Un métier cruellement moderne

Etre conseillère à Pôle Emploi.


8 heures du matin, le métro, direction plein sud, les quartiers populaires de Toulouse. Les QPV. Quartiers Prioritaires de la Ville. Je suis conseillère à l’emploi, nous sommes le 24 décembre. Ce soir, je réveillonnerai à Montpellier.
Par convention, j’ai enfilé ma doudoune. La température extérieure atteint déjà les 12° sous l’effet du réchauffement climatique. Mes voisins de rame, peu nombreux, sont aussi emmitouflés dans des écharpes et divers vêtements de saison. Décidément, nos habitudes vestimentaires prendront plus de temps à évoluer que la courbe des températures. Marengo – Jean Jaurès – Capitole. Il est plutôt sympa ce métro toulousain quand il n’est pas bondé : coloré, propre, rapide. Désolée, les parisiens, je préfère celui-là ! Esquirol – Saint Cyprien. Un jeune homme s’assoit face à moi. Il porte son badge Darty autour du cou. Une drôle de dégaine, sûrement le fruit d’un savant calcul lui permettant de gagner de précieuses secondes au moment de pointer son début de journée. Moi aussi, je décide de gagner du temps en sortant les clés de l’agence de mon sac pour éviter de les chercher devant la porte d’entrée du personnel. Arènes – Mirail – Reynerie. Les fameux QPV. J’imagine les paysages au-dessus de la ligne de métro en m’interrogeant une nouvelle fois sur le caractère inéluctablement inesthétique de tous ces logements sociaux. Basso Cambo ; à moi de jouer ; je descends.

Lorsque je rencontre pour la première fois un individu, fatalement la question tant redoutée finit par être posée : « Et toi dans la vie, qu’est-ce que tu fais ? » Je ressens à chaque fois un embarras, une gêne voire une légère honte.
Certaines de mes collègues (le féminin s’impose, puisque nous représentons 80 % du corps des conseillers ; la proportion étant l’exact inverse parmi l’encadrement ; mais ceci est une autre histoire) m’ont avoué répondre : « Je suis conseillère en insertion professionnelle. » Par ce stratagème, elles espèrent donner une réponse suffisamment précise pour ne pas avoir à développer la question tout en restant assez floues pour ne pas éveiller chez le curieux un quelconque lien avec Pole emploi. Pour ma part, jugeant cette technique quelque peu sournoise, je préfère clairement répondre : « Je suis conseillère à Pole emploi. » Autant crever l’abcès dès le départ, si abcès, il y a. Au moins cela a le mérite pour mon interlocuteur de savoir à qui il a affaire. Face à cet aveu franc et inattendu, l’interrogateur manifeste alors deux réactions possibles.
La première : « Que cela doit être dur ! C’est un choix ? Moi je ne pourrais pas. Ils ont vraiment envie de bosser tous ces chômeurs ? »
La deuxième : « À chaque fois que j’ai été au chômage, Pole emploi ne m’a jamais aidé, j’ai toujours trouvé du boulot tout seul. Pôle emploi, ça ne sert à rien. »
Quelle que soit la réaction du curieux, je bidouille une vague réponse qui se conclut par un inévitable « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Technique de « changement de sujet », ultra répandue et toujours aussi efficace pour détourner une conversation.

Mon rêve professionnel aurait été d’être « Journaliste à France Inter. » Quelle fierté de répondre à la fatidique question : « Je suis journaliste à France inter » tout en pensant « et ça t’en bouche un coin ». Tout bien réfléchi, en terme de coin bouché, j’ai bien peur que la réaction la plus répandue à un tel aveu soit plutôt du style : « journaliste à France inter, la bobo gaucho, donneuse de leçons, qui se croit toujours plus cultivée que tout le monde, qui est contre l’économie de marché, la société de consommation mais qui n’est pas contre des vacances à l’ile de Ré ou au (Cap) Ferret, parmi les bling-bling du tout Paris » ? Probablement aurai-je essuyé ce genre de poncifs.

