville. Il suffisait que je donne ces bons, j’emportais les livres et la librairie envoyait les factures. Il faut dire que je ne me suis pas privée. Un jour j’ai reçu une convocation au service de comptabilité où on me demanda de justifier l’achat de ces livres. Comme j’étais une des rares à faire des études, et sans doute parce que dans l’esprit des gens ordinaires enfants de la DASS et délinquance étaient souvent associés, il était persuadé que je faisais du trafic de livres, que je les achetais pour les revendre. Je fus stupéfaite qu’on me soupçonne d’une telle vilénie. J’eus toutes les peines du monde à me justifier, car il était intraitable. Mais il ne me supprima par ce privilège et j’achetai désormais mes livres avec plus de parcimonie.

Je rencontrai un psychiatre, chez qui toutes les filles passaient. J’étais un peu inquiète, car l’une d’elles me dit qu’il lui avait posé de drôles de questions et qu’il était complètement cinglé. Apparemment ce qu’il lui avait dit l’avait beaucoup perturbée. Pour ma part l’entretien se passa très bien et l’on me proposa une psychothérapie que j’acceptai immédiatement. Je me rendais ainsi une fois par semaine au siège de la DASS et les échanges avec le psy me permirent de prendre un peu de recul par rapport à mon histoire. C’est sans doute ce bénéfice qui me poussa à entreprendre une psychanalyse une dizaine d’années plus tard. Ce qui me fut nécessaire pour découvrir ma véritable personnalité, qui avait été étouffée par ma mère et assainir mes relations aux gens qui restaient, malgré moi, conditionnées par ce que ma mère m’avait imposé.

Au début je me retrouvai en dortoir. Je n’avais que peu d’affinités avec les autres jeunes filles, en particulier sur le plan culturel. Sur le plan personnel, je ne sais pas pourquoi, mais nous ne parlions jamais de la raison de notre placement, comme si cela portait malheur ou que les souvenirs étaient trop lourds. Je sus seulement par bribes que certaines avaient vécu des situations encore pires que la mienne. Sur le plan culturel, j’étais la seule à faire des études, ce qui me posa nombre de problèmes relationnels. En effet elles étaient de culture populaire traditionnelle, par le langage, les goûts, les comportements. Elles adoraient les vedettes de la chanson. Elles écoutaient Sheila, Johnny Hallyday, Mike Brand, Sylvie Vartan, Hugues Aufray, Claude François... Elles achetaient les magazines, tel Salut les copains, s’inventaient des romances avec ces vedettes. Les livres, tout autant que la politique leur étaient inconnus. Elles adoraient les ragots et les histoires avec les garçons. Bref, elles étaient tout à fait représentatives d’adolescentes de classes populaires de cette époque. Comme je m’étais hissée à la culture « savante » par mes lectures, mes études, et mes relations avec les éducateurs, je ne pouvais rien partager avec elles. Je ne comprenais pas qu’elles ne cherchent pas à se hisser socialement comme moi je l’avais fait. Plus exactement, j’aurais aimé qu’il y en ait au moins une dans ma situation avec qui je puisse partager ma vie de lycéenne. De plus j’étais en train de me politiser à gauche, et d’acquérir des références qui leur étaient étrangères.
Enfin, les deux éducatrices décidèrent de m’octroyer des privilèges qui consommèrent la rupture. Au bout de quelques mois, je quittai le dortoir pour une chambre seule, du fait que j’étais au lycée. En effet, toutes les autres étant en apprentissage, lorsqu’elles rentraient, elles n’avaient rien à faire, et au milieu des bavardages je pouvais difficilement étudier. Lorsque je tentai de leur faire comprendre mon besoin de silence, je n’obtins que railleries et mépris. Il y avait l’effet de groupe, j’étais la seule à faire des études, j’avais donc perdu d’avance. Pour elles, comme cela l’était dans ma famille, faire des études n’avait aucun sens, et elles ne comprenaient que l’on m’attribât un statut identique à celui des travailleuses pour la seule raison que je continuais l’école. En effet, les travailleuses étaient considérées avec respect, du fait qu’elles intégraient le monde des adultes. Elles en tiraient une certaine maturité qui leur conférait une solide autorité. Aucune du dortoir ne se frottait à elles. Elles symbolisaient un modèle de réussite, celui du chemin de l’apprentissage au métier. Il faut dire qu’à cette époque les métiers populaires étaient considérés avec respect par ceux qui en faisaient partie. Certains diraient une intériorisation de la domination sociale, mais c’était comme ça.
La hantise du groupe était en effet de rater l’intégration professionnelle et de « finir au 1, rue du Chaignot ». Il s’agissait d’un foyer d’accueil de prostituées, à quelques mètres du nôtre, perçu comme un repoussoir. Il avait auprès des filles très mauvaise réputation en raison de l’atmosphère de violence qui y régnait, afférente aux conflits et aux bagarres entre les hébergées et aux incursions récurrentes de leurs anciens macs qui ne voulaient pas lâcher la poule aux œufs d’or. Alors que dans notre foyer, même s’il y avait des crêpages de chignon ponctuels, l’atmosphère générale était pacifique. Les éducatrices veillaient au grain. Enfin, ces dernières m’avaient autorisée à regarder le ciné-club du dimanche soir à la télé pour nourrir ma culture cinématographique, qu’elles associaient à ma culture scolaire. En effet le couvre feux était à 22 heures, et une veilleuse passait le soir pour vérifier que tout le monde était couché. Les autres filles ne comprenaient pas, pour elles le ciné-club n’était rien d’autre que de la télé. L’attribution d’une chambre et le droit de regarder la télé tard le soir représentaient des privilèges indus.

