Les années sèches

Un service militaire en Algérie au moment du conflit.


Cela fait une semaine que je suis arrivé dans le sud et que j’ai rejoint mon régiment. On vient de m’expédier à ZKK, poste perdu en zone interdite à une dizaine de kilomètres de la frontière marocaine. Le voyage s’est fait en GMC, assis dans la caisse avec quelques compagnons arrivés comme moi de fraîche date. Après avoir franchi l’oued à sec du village d’Abadla, nous avons bifurqué sur une piste sablonneuse et parcouru environ quatre-vingts kilomètres pour arriver en vue du poste de ZKK. Surprise, celui-ci est doté d’une piste d’atterrissage sommairement balisée et après avoir franchi les barbelés de protection, nous posons sacs à terre pour être reçus par le lieutenant chef de poste.

C’est un appelé comme nous et il semble sympathique. Il m’apprend que je suis là pour le seconder, vu mon grade de caporal-chef, il a des tâches précises à me confier. Ce soir je serai responsable de la garde de nuit jusqu’au matin et ensuite je déminerai la piste au petit jour, avec l’aide d’un chauffeur dans son camion. Je me demande comment mais n’ose le questionner, car je devine qu’il s’agit d’un bizutage. Il semble régner ici une certaine décontraction, visible dans la tenue, qui se résume à la chemise ouverte, le short, le chapeau de brousse et les sandales ou naïls. Au moins on ne transpire pas des pieds. J’imagine qu’en patrouille, la tenue devient plus règlementaire : pantalon et veste de treillis et les inévitables pataugas.
En fait, nous compensons des départs vers la base. Celui que je remplace me montre l’endroit où coucher, qui est une chambre à quatre. Deux caporaux sont déjà installés. Les simples soldats sont casés dans un dortoir commun d’une vingtaine de lits. On glisse le sac kaki et la valise sous le lit et on est installé. C’est du sommaire : une caisse de bière debout comme table de chevet, une lampe chapeau chinois avec pince accrochée au montant du lit pour lire le soir. Une paillasse, un seul drap, une couverture, car au Sahara les nuits peuvent être froides. Ici on couche en slip et on tire le drap si c’est nécessaire. La mitraillette Mat 49, chargeur plein, est mise sous le traversin.

Celui que je remplace a le temps de m’expliquer vite fait que je serai responsable des approvisionnements, dont la liste est à composer chaque semaine selon un barème par tête à nourrir. Tout est détaillé au début du carnet de commandes. Pour faire pratique, il m’indique que la fonction est doublée de celle de chef d’escale, pour réceptionner les avions qui amènent la nourriture chaque semaine depuis Colomb Bechar. Je réceptionnerai aussi le courrier et ferai la distribution. Le lieutenant m’appelle :
– Alors G., tout va bien ? Vous avez déjà des consignes ?
– Oui mon lieutenant je vais assurer.
– Parfait vous aurez aussi la charge d’établir les tours de garde. Pas toujours facile, car il faut éviter de placer les hommes deux fois de suite aux mêmes heures de nuit d’un jour sur l’autre. La journée c’est plus pratique, mais il faut penser à porter le repas de midi à la sentinelle qui est sur le toit. Allez faire un tour pour repérer les lieux.
– J’y vais de suite.

Je monte sur le toit du bunker en béton par une échelle métallique et vais parler à la sentinelle de jour. Sommairement protégée par des sacs de sable et une toile au-dessus de sa tête, elle allume la nuit un puissant projecteur de type aviation et balaye le paysage au-delà des barbelés. De nuit toujours, il y a une seconde sentinelle sur le toit d’un autre petit bâtiment en béton. Il abrite des groupes électrogènes qui tournent jour et nuit pour alimenter des pompes immergées. Celles-ci sont chargées de remplir des réservoirs d’eau destinés à alimenter la base d’Hammaguir par pipeline. En fait, je découvre au fil des jours que nous sommes les gardiens d’une station de pompage. Elle appartient à l’armée de l’air, qui a détaché un sous-officier et des spécialistes en motorisation pour assurer la maintenance des groupes et des pompes à eau. Le principe est de pomper le jour à quatre-vingts mètres de profondeur et de refouler l’eau la nuit à l’aide des pompes, par une conduite enterrée de trente kilomètres de long vers la base d’Hammaguir. J’apprendrai plus tard que les rebelles sabotent de temps en temps la canalisation. Les hommes de l’armée de l’air ne participent pas aux corvées du poste, mais nos repas sont pris en commun et nous leurs devons assistance. Le paysage est aride tout autour de nous. Côté sud nous avons un oued à sec et la piste qui vient d’Abadla, avec sa végétation de tamaris et genets. Côté ouest du sable, des cailloux, des bouquets d’acacias et à l’horizon les contreforts du plateau menant à la base d’Hammaguir. Côté nord, la hamada toujours bien pourvue en roches qui finit par un à pic de quelques dizaines de mètres dominant un autre oued lui aussi à sec. Côté est, un terrain plat avec sable et cailloux et un semblant de piste qui mène à l’oued Guir, qui se gonfle d’eau lors des orages sur l’atlas marocain. On pêche à la grenade et on se baigne dans les poches d’eau poissonneuses qui y perdurent au fil des saisons. Je sillonnerai plus tard ce paysage où, en principe, nous sommes les seuls à pouvoir circuler, zone interdite oblige. L’oued Guir nous fournit en bois de chauffage pour la cuisine, pris sur les tamaris. Un GMC casse et déracine les arbres secs que nous chargeons ensuite dans la caisse. La corvée se fait avec deux véhicules et pendant que l’un descend au bord de l’oued, l’autre se met en couverture sur le bord avec un FM en batterie sur le toit de la cabine. Une embuscade est toujours possible.