Donc, pourquoi choisit-on d’exercer le métier de conseiller à Pôle emploi ? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, j’ai des raisons pertinentes qui m’ont poussée à ce choix. Ces raisons sont miennes et certainement différentes de celles de mes collègues. Je ne suis capable d’expliquer que mon choix. Ceux des autres, je n’en sais fichtre rien.
D’abord des raisons de circonstance : Il se trouve que moi aussi je suis passée par la case chômage. En m’inscrivant à l’Anpe (le Pôle emploi de l’époque), j’ai lu une affiche qui indiquait une ouverture prochaine de concours pour devenir conseiller à l’emploi. « Pourquoi pas ? » Me suis-je dis, « c’est peut-être pas mal comme métier ? » Ensuite des raisons existentielles. Un métier avec une dimension relationnelle importante. Un métier qui nous amène à aider notre prochain, à l’accompagner dans ses démarches, à le soutenir, lui redonner confiance dans une période difficile de sa vie. Un métier où l’on se sent UTILE. Bref, une sorte de coach, même si je sais que ce terme à la mode reste présomptueux pour un tel métier.

Je me souviens qu’à l’époque cette profession était déjà décriée. Elle l’a d’ailleurs peut être toujours été. Elle l’est encore aujourd’hui. Ce métier de fonctionnaires forcément faignasses, qui ne pensent qu’aux 35 heures, payés à ne rien faire et qui se contrefoutent de tous ces gens qui n’ont pas de boulot. Pour moi, me sentir UTILE revêtait une importance primordiale. Auparavant, j’étais commerciale, je vendais des yaourts dans le réseau de la RHF, Restauration Hors Foyer. Je vendais des yaourts que je n’aurais pas achetés moi-même, à des acheteurs qui n’étaient intéressés que par les cadeaux publicitaires qu’ils pouvaient obtenir, en échange de commandes suffisamment conséquentes. C’était mon premier métier et je me rendais compte que certains hommes (à ce moment-là, mes collègues appartenaient tous à la gente masculine) subvenaient aux besoins de leur famille en exerçant des métiers complètement dénués de sens. Enfin, c’est comme cela que je le ressentais à l’époque, un jugement sévère à mettre au compte de la jeunesse.
Puis aussi des raisons familiales : À cette époque, j’étais la maman d’une fillette de quatorze mois et enceinte de sept mois. Quel employeur m’aurait embauchée ? Au moins avec le système du concours, je pouvais passer les épreuves écrites sans éveiller de suspicion par rapport à mon embonpoint. Et pour l’oral, il serait toujours temps d’aviser ! Ce métier s’exerce pendant les horaires de bureau. Il permet de pouvoir élever ses enfants tout en ayant une activité professionnelle. Rares sont les professions qui autorisent du temps libre après 17 heures et tous les week-ends pour se consacrer à sa deuxième vie : celle de la famille, encore plus épuisante que la première ; où l’on est à la fois aide-soignante, cuisinière, professeur toutes matières, coursière, comptable, pour les plus chanceuses jardinière et j’en passe. Sans oublier des raisons morphologiques : Ce métier n’est pas manuel et je ne le suis pas plus. Rien que ce seul motif aurait suffi à justifier mon choix.
Enfin, des raisons géographiques. Ce métier peut s’exercer à Paris et en province. En cas de mutation inopinée du conjoint, c’est un paramètre non négligeable. D’ailleurs, cette facilité à muter constitue un sacré avantage que j’ai maintes fois utilisé non seulement pour cause de regroupement familial mais aussi pour éviter de tomber dans une certaine routine professionnelle.

Il risque d’y avoir du sport

Il est 10 heures du matin ce 24 décembre. L’agence est ouverte depuis à peine plus d’une heure. Nous sommes la moitié de l’effectif. L’autre moitié est en congé. Affairés à préparer le réveillon, Très peu de demandeurs d’emploi viennent nous solliciter.
Dans ce quartier où la grande majorité de la population est issue de l’immigration maghrébine, l’ambiance est à la fête. La vitrine du pâtissier de la place commerçante déborde de bûches de Noël parfums, spéculoos, carmel, marron glacé, fruits rouges, vanille, chocolat… Elles semblent toutes plus appétissantes les unes que les autres. C’est décidé, suivant les préceptes de mon dicton fétiche « quitte à manger quelque chose qui fasse grossir, autant que cela soit bon ! » je prévois d’en acheter deux pour le réveillon.