Heureusement, le fait de quitter le dortoir me permit de m’enfermer dans ma chambre et de m’isoler par rapport à elles. Cependant l’une d’elles, celle qui me haïssait le plus, fit un geste qui provoqua une bagarre entre nous. C’était la dominante du groupe. Je ne l’aimais pas, je la trouvais bête et vulgaire. Un samedi, alors que je regardais à la télé une émission sur Georges Brassens, elle passa dans le salon et n’aimant pas ce que je regardais, éteignit la télé. Nous nous confrontâmes du regard. Je rallumai la télé. De nouveau, elle l’éteignit. Mon sang ne fit qu’un tour, je me ruai sur elle et lui administrait une gifle. Elle répondit et nous battîmes comme des chiffonnières, jusqu’à ce que je recule stratégiquement jusqu’à ma chambre. Je m’y enfermai. Mon acte de violence me fit horreur et me couvrit de honte. J’eus l’impression de voir ma mère agir à travers moi. Mais je ne savais pas comment résoudre le conflit. J’avais l’impression d’avoir gâché ma chance d’être placée au foyer. J’envisageai le pire, que peut-être on allait me renvoyer… J’eus alors une réaction de fuite. Le lendemain, je ne rentrai pas au foyer et allai dormir chez une copine de lycée. Le surlendemain je repris ma vie normale, allant au lycée et retournant au foyer. Lorsque j’arrivai, je fus immédiatement convoquée par Monique. Alors que je m’attendais à une sanction sévère, elle me dit avoir pris connaissance de la situation et ne pas m’avoir déclarée en fugue parce qu’elle avait considéré que c’était une situation exceptionnelle. Elle me chapitra cependant en mettant en garde de ne pas recommencer. Cette leçon me suffit. Je fis la paix avec mon ennemie, allai m’excuser et nous évitâmes soigneusement de nous croiser. De fait je m’évertuais à rester dans le rang. Des histoires venaient de la section des garçons, colportées par les adolescentes. Je compris que certaines avaient trouvé des stratégies pour arriver à les rencontrer, qu’elles conservaient jalousement secrètes. Chez eux, il y avait davantage de fugues que chez les filles – d’ailleurs dans ma section, en trois ans, il n’y en eut aucune. Des histoires romancées circulaient, avec force détails. Certains avaient commis des actes de délinquance et menaient la grande vie ou une vie aventureuse. Une autre rumeur circulait aussi. Certaines affirmaient que lorsqu’un fugueur était rattrapé, le directeur du foyer le tabassait puis le plaçait à l’infirmerie jusqu’à ce que les traces de coups disparaissent. Je tenais cela pour une fable, car je constatais que les éducatrices nous gouvernaient avec bienveillance, et je ne pouvais imaginer qu’elles soient d’accord avec de tels actes répressifs. Je reconnais toutefois avoir parfois été tentée par ces transgressions qui me rappelaient les romans que je lisais. Je considérais qu’elles avaient un aspect ludique, mais tout de même oh combien dangereux ! Je me tenais résolument du bon côté. Je ne me mêlais jamais à celles qui cherchaient à m’enrôler pour faire des farces à l’une d’entre elles ou aux éducatrices. J’avais un surmoi en béton. Je ne voulais rien tenter qui pût compromettre le grand projet pour lequel je me battais depuis si longtemps.

