Ainsi va la chaîne

Travailler à la chaîne.


– Note bien, dit Sylvain (le trotzkiste de l’usine), qu’en sciences ou à l’IUT ce n’est pas comme chez vous, en lettres.
– Comment ça, « chez vous », tu crois que j’y dors et qu’elle me nourrit, l’alma mater, ce putain de temple du savoir – arrête ! On ne se serait jamais connus, alors ! Qu’est-ce qui n’est pas pareil en sciences, hein ?
– Vous, vous cherchez des raisons, des explications, nous on cherche des fonctionnements, on expérimente, on fait marcher, tu vois ? À l’usine par exemple, je m’intéresse à ce qu’on fabrique, comment ça marche.
– Hé, moi aussi ! Mais pas seulement.
– Oui mais, regarde, tout est là. Restes-en donc aux procédures, et tu verras que la vie est simple, tu comprendras pourquoi je milite et que toi aussi tu devrais, au lieu de te perdre dans tes conjectures. Parce que là, en voulant gardant ta conscience, ta liberté, ton libre arbitre…, tu fais le jeu des salopards. Tu ne t’en rends pas compte, ces trucs-là, introspection, analyse, réflexion humaniste, ces trucs sont gangrénés par la pensée dominante, celle qui a triomphé au XVIe siècle, et alors, tu crois te sauver en existant, et tu te perds, tu vois ?
– Mais je ne me perds pas, je vais là où il faut trouver. C’est vrai, il faut enjamber des cadavres et traverser le brouillard – et alors ? Qui a dit que la vie devait être facile, t’as signé pour ça, toi ? Moi non.
– Qu’est-ce que tu veux ? Mon grand-père, tu vois, il est immigré espagnol, il est arrivé à la Peuge au moment où il fallait du monde et il a tout appris, de manœuvre est devenu OS, et je te le dis, selon que tu es OS1, 2, 3, c’est pas rien. Et même, c’est du savoir, un sacré savoir sans cesse dénié, minoré, ignoré. De rage, il est passé technicien, et a fini ingénieur maison, comme on dit, et ça signifie que, même méritant, c’est un peu moins bien que si tu sortais tout neuf blanc bec d’une école. Tu entends ça : méritant ? Les cons ! Putain de pays à la ramasse ! Et toi, qui tu portes un nom célèbre dans les luttes ouvrières, hein, toi, qu’est-ce que tu veux donc ?
– Ce que je veux ? Bonne question, mec, et mon nom n’a rien à voir là-dedans. Je veux savoir, et toi tu veux lutter. Or savoir est une façon de lutter : dès que tu sais, tu cesses de consentir (il rigole : « De te sentir con ? » je poursuis)… de sentir par les mots, les pores, les yeux des autres, ceux qui mènent le char commun sur un volcan. Et puis il y a autre chose, j’ai faim. Et toi, tu n’as pas faim, tu es un rationaliste de la révolte. Faim, tu comprends ? Faim de vivre. Faim d’avoir ma paye. Pas de pause, à la chaine une aiguille de montre chasse l’autre, on travaille en continu. Les lois disent que la pause est obligatoire, c’est un droit (le contremaître : « Tu sais ce qu’on lui dit ici, à la loi ? Ici on est entre nous, firme étrangère, capito !? ») Et vrai, pas un pas un seul vers le vestiaire avant que la cloche de 13 h 30 ait retenti, là on doit faire place aux suivantes, les 13 h 30 – 19 h 30, qui elles-mêmes débarrassent le plancher pour les 19 h 30 – 1 h 30 de la nuit. Fureur et fatigue lorsque je sors au jour les yeux brûlants saignant des larmes d’attention et d’oubli, qu’ai-je vendu de moi qui inonde mes joues de l’absence éclatante des montres mortes ? Ces portraits mécaniques, ces choses dorées valent plus que mes yeux, dorés eux aussi, je vais chez moi en titubant du regard, c’est encore l’été, l’air chante comme s’il avait bu le vin clair d’Apollinaire tandis que flambe le miroir de la Lorelei. Et ça, Sylvain, c’est pas une affaire de procédure de fabrication, non ; une affaire d’hommes à hommes (je veux dire de personnes, d’humains), les uns enferment les autres moyennant trois sous renouvelables si bonne conduite, tu appelles ça comment ? Et pendant ce temps le traducteur de Martin Heidegger habite trois chambres de bonne à Montparnasse pleines comme un œuf en réplique où il a posé son étroit lit de fer, lui aussi travaille. Quelle divinité sert-il, est-ce la même que Professeur Kinder ? Je me le demande vaguement et pas tout le temps. Je me le demande quand je n’en peux plus, envie de mordre, crier ou pire, exulter. Je voudrais juste comprendre ce qui se passe et qu’on nous cache en nous racontant l’histoire, la géographie, l’économie, la philosophie, la littérature, surtout elle, et pas n’importe qui dans le lot.