La matinée a mal commencé. Un monsieur énervé s’est présenté à l’accueil. Il s’en est pris à la conseillère désignée à ce poste ce matin-là. Comme beaucoup de mécontents, il exprimait sa colère en criant sur la malheureuse qui en ce jour de fêtes, aurait espéré une trêve. Il n’avait pas reçu le virement bancaire de ses indemnités chômage. Il est très fréquent que les mécontents qui ont une problématique de paiement se manifestent tôt le matin, à peine les portes ouvertes. Ils sont contrariés, ont sans doute passé une mauvaise nuit, sont inquiets à la perspective de ne pas pouvoir assumer les charges habituelles : loyers, factures, courses pour la famille... En venant dès l’ouverture, ils espèrent réussir à dénouer la complexité de leurs dossiers d’indemnisation à leur avantage, quitte peut être à passer une bonne partie de la journée dans l’agence pour obtenir satisfaction. Dans le cas du Monsieur énervé, celui-ci a pu repartir aussitôt l’esprit tranquille car il s’agissait d’un « blocage paiement » rapidement résolu en sa faveur.

Parfois, le non-paiement des indemnités chômage ou la réclamation de trop-perçus sont malheureusement justifiés et il revient au conseiller positionné à l’accueil d’en expliquer les raisons. Ces moments sont toujours délicats car ils peuvent vite dégénérer en situations conflictuelles. Il suffit que le demandeur d’emploi ait une personnalité bouillonnante, ou bien qu’il refuse d’accepter la réglementation de l’assurance chômage, ou qu’il ait des difficultés personnelles qui le rendent irascible. Il suffit que le conseiller manque de courtoisie, qu’il ne soit pas clair dans ses explications, perdu dans les méandres de l’assurance chômage, pour que l’échange s’envenime fortement. L’altercation s’amplifie : cris, insultes, violences verbales, tout cela dans le hall, en présence du public résigné. Nous avons tous vécu ces moments et nous les redoutons. D’ailleurs beaucoup de conseillers à l’emploi ont des inaptitudes médicales au poste d’accueil physique. Heureusement, j’ai rarement vu de conflits qui finissent en violence physique mais quoi qu’il en soit nous sommes dépourvus dans de telles situations ; partagés entre la volonté d’intervenir pour rechercher l’apaisement et la peur de se faire prendre à partie au risque de subir aussi de telles violences. Ces situations conflictuelles sont-elles évitables ? Le médiateur de Pôle emploi évoque des pistes de réflexion dans ses rapports annuels qui pourraient contribuer à créer un meilleur climat entre Pole emploi et ses usagers. Tout cela est très technique, mais une chose est sûre ; cette partie sombre du métier est une réalité à laquelle je n’avais pas pensé lorsque je me suis décidée à l’exercer.

Zoom arrière

Il est midi pile. L’agence ferme exceptionnellement ses portes. La direction a autorisé les agents à s’absenter l’après-midi pour leur laisser le temps de rejoindre leur famille et/ ou de préparer le repas de Noël. Sans attendre, Je me précipite à la pâtisserie pour acheter les bûches puis je saute dans le métro. Là, je fais le chemin avec une jeune collègue qui s’apprête à prendre le train pour Carcassonne où réveillonne sa famille. Elle me parle de sa ville natale, ses parents, frère, sœur et neveux. Son excitation est communicative même si au fond de moi, la conscience des vertiges du temps s’amplifiant avec l’âge, j’appréhende ces fêtes avec un fond de mélancolie.