Confrontée à ces destins, je mesurai une fois de plus l’importance de faire des études. En effet les adolescentes qui étaient avec moi n’imaginaient que deux opportunités pour sortir du foyer avant la majorité – celle-ci étant encore à vingt-et-un ans à l’époque – : se marier ou se faire mettre enceinte. C’est ainsi que je récupérai une des trois chambres, parce la jeune fille qui l’occupait était enceinte jusqu’au cou, et avait décroché un futur mari. Les jeunes évoquaient les grossesses de manière péjorative. On était loin d’un projet de vie. Une grossesse c’était : « être en cloque », « avoir le ballon », « avoir un polichinelle dans le tiroir », bref un état désagréable. Il s’agissait davantage pour elles d’un sésame pour quitter le foyer que d’un désir d’enfant. Pour ma part, s’émanciper par le mariage ou une grossesse, je méprisais tout cela. C’étaient pour moi des objectifs moins nobles que celui d’étudier. Je ne pouvais envisager que l’un n’exclue pas forcément l’autre. De plus l’enfer familial que j’avais vécu me rendait très dubitative quant à entreprendre une vie familiale à mon tour et avoir des enfants. Je n’avais que peu de modèles positifs autour de moi, ceux des éducateurs, de leurs amis, des professeurs, dont la plupart des couples d’ailleurs se défirent dans les années 70. Je m’étais battue pour faire des études, pour avoir un niveau de vie supérieur à celui de mon origine et je trouvais que c’était s’abaisser que d’user de tels stratagèmes que je considérais comme des pièges. Je ne me rendais pas compte que ces jeunes filles, dotées d’un faible capital social et culturel, n’avaient trouvé que ces stratégies pour s’en sortir. Il est vrai qu’à cette époque, le modèle traditionnel de la famille, surtout en province, était encore majoritaire. Aucune d’entre elles ne s’imaginait vivre seule.
Par rapport à cette période, je me souviens que nous avions un haut seuil résistance à la frustration. Alors que la société de consommation se développait à toute vitesse, aucune de nous ne semblait souffrir excessivement d’en être privée. Si, vis-à-vis de mes compagnes, j’éprouvais un certain mépris pour leurs valeurs culturelles, en revanche, sur le plan de la volonté, j’admirais celles qui étaient en apprentissage, qui devaient se lever tôt le matin pour faire un travail difficile et très mal payé. Mais aucune ne se plaignait démesurément ou ne refusait l’assignation de son destin.

Un jour, en prévision des futures vacances de Noël, on me proposa un emploi saisonnier dans une famille, un couple avec deux enfants qui partaient au ski. Il s’agissait d’une famille de classe supérieure qui faisait chaque année une bonne action en engageant à leur service un jeune de la DASS. J’acceptais immédiatement car c’était pour moi une façon de me faire un peu d’argent de poche. C’était une famille de la classe supérieure, relativement simple. Le père était d’origine italienne et chef d’entreprise. Ils exprimaient vis-à-vis de moi une gentillesse affectée de distanciation. Ils ne me posèrent aucune question sur mon histoire et j’en fis de même. J’étais très réservée et craignais de dire ou faire quelque chose qui ne plaise pas. Les repas étaient assez lourds car il tançait régulièrement son fils parce qu’il n’avait pas un caractère aussi fort que le sien. Je voyais que la mère et la fille en souffraient, mais je ne pouvais ni ne voulais intervenir. D’ailleurs, à table, je ne parlais pas, je préférais observer. Pendant qu’ils étaient au ski, je nettoyai à fond le frigo, le four, les toilettes, la salle à manger. J’aidais la mère à préparer les repas. Ce travail a été pour moi extrêmement bénéfique. J’eus l’impression d’avoir compris à une vitesse fulgurante la nature la société. Ce travail m’a fait prendre conscience in situ de la hiérarchie sociale et confortée dans l’idée que faire des études m’éviterait un destin de servitude.