Mais Sylvain est parti, je reste seule avec mes questions, mes paroles, c’est ainsi à la chaîne. Jour après jour je suis parmi ces dos courbés, chaussons aux pieds, blouses, dont certaines coquettes (si si c’est possible), des blouses pincées, fendues, accortes, bouffantes, où sommeillent des chairs qui veulent vivre. 11 heures, mon estomac se tord, une faim violente, celle du nouveau-né, sans après ni apprêt, torride, ultime, absolue. Autour de moi, personne n’a donc de corps, où ont-elles rangé leur estomac ? Comme le poing – dans la poche ? Il faut ça pour assembler des montres de luxe (et payer leurs pubs pleine page).
Je rêve d’un petit pain aux raisons, pardon aux raisins, un pain rond et large comme une main ouverte, moelleux au regard, enroulé sur sa crème et sa mie, les raisins blonds à peine caramélisés, dodus craquants, un qui enchante les doigts sans les tacher, avec sur sa base les stries de la plaque du four d’origine où il s’est étalé d’aise. Ce matin, j’en achète un, deux et trois, pour les voisines, on verra bien qui a raison, de la loi ou de la mafia du coin. Manger, entraîner tout le monde sur le chemin de la justice et de la liberté, je veux ! 11 pile au cadran mural, je me lève, sors mes petits pains, offre, mange… mais rien, seule, les nuques basses moutonnent en lignes jusqu’aux vasistas. En deux minutes c’est fait, jetée. « Tu passeras prendre ton compte. » Brutal, mais pas tant que ça, le petit contre-merde.

« Alors, manger, c’est ça que tu veux ? » Je voudrais travailler de mes mains mes yeux mes ongles et mon désir une matière qui n’existe pas, le sens des choses, des mots, les gens, le goût de l’air et la couleur de l’herbe ; je fais Lettres, cherche en fac la matière qui n’existe pas, où on étudierait ensemble les façons d’être, faire, voir, dire, et bouger aimer haïr, aujourd’hui avec hier et pas pareil, ici et là-bas, la matière où se poser, écouter, observer, noter, relier, et si on n’est pas sûre, demander, questionner, lire, chercher. N’a pas de nom – l’ethno ? Je cherche pourquoi les gens sont comme ils sont, pourquoi les mots de ma langue résonnent ainsi, comment ça marche entre les gens, en eux aussi, et quelle porte de verre je dois franchir pour pouvoir m’attabler au banquet où sont les autres – au fait j’y suis conviée ?

*

Boulot suivant, besoin paye. J’embauche à nouveau chez Schlum à 18 pile, quand les vrais salariés (en CDI) quittent leur cotte, cliquent leur cadenas et tchao. Vont chez eux, où les machines sont leur propriété. Passer la porte, signer (temporaire, pas droit à la pointeuse), rejoindre le chef : « Toi, aujourd’hui à la presse. » Je ne dis pas « Monsieur », rien. Il n’existe pas, moi non plus – si, moi si : c’est celle qui raconte qui existe.
À la presse, on est seule avec d’autres, des Sylvains et des vieux, tout aussi seuls, chacun tourne le dos à son voisin mais au travers des sheds (ces croisées debout au ciel de l’atelier face nord toutes), la nuit s’invite au bal des nazes, ceux qui triment quand les autres dansent, aiment, étudient. L’atelier des presses est à l’étage, un géant s’y tiendrait debout à l’aise, il aurait froid aux pieds en hiver mais pas aux yeux, comme nous, il regarderait la nuit bien en face au travers les sheds. Vue de loin, par la mère du géant, l’usine ressemble à un grand crâne en brosse aplati en attente de scalp, et de plus loin, par ses cousins d’Amérique, à une surface hérissée de toits pentus d’ateliers sous lequel s’agitent des fourmis bleues. Une de celles-ci, sous la pente x, croit regarder le ciel s’assombrir s’éveiller ou s’énerver tandis qu’elle produit des tubes de section 1,5, mais c’est le ciel qui la regarde, sa tête est droite, les yeux dirigés vers le bas selon un angle de 45°, car il faut produire les pièces. S’il jette un œil en passant le géant du dehors peut faire littérature de la sévérité sereine du travail posté.