Station Capitole. J’enfourche un vélo de la ville pour regagner mon domicile. Quinze minutes de pédalage intensif s’en suivent. Chaque tressautement causé par les imperfections de la route m’angoisse sur l’état des bûches à l’arrivée du périple à Montpellier. Métro, vélo et auto, il ne faudrait pas que la fête soit gâchée par une bouillie de bûches ! Je commence à douter du bien-fondé de mon idée dictée par un excessif péché de gourmandise. À peine arrivée, je grignote, fais les valises et les charge dans le coffre de la voiture. Je m’assure que le gaz soit bien coupé, ferme les volets, les portes, fais le tour de la maison pour une dernière vérification générale. Je démarre la voiture. La veille, j’avais pris soin de la passer au portique de lavage, d’en aspirer l’habitacle, de gonfler les pneus et de faire le plein d’essence. Je pars. Le nombre de choses épuisantes qu’il faut faire avant de partir en vacances ! Il est 15 heures, s’il n’y pas d’embouteillage, je serai à Montpellier à 17 h 30.

Quel drôle de métier ! Je pense à mes grands-parents tous décédés aujourd’hui et depuis fort longtemps. Deux d’entre eux ont disparu bien avant que je naisse, dans les années 1960. Ce métier n’existait pas. Les deux autres sont morts avant que je l’exerce. Si mes grands-parents revenaient sur terre et que je leur annonçais : Je suis conseillère à l’emploi ; la première question qu’ils me poseraient, serait à coup sûr : « En quoi consiste ce métier exactement ? » Je serais née comme eux au début du XXe siècle, j’aurais forcément occupé un autre travail puisque celui-là n’existait pas. Selon mon milieu, j’aurais été mère au foyer ou si j’avais poursuivi des études, institutrice ou infirmière. D’un milieu plus modeste, j’aurais été ouvrière. En fait, puisque majoritairement nous exerçons le métier de nos parents, il y a fort à parier que j’aurais été tout naturellement comme mes grand-mères, secrétaire ou vendeuse en boutique.

Née sous Pompidou, je suis conseillère à Pôle emploi. Ce métier est organisé de façon structurée depuis la création par ordonnance de l’Agence nationale pour l’emploi et donc du service public de l’emploi par le secrétaire d’état à l’emploi, Jacques Chirac en 1967. Parfois je me demande si le métier de conseiller à l’emploi va perdurer à travers les siècles et rejoindre le panthéon des métiers immuables : agriculteur, pêcheur, maçon, cuisinier, boulanger, médecin, chercheur, philosophe, historien, banquier, avocat, journaliste, instituteur… qui existent pour certains depuis la nuit des temps ? Ou bien ce métier est-il voué à disparaître comme beaucoup d’autres avant lui ? Passera-t-il à la moulinette de l’ubérisation quitte à exclure davantage les populations les plus en difficulté ? Et si oui, à quelle échéance ? Qui peut répondre à ces questions ? Pour ma part, je n’en sais rien. La seule chose que je sais, c’est que j’exerce un métier cruellement en phase avec son temps. Aujourd’hui, nous sommes 55 000 à œuvrer à Pôle emploi, ça donne le vertige quand on y pense.

Un métier formidable

Je roule depuis une heure. Le temps est toujours aussi resplendissant. Il y a peu de monde sur la route. J’ai des chances d’arriver à l’heure à Montpellier. J’écoute « Les grosses têtes » sur RTL. L’émission rediffuse les meilleures blagues de l’année. J’écoute attentivement dans l’espoir d’en sortir une ou deux pendant le repas, histoire de participer à la bonne ambiance autour de la table. Avec mes enfants et mes neveux, j’ai un public garanti d’avance. En voilà une de circonstance :
« Dans une administration française, sur les coups de 14 heures, deux fonctionnaires sortent chacun de leur bureau et se croisent dans les couloirs. Le premier dit à l’autre : « Toi non plus, tu n’arrives pas à faire la sieste ? »