Par la suite, mesurant la chance que j’avais que l’Etat me payât mes études, je m’intéressai aux activités de l’organisation ATD Quart Monde. Le responsable de la section de Dijon me proposa de donner des cours de soutien scolaire dans des familles d’extrême pauvreté. J’acceptai avec enthousiasme, car cela compensait le fait qu’à la DASS je ne pouvais pas sensibiliser mes compagnes. J’intervins dans une « cité d’urgence », chez une famille italienne. Je mesurai alors ce qu’était la vraie pauvreté. Un baraquement en préfabriqué, doté d’une seule pièce. Une mère qui se démenait pour maintenir le ménage à flot, un père alcoolique et coureur de jupons. Il y avait deux jeunes enfants, une fille de huit ans et un garçon de cinq. Je devais suivre le travail de la petite fille. Très vite je me suis rendue compte qu’elle était très intelligente, qu’elle suivait bien à l’école et que donc je n’avais rien à faire. Je leur présentai mon diagnostic, mais la mère tenait à ce que je reste, probablement parce qu’elle avait besoin de voir des gens de l’extérieur. Elle m’invitait régulièrement à manger avec eux leurs pâtes mais je refusai obstinément. En particulier, je craignais la présence de son mari, qui heureusement n’était jamais présent quand j’étais là. Sa réputation d’alcoolique me faisait peur, car j’associais l’alcoolisme à la violence. De plus j’avais noté certains aspects malsains, comme le gamin qui jouait à imiter la copulation de ses parents, à laquelle il avait probablement assisté puisqu’ils dormaient tous dans la même pièce. Je continuai tout de même à venir, par amitié pour la gamine et pour sa mère, jusqu’à la fin de l’année scolaire. On me proposa en parallèle un second soutien scolaire dans une famille algérienne, logeant en HLM. Il y avait trois enfants en bas âge. L’aîné, un garçon d’environ six ans, avait réellement besoin de beaucoup de soutien, mais, malgré mes efforts démesurés, je ne pus l’intéresser au travail scolaire. Il n’avait aucune motivation et était incapable de se concentrer. En outre il régnait une ambiance délétère, les enfants criaient tout le temps, la mère hurlait, c’était intenable. Elle paraissait visiblement dépassée par ces trois enfants qu’elle n’arrivait pas à maîtriser. En particulier le petit de deux ans ne supportait pas l’arrivée du troisième enfant : à la poubelle le bébé, à la poubelle le bébé, hurlait-il régulièrement. Je mis rapidement un terme à cette nouvelle expérience, ne supportant pas d’être de nouveau confrontée à une violence familiale. Mais je continuai à travailler avec cette organisation qui accueillait ces familles chaque été dans une maison à la campagne et qui me demanda d’y travailler comme animatrice pour m’occuper des enfants. Comme la DASS m’avait payé la préparation au BAFA, je continuai l’aventure avec eux quatre années durant.

Au cours de mon année de terminale, ma mère téléphona aux éducatrices pour les informer que ma grand-mère avait été ramassée par la police en pleine nuit, délirante et traînant une valise. Elle indiqua le lieu de son placement, à l’hôpital public. J’étais très étonnée que ma mère, après avoir tout fait pour se débarrasser de moi, cherche à me contacter et à me parler de la famille. J’hésitai à aller voir ma grand-mère, car de fait, j’avais la hantise d’y rencontrer ma mère ou la famille de ma tante. En réalité, je sus après coup, qu’aucune d’elles ne lui rendit visite jusqu’à sa mort. La première fois que j’allai la voir, je fus surprise par l’aspect sordide de son placement. Le bâtiment était situé au fond de la cour de l’hôpital. Lorsque je montai les escaliers menant à l’entrée, je fus saisie par une odeur mêlée d’urine et d’eau de javel, que je n’oublierai jamais. Lorsque je pénétrai dans la salle, je découvris une série de lits, celui de ma grand-mère étant à l’extrémité. Je la reconnus à peine, tellement elle avait changé. Elle-même ne me reconnut pas. Je découvris avec horreur qu’elle était attachée au lit. On me dit que c’était parce qu’elle tentait de fuguer. Je continuai à la voir une fois par semaine pendant plusieurs mois, puis abandonnai, avec l’impression que je ne pouvais rien faire.