Dans quelques mois, je passerai au-dessus de la durée légale de dix-huit mois, car j’ai déjà fait quatorze mois de service avant d’arriver ici. Le règlement dit que ma solde sera augmentée et que je serai autorisé à manger au mess des sous-officiers. Mais ici pas de mess, les gradés, du caporal au lieutenant mangent ensemble, les hommes de troupe vers les cuisines. Ma situation est ambiguë. Partisan de la paix en Algérie à l’âge de dix-huit ans, j’ai aidé mon père et ses copains à faire des inscriptions à la peinture blanche sur les murs de mon quartier : « Paix en Algérie ». Malgré les rondes de police, nous n’avons jamais été pris sur le fait. L’une de mes inscriptions est restée longtemps sur le mur du couvent des sœurs, car le curé s’est opposé à son effacement. C’est sûrement pour cela que je n’ai pas pu accéder au peloton de formation des sous-officiers et a fortiori des officiers, bien qu’ayant eu les notes maximales aux tests de sélection. La sécurité militaire me suit discrètement, j’en aurai la preuve plus tard.
Mes quatorze mois dans mon régiment d’origine à Belfort ont débuté par les classes en plein hiver. Puis j’ai obtenu l’examen pour le grade de caporal et me suis retrouvé sans affectation. Bizarre de se retrouver dans la cour de la compagnie avec un adjudant qui dit : « Que vais-je faire de toi ? », avant d’annoncer, après consultation du PC du régiment : « garde réfectoire ». Je fus donc préposé pendant quelques mois à mettre les tables, chercher le pain aux cuisines, couper le pain, débarrasser et faire la vaisselle. Jusqu’à ce que le capitaine commandant la compagnie me retienne comme instructeur. Il en manquait. Je fus affecté à la 5e section, celle des durs, mineurs de Montceau-les-Mines ou paysans de la Nièvre. Certain parmi ces derniers ne savaient ni lire ni écrire. Dur de s’imposer sans les galons que j’aurai plus tard.

L’organisation était divisée en sections. 1e section, les élèves gradés futurs caporaux et plus tard sergents, la 2e, 3e, 4e section, les spécialistes (radios, mitrailleurs, mortiers). La 6e section, les « brêles », les rebuts de la sélection et en particulier les FSA (français de source algérienne). L’instructeur était algérien. Je devais apprendre aux « bleus » ce que j’avais vécu pendant deux mois en maniement d’armes, tirs et lancer de grenades. Les mineurs de Montceau avaient tous un niveau CAP, car ils devaient être avant tout maçons et savoir boiser les galeries. Après leurs « classes », ils devaient retrouver la mine pour un service civil. Une menace pesait sur eux en cas de mauvaise conduite : partir en Algérie comme les copains.
J’avais montré que je pouvais me faire entendre et respecter, on me donna mes galons de caporal. En plein hiver, j’organisais avec quelques hommes de la chambrée des expéditions de vol de charbon, dont les caves étaient pleines à tel point que nous pouvions saisir les blocs de charbon par les soupiraux. La solde attachée à mon grade évitait à mes parents de m’envoyer de l’argent. Je pensais que j’allais avoir une autre section sous ma responsabilité et l’adjudant de compagnie me pressentait pour la 1re section. Il n’en fut rien. Je me retrouvai dans une salle bien au chaud à mettre à jour les livrets d’instruction où étaient notées nos notes de tir et les appréciations de nos supérieurs. Passèrent entre mes mains les livrets de ma section, où je pus lire la confirmation de « ne sait ni lire ni écrire ». Sur mon carnet je lus : « bon élément, bon au tir, très résistant ». La sécurité militaire n’avait pas encore sévi. Il me restait quatre mois avant mon départ en Algérie et sur ordre de l’adjudant de compagnie je me retrouvai responsable de l’armurerie. Des centaines de fusils enchainés aux râteliers, quelques dizaines de Mat 49, des mortiers et des mitrailleuses de 7,62 et dans un placard, cadenassé, des pistolets de 9mm. Comble d’un vice de « procédure », je découvris sous mon nouveau lit une valise en bois contenant des milliers de cartouches de 9 mm et au-dessus de mon armoire des paquets de cartouches 5,5 mm. En fouillant dans un petit réduit sous un rideau, quelques pains de TNT destinés, je l’apprendrai plus tard, à la pêche dans des étangs d’Alsace. Les détonateurs étaient eux dans le bureau du capitaine. Toutes ces munitions étaient des résidus de tirs détournés par le biais des étuis déclarés perdus, alors que tous les étuis devaient être soigneusement ramassés sur le pas de tir. À quoi tout ceci était-il destiné ? Quand je partis en Algérie, je n’avais toujours pas la réponse, alors que le règlement interdit le stockage. de munitions dans une armurerie.
En fait cette nomination était une bonne planque « au chaud ». Peu de temps avant mon départ, je reçus mes gallons de caporal-chef, ce qui augmenta ma solde. Je crois que l’adjudant de compagnie y était pour quelque chose, « il m’avait à la bonne » comme on dit. Pendant cette période, j’avais de la visite de copains dans mon antre soigneusement fermé. L’un, un sous-officier qui prenait des cours par correspondance pour un jour postuler comme représentant de commerce. L’autre, le secrétaire du capitaine, exempt de service pour raisons médicale et pacifiste. C’est lui qui m’informa un jour, alors que j’étais à ZKK, de l’enquête diligentée par la sécurité militaire sur ma conduite de soldat. Mon ex-capitaine me jugea pourtant irréprochable.