Essayons de répondre à la question de mes grands-parents. « En quoi consiste ton métier exactement ? » « Eh bien chers papys et mamies, mon métier consiste à accompagner les gens privés d’emploi dans leur projet de retour à l’emploi ». J’ai le pressentiment que cette réponse diluée dans du jargon professionnel leur semblerait quelque peu dénuée de sens.
« Pour être plus claire mes chers grands-parents, 3,5 millions de français sont aujourd’hui au chômage et certainement plus, si on s’appliquait à mieux les compter. Nous ne sommes pas dans la situation de plein emploi que vous avez connue pendant la période dite « des 30 glorieuses » après la guerre 1939-1945. Depuis le début des années 70, le chômage augmente inexorablement.
Pour faire face à cette catastrophe économique et sociale, l’état français a créé une institution qui se nomme aujourd’hui Pôle emploi et dont l’une des missions est d’accompagner les chômeurs pour retrouver du travail. Mon métier consiste à réaliser cette mission au sein de cette institution.
Voilà la situation peu glorieuse dans laquelle se trouve la France actuellement ! »

Ne me demandez pas pourquoi il y a autant de chômage en France. Je n’ai pas la réponse. Je ne sais pas si une seule personne au monde peut en expliquer les raisons. Que celui qui sait, le dise ou se taise à jamais. Pendant ce temps, dans un silence assourdissant, le chômage poursuit sa folle ascension.
La deuxième question que mes grands-parents me poseraient, serait certainement : « Ce travail te plaît-il ? » « Oui, ce travail me plaît. Je fais un métier formidable. »
Ce métier est formidable car il m’a débarrassée des préjugés que mon éducation m’avait transmis. Je rencontre des personnes d’horizons tellement différents. Du cadre expérimenté qui a négocié sa rupture conventionnelle pour créer son entreprise à l’immigré qui vient juste d’obtenir son titre de séjour. Du médecin qui revient d’une mission humanitaire à la mère de famille juste divorcée qui n’a pas travaillé depuis dix ans. Du jeune diplômé, promis à un bel avenir au décrocheur qui a quitté l’école sans bagage à seize ans. Du jeune diplômé mal orienté à l’avenir incertain à l’intérimaire qui enchaîne les missions de courte durée. De la parisienne démissionnaire de son poste de chargée de com’ d’une multinationale pour suivre son conjoint muté en pleine ascension professionnelle à l’aide à domicile qui aimerait pouvoir travailler davantage mais qui n’a ni voiture, ni permis. De l’ancien détenu récemment libéré à l’assistante maternelle en recherche d’un agrément supplémentaire… Toutes ces rencontres sont uniques. Peu importe leur âge, leur culture, leur milieu, ces personnes m’intéressent dans leur histoire singulière. Je m’enrichis à leur contact et je finis par m’apercevoir jour après jour que faire des rencontres, c’est apprendre à mieux se connaitre. Je suis micro socio- anthropologue. J’observe la société française à la loupe. En fait, par certains côtés, cette profession revêt une dimension journalistique évidente. On se console comme on peut !

Il s’agit d’une profession difficile où l’on rencontre des gens qui ont pour le moins un problème de chômage. Celui-ci peut rapidement générer des difficultés financières et/ou une fragilité psychologique. Ces situations compliquées peuvent elles-mêmes trouver leur source dans des ennuis médicaux ou familiaux. Le fameux engrenage ! Cela finit par faire beaucoup d’obstacles pour une seule personne et son conseiller à l’emploi qui n’est par ailleurs absolument pas un assistant social. Parfois je rêve d’un métier où l’on ne rencontrerait que des gens qui vont bien. Un métier forcément basé sur des relations superficielles, comment peut-il en être autrement ? Pourtant, il faut bien l’avouer, ça ne va pas toujours très fort. Il nous arrive à tous, à certains moments de nos vies, de faire face à des épreuves dans les domaines du travail et/ou de la santé et/ou de la famille et/ou de l’argent. Consciente de pouvoir être moi aussi confrontée à la misère humaine, je m’efforce de ne jamais préjuger de la personne face à moi.