Au lycée, même si j’en avais la liberté, je ne me liais que peu avec les élèves de ma classe. Il faut dire qu’à cette époque la vie de province était encore très conformiste. Les enfants placés à la DASS étaient considérés comme « les enfants trouvés » d’autrefois, on reportait sur les enfants les « fautes » de la mère. Donc nombre d’élèves marquèrent une indifférence à mon égard. Moi-même je les prenais un peu de haut, car j’avais des préoccupations d’adulte. Je devais prendre ma vie en main, et en dehors de la DASS, je n’avais personne pour me soutenir. De plus je menais une vie à part. Comme je n’avais pas le droit de sortir le soir, sauf exception dûment circonstanciée, j’étais étrangère à la vie festive des adolescents. Les sorties entre eux, les boums, les week-ends, tout cela m’était étranger. Certains d’entre eux, les plus fortunés, se plaignaient de passer leurs vacances au ski dans une station qui n’avaient pas de boîte de nuit. Moi qui n’avais même pas de quoi me payer un croissant à la récréation, je considérais cette frustation idiote. Mais je sentais déjà que nous vivions dans deux mondes différents qui ne pouvaient se comprendre. En outre, probablement poussés par les parents, nombre d’entre eux, ne se rendaient pas compte du privilège que l’on a en France de bénéficier d’une école obligatoire et gratuite. Ils considéraient les études comme une sorte de servitude, alors que moi je les voyais comme un sésame pour l’autonomie. Comme je commençais à me politiser du fait que j’étais très sensible aux inégalités, je me liai avec quelques garçons et filles qui militaient à Lutte ouvrière, mais sans sectarisme et acceptaient que je discute avec eux sans être encartée. J’avais été aussi approchée par un lycéen militant dans l’OCI qui cherchait activement à recruter. Mais il me paraissait trop rigide et lorsque je refusai d’intégrer son organisation, il chercha à me culpabiliser de ne pas lutter politiquement pour les masses. Ce comportement m’exaspéra et me fit m’éloigner de lui à chaque fois que je l’apercevais.

Tandis que je me sentais devenir adulte parce que j’avais des préoccupations d’adultes, a contrario mes études furent affectées d’un manque de maturité. Longtemps cette transformation m’a culpabilisée. Alors que j’avais toutes les conditions pour étudier assidument, je n’en n’ai pas vraiment profité. Mon rapport à la lecture se modifia totalement. Pendant mon enfance et le début de mon adolescence, pour supporter les souffrances familiales, je m’étais gavée de romans qui constituaient ma seule ouverture sur un autre monde. J’abordais ces récits à travers une approche émotionnelle. En seconde littéraire, nous abordions une approche analytique de la littérature. Sans doute par manque de maturité, je détestais ça. J’avais l’impression de dénaturer ce que je lisais, d’obérer des textes toute l’aura qui m’avait tant enchantée. Je n’avais plus l’esprit obstrué par ma mère, du moins comme avant. Alors qu’avant je vivais ma vie à travers les romans, à présent je découvrais la vraie vie. J’eus une réaction puérile et rejetai pendant un temps tout ce que j’avais lu, le considérant comme un artifice. Aussi, en travaillant un minimum, juste nécessaire à passer les classes, ce qui devait arriver arriva, je loupai mon bac.

Comme je vivais ma vie au foyer sans problèmes, lorsqu’il s’agit de redoubler ma terminale, on me proposa de le quitter et de m’installer dans le foyer de jeunes travailleuses de Dijon. J’acceptai avec empressement. Cela correspondait pour moi à un nouveau pas vers l’indépendance. Mais les difficultés relationnelles que j’avais avec les gens, axées sur le fait que je leur faisais difficilement confiance, firent que je ne réussis pas à m’intégrer. Lorsque je rencontrais des inconnus, je prenais de multiples précautions pour les identifier de manière plus ou moins rapide, afin d’éviter d’y retrouver ma mère. J’avais tendance à la revoir dans toute figure féminine qui avait quelques points communs avec elle. Je fuyais ce genre de personnes comme la peste.