Accrochés aux rampes des sheds, les néons s’allument à la tombée du jour, une fois habituée on sait faire triompher la puissante lueur nocturne sur la grimace néon plate. Quand je suis désignée pour aller sur une presse, mon cœur chante à chaque marche d’escalier ; cette présence contiguë, cette attention qui n’existe pas même dans les églises, c’est quelque chose ; là-haut, j’ai médité des coups, et ne suis pas la seule, un regard en coin suffit à jauger ses voisins. Savent-ils, sentent-ils, libres, lesquels ? Assez vite on sait qui est qui, le regard, concentré mais capable d’envol, les mains, grosses ou fines mais attentives aux pièces comme à la chair douce des machines, et cette présence soudain légère dans l’atelier, cette présence comme une mélodie interne en clé de fa qui révèle la source vive à cinq mètres sous terre et l’étoile au-dessus de la nuque - signant qui a faim de plus que soi.
Par-dessus le toit de verre je capte aussi la lune qui se lève, c’est une majuscule debout, P, D, G, C, elle égrène chaque soir une initiale du consortium céleste, s’absente, revient, triomphe et repart, j’aime maintenir son culte, il survivra longtemps après la mort des usines, quand les machines pousseront comme fleurs et topinambours, on les mènera à distance en faisant résonner la force de ses mains et de ses pensées. Et à nous que feront-elles, enfants dans le dos, ou droit à la paresse ? Il y aura quelqu’un – car la lune, même fine et belle comme une pelure d’or sur mousseline, n’est pas PDG ni actionnaire, ne décide rien, « décider » qu’est-ce ça veut dire – commence en désir, finit en trucider. Et moi qu’est-ce que je désire (trucide) ? Ce soir, suis à la presse à emboutir, fabrique dieu sait quoi, personne ne le dit et si on demande, c’est « T’occupes », mais je distingue des tubes coupés en biais avec un côté plus étroit ; c’est ça que j’emboutis, avec l’attention d’une conductrice néophyte, puis confirmée, les pieds, les mains, tenir, lâcher, passer ; grâce du geste maîtrisé et de l’acte effectué, quand le temps glisse en s’étirant, passe en demeurant. On est là, vivants, seuls et tous dans le souffle visuel de la nuit, sous son aile de géante claire, ce manteau d’azur décoloré qui fait tituber le néon et l’expédie aux pelotes, dans la paille des décors, pour venir t’élire en madone des machines. Alors s’éclairent les mains les gestes des travailleurs et dansent leur chant dans l’évasion du corps mécanisé, sous la grande figure debout bras ouverts, alors éclosent les idées, les visions, les réformes et les projets pour ce monde à l’envers. Lourde, la première heure, ensuite, le geste trouvé ou retrouvé, tu t’envoles, fais corps à cœur avec ton geste, tu planes, d’accord, t’es peu payée, mais libre. Attention. Je n’ai pas dit que ce n’est pas fatigant. Et salissant. Et abrutissant. Mais tu es dans la verticale, avec les éléments, tu fabriques, tu es divinité.

Dehors, à la porte, juste posée sur mes deux pieds, le ciel au-dessus de la tête. Glacial, pur, terrible de justesse. Plus bas, la ville, des rubans de lumière et de musique, quelque part des gens dansent, d’autres sont au cinéma. Un moment encore ! Le géant s’il vient à passer sera bien surpris de m’y trouver. Écoute, mec énorme, le pire est la chaîne, obéir il faut juste obéir, casser son regard, car miroirs écrans mouchards partout. Moi c’est non. J’ai faim, faim d’existence, faim de parole. Parler, c’est discuter l’ordre, donc désobéir, se mettre en marge. Marge : l’endroit d’où on regarde. Centre : l’endroit où on fait. Paraît-il. Mais qui commande, qui dit quel est cet endroit, son nom en vrai ? Et si c’était moi, et celles, ceux qui ont faim de ? Flash-back sur l’horizontale de la chaîne. Nous sommes une portée de jeunes et de notes indistinctes à devoir chanter un air qui sans cesse échappe. En début de chaîne, un type fort, idem à la fin ; entre les deux, suivre, dans la réverbération des miroirs écrans, et gare à toi si les pièces s’empilent ou si la chaîne ralentit – il y a toujours un vendu pour…
Alors ta faim, tu peux te l’avaler à en crever. Ou sauter en marche et courir, courir. Et toi, qu’est-ce que tu attends pour filer ? Cours, allez, cours ! Vers un autre boulot, pff… Vers ton chemin, le tien.