Ce métier est formidable car il a éveillé ma conscience citoyenne. Chaque soubresaut géopolitique, chaque conflit, chaque guerre, chaque crise économique, chaque décision politique trouve un jour ou l’autre son incarnation parmi certains demandeurs d’emploi que nous recevons. L’autorisation de travailler donnée aux Roumains dans l’espace européen se concrétise par l’inscription de ressortissants auprès de nos services. Les événements du printemps arabe ? Nous voyons arriver des Tunisiens dans nos agences. La guerre en Syrie, la crise économique en Espagne ont forcément des répercussions sur ce métier. Tous ces gens possèdent des papiers en règle avec des autorisations de travailler sur le territoire français qui leur permettent de s’inscrire à Pôle emploi. Je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine compassion envers eux. Déménager d’une ville à une autre dans son propre pays, reste déjà très déstabilisant, alors d’un pays à l’autre, je n’ose imaginer le drame...

Avant de travailler à Pôle emploi, j’entendais parler de ces événements dans les médias et cela ne revêtait pour moi aucune espèce de réalité. Aujourd’hui, face à ces individus, je repense à un reportage vu à la télévision, un film sorti au cinéma. Je ne connais pas l’histoire de la personne que je reçois, j’ai cependant toujours l’appréhension qu’elle ait vécu de terribles moments. Je sais que son intégration va être un long chemin fastidieux. Ici, il est difficile de trouver du travail, ici il est compliqué de se faire sa place.
Ce métier est formidable car il m’a donné une culture de l’organisation des politiques publiques au moins dans le secteur de l’emploi, de la formation et du social. Grâce à lui, je comprends les mystérieuses expressions génériques telles que paritarisme, partenaires sociaux, corps intermédiaires, dialogue social, organismes paritaires agréés, millefeuilles territorial, contrats aidés, mesures à l’embauche, traitement social du chômage et maintenant le très en vogue service civique. À cet instant précis du récit de ma journée, j’invite les lecteurs qui ont l’impression, devant ces mots appartenant pourtant à la langue française, de déchiffrer un dialecte d’une tribu de contrée inexplorée, à entamer des recherches sur internet pour en saisir le sens. J’ai moi-même effectué de telles investigations sur mon moteur de recherche favori pour lever tous ces mystères. Ce sont des termes souvent utilisés à la télévision ou à la radio, par les experts dont les médias raffolent. J’ai pourtant fait des études supérieures mais je dois dire que j’étais un peu passée à côté de la plaque !

Dans la pratique quotidienne de ce métier, j’appréhende le virage numérique pris par notre profession qui nous éloigne des publics les plus précaires dépourvus des connaissances rudimentaires à l’utilisation des outils informatiques. J’ai aussi régulièrement l’impression qu’ instruire un dossier de formation revient la plupart du temps à faire une indigestion de millefeuilles, liquider une demande d’allocation et assurer le paiement mensuel des indemnités équivalent souvent à une noyade dans la complexité de l’assurance chômage. Nous passons beaucoup de temps à déchiffrer tous ces textes réglementaires, à intégrer tous ces schémas décisionnels. Je me demande si ces lourdeurs administratives ne finissent pas par constituer le talon d’Achille de notre société. Elles ont pour conséquence de décourager bon nombre de chômeurs dans leurs démarches et par considérablement submerger cette profession de tâches administratives ingrates. En contrepartie, elles développent chez le conseiller une grande adaptabilité, le sens de l’entraide (l’un maîtrisant mieux tel champ d’activité, répond aux sollicitations de ses collègues et vice versa) tout en aiguisant sa mémoire. Bien sûr le temps passé à dénouer toutes ces complexités administratives réduit celui que l’on pourrait consacrer à l’accompagnement et finit par déshumaniser cette profession qui en perd toute sa richesse. Et là, je réalise que ma volonté de me sentir UTILE en prend un sacré coup !