Je quittais donc une petite collectivité pour me retrouver dans un immense foyer. Là aussi, je me retrouvai avec des jeunes filles qui travaillaient et j’étais une des rares à être lycéenne. Je me sentais incapable de faire l’effort d’approcher ces jeunes filles avec qui ne je partageais rien. Je ne me liai qu’avec une jeune fille qui était déjà en faculté en section d’anglais. Mais je ne pouvais pas beaucoup approfondir notre relation, car elle travaillait beaucoup et retournait chez ses parents les week-ends et vacances scolaires. Le soir, lorsque je descendais au réfectoire, j’avais la boule au ventre de me retrouver avec toutes ces inconnues. Je me dépêchais de trouver un coin tranquille et de manger à toute vitesse pour retourner ensuite dans ma chambre. Le samedi soir était un moment particulier. Le foyer n’était pas mixte et les garçons et les hommes qui fréquentaient les jeunes travailleuses n’avaient pas le droit d’y pénétrer. J’assistais donc chaque semaine à ce spectacle étonnant de jeunes filles apprêtées pour aller s’amuser, danser, et les hommes qui les attendaient dehors. Cela me paraissait un monde tout à fait étranger que j’avais tendance à considérer superficiel par rapport à mes objectifs de réussite scolaires et universitaires. J’étais incapable alors d’envisager qu’on pouvait à la fois étudier et s’amuser.

Au printemps, je dus être opérée de l’appendicite, ce qui me fit manquer les cours pendant plusieurs semaines. À la fin de l’année, je révisai d’arrache-pied. J’avais opté pour la stratégie d’approfondir les disciplines où j’avais les meilleurs notes : le français, la philo, l’histoire, l’allemand, l’espagnol… Je ne m’attardai pas sur les matières scientifiques qui ne m’intéressaient que peu et pour lesquelles j’avais accumulé tant de retard que je pensais ne pas pouvoir le combler. Je me protégeai cependant au niveau des maths, discipline où j’avais toujours été nulle et qui comportait un fort coefficient, que je jugeai incongru pour une discipline littéraire. Le petit ami d’une copine était étudiant en maths, je lui demandai des cours, le payant sous forme d’un pull tricoté à ses mesures ! Il était tellement pédagogique que je réussis à avoir la moyenne au bac. Mais, pendant mes révisions, je me retrouvai dans le même état d’esprit qu’au brevet. Je devais lutter quotidiennement contre le découragement et je commençai à paniquer en me rendant compte que je n’avais envisagé aucune solution alternative aux études universitaires. Je m’étais tellement investie dans cet objectif que je ne voyais que lui. Rien d’autre ne m’intéressait. En outre, je ne connaissais que le monde scolaire, je me serai sentie absolument incapable de faire des démarches pour trouver un travail, un logement, etc. Et puis trouver un travail ordinaire, c’était donner raison à ma mère… C’est pourquoi dans ma détresse, j’accumulai des cachets de somnifère que je m’étais fait prescrire, achetai un pot de confiture. J’étais déterminée à me suicider si je ratais encore mon bac. Au terme de cette tempête, je surnageai. Je passai l’oral de rattrapage, mais obtint enfin mon bac !
Le jour où je montai les marches pour accéder au bâtiment de l’université afin de m’y inscrire, je ressentis une grande émotion. Cette inscription symbolisait la victoire de mon combat. J’eus l’impression d’avoir gagné une guerre. Dès le redoublement de mon bac, je m’étais intéressée à la sociologie, c’est pourquoi je choisis cette discipline. Un choix en grande partie déterminé par le besoin d’approfondir ma connaissance du monde social afin de tenter de comprendre ce qui m’était arrivé. Je compris que mon parcours scolaire chaotique et laborieux, alors que je l’aurais voulu brillant, était lié au conflit avec ma mère. En effet lorsque je choisis moi-même mon orientation universitaire, je réussis tous les examens naturellement, même si le déficit de confiance en moi m’handicapa encore pendant plusieurs décennies.