Clichés de chez clichés

On ne peut aborder cette profession sans parler de tous les clichés qu’elle véhicule.
Un métier de profiteurs, de planqués payés à ne rien foutre pour reprendre les commentaires habituels des réseaux sociaux. Pardon, sans vouloir être offensante, un travail où l’on reçoit du public à longueur de journée, par essence, ne peut pas être un travail de planqués, c’est simplement antinomique. Pour battre en brèche toutes ces idées reçues, ce n’est pas non plus un métier de fonctionnaire. 90 % du personnel travaillent sous statut privé et les autres, issus de de l’ANPE, sont des agents d’état non contractuel de la fonction publique. Bien sûr, les plus anciens bénéficient pour le moment d’une certaine sécurité de l’emploi mais tous nos nouveaux collègues sont embauchés en cdd de droit privé et beaucoup au terme de leur contrat, n’auront pas la chance d’être cédéisés. Je connais beaucoup de conseillers qui font preuve d’empathie, de bienveillance, qui sont dans une véritable démarche de qualité de service public rendu. On pourrait même parler de vocation à leur égard. Une sorte de vocation construite au fur et à mesure de l’exercice du métier puisqu’il est récent et mal aimé. Pas une de ces nobles vocations qui remontent à l’enfance.
Bien sûr, comme dans toutes professions, nous avons aussi notre lot d’incompétents qui n’ont pas su prendre la mesure de la dimension humaine de leur fonction. Qui n’est pas un jour tombé sur un mauvais médecin, un coiffeur sans talent, un garagiste malveillant ? C’est regrettable, préjudiciable mais être conseiller à l’emploi, ce n’est pas être au-dessus de la mêlée. Nous sommes justes comme tout le monde. Pas plus. Il existe aussi et cela écorne encore plus notre profession, quelques conseillers qui régulièrement font la une des journaux pour avoir détourné de l’argent public des caisses de l’assurance chômage. Ils créent de faux dossiers d’indemnisation et se versent des allocations sur leur propre compte bancaire. Là, il ne s’agit pas de profiteurs mais d’escrocs, à ne surtout pas confondre !

Continuons dans le chapitre des clichés ? Après les conseillers, abordons le cas des demandeurs d’emploi. Ces faignants qui vivent sur le dos de la société sans chercher de travail car s’ils voulaient vraiment travailler, ils le feraient. C’est à peu près le discours habituel. Après quinze ans de métier, j’ai très peu rencontré de réels profiteurs ou ils sont tellement doués que je ne m’en aperçois pas. Qui sait ? Peut-être ? Pourquoi pas ? Les très rares cas où je doute de leur réelle motivation à chercher du travail, prennent figure à chaque fois en des individus qui connaissent très bien les arcanes du système pour en déjouer tous les pièges, avec une parfaite maîtrise du français, un certain niveau d’études, et donc faisant partie intégrante de notre société …. Tout le contraire de ces découragés qui après des mois ou des années de démarches infructueuses finissent par tomber dans un état de profonde passivité en diminuant puis arrêtant leurs recherches d’emploi. Il existe bien des demandeurs d’emploi qui font régulièrement la une des journaux en détournant de l’argent public. Ils créent de faux dossiers d’indemnisation pour percevoir des allocations chômage. Là, il ne s’agit pas de profiteurs mais d’escrocs, à ne surtout pas confondre !

Afin d’avoir une vision définitivement globale du sujet, il convient de se pencher aussi sur le cas des entreprises. On en parle peu des entreprises ! Pourtant certaines sont championnes pour solliciter des aides financières à l’embauche de la part de Pôle emploi qui ne se concrétisent jamais par des signatures de contrats de travail. Là aussi, elles ont les honneurs de la presse mais plus discrètement. À profiteur, profiteur et demi !

Ce métier m’a donc beaucoup appris et apporté. En retour, je m’efforce modestement, sans toujours y parvenir, à prodiguer une écoute attentive à mes concitoyens en manque d’emploi, et chaque fois que possible, à mettre en œuvre un service adapté à leur situation.

20 heures, je suis arrivée à bon port depuis la nuit tombée, accompagnée de ces deux maudites bûches. Après ces heures passées dans les transports, je n’ose regarder leur état. La famille est au complet, le champagne est frappé. La journée ne fait que commencer. Joyeux Noël à tous.