Maintenant je suis vraiment au chaud et au plus fort de la journée il fait 45°C à l’ombre. ZKK est un poste de luxe, car avec l’électricité et l’eau nous avons des climatiseurs qui sont en fait des humidificateurs. L’eau coule sur des carrés en paille et des ventilateurs soufflent l’air à travers. Il fait 20°C à l’intérieur ce qui permet de faire la sieste l’après-midi jusqu’à 16h. Impossible d’aller dans la fournaise du dehors, sauf pour ceux qui sont en « opération ». Après une nuit de garde, j’ai eu l’occasion de parler avec les sentinelles derrière leurs projecteurs. Elles m’ont dit prendre soin de ne pas repartir avec le faisceau lumineux de l’endroit où celui-ci a été éteint. Un tireur embusqué pourrait faire mouche. C’est la hantise de la garde de nuit. L’allumage se fait donc de façon sporadique. Toutes les trois heures, c’est la relève et je dois rester éveillé pour faire l’échange avec celui qui scrute le paysage. Les nuits de pleine lune, les projecteurs restent éteints. Le lendemain, séance de déminage. Il s’agit de la piste d’aviation et tous les matins un chauffeur met en route son GMC et attend le chef de poste de nuit, puis ils partent tous les deux en direction du terrain, après avoir « re-goupillé » la grenade piégeant le barbelé qui fait office de porte.
Le chauffeur dit avec un sourire narquois :
– Chef, déminage à l’américaine. Tu vois la piste, eh bien on doit la parcourir sur toute la longueur et toute la largeur en faisant des allers et retours. Si on ne saute pas, c’est qu’il n’y pas de mine !
– Tu as sauté combien de fois ?
– Aucune. Ici c’est Inch’ Allah !
Je ne le crois pas musulman, mais fataliste. Effectivement nous sommes rentrés sains et saufs au poste. Je souhaite que cela continue ainsi, surtout ne pas afficher sa peur... Le bizutage est réussi !

Quelquefois nous partons en patrouille de jour en petit groupe avec des anciens en poste. On me conseille gentiment de ne pas marcher en tête : « Nous, on a l’habitude ». Je suis au milieu de mes hommes et on ne va pas très loin, histoire de sécuriser les alentours du poste. Un maitre-chien de l’armée de l’air nous accompagne, c’est assez sécurisant car l’animal est bien dressé. Il grognera s’il flaire quelque chose. Je remarque que les deux FSA qui sont avec nous n’ont pas d’armes automatiques, ils ont été dotés de Mas 36 : fusils à un coup avec chargeur alors que nous avons des Mat 49 ou des fusils Mas 49 à répétition. Nous avons tous au moins une ou deux grenades offensives dans les poches du treillis. Plus tard ce sera en patrouille de nuit avec le lieutenant, qui seul sait où nous allons. Les coordonnées ont été données par radio au PC du régiment à Colomb Bechar, avant le départ. Cette fois la patrouille de huit hommes est bien ordonnée, chacun est affecté à une place précise. Je suis le serre-file derrière deux FSA. Au moment de quitter le poste, le lieutenant se tourne vers moi et me dit : « Soyez vigilant, vous savez ce que vous avez à faire ». Autrement dit je dois surveiller le comportement des deux FSA en cas d’accrochage. Joli programme. Et avoir le doigt sur la détente. La confiance ne règne pas. C’est l’une des contradictions de la pacification. Dans notre isolement nous n’avons aucun contact avec la population. J’ai l’impression d’être dans le roman de Buzzati à guetter les rebelles qui pourtant passent de nuit à proximité depuis le Maroc, avec armes et vivres, à dos de dromadaires. Ils nous laissent des cadeaux au passage sous forme de mines artisanales. Au cours de nos sorties en GMC pour aller chercher du bois pour le feu, ou pour une partie de chasse à la gazelle, nous scrutons les multiples pistes tracées par nos véhicules. Une trace de sandale fraiche à proximité peut être un indice de poses de mines. Nous en trouvons et dans ce cas il faut les récupérer ou les faire sauter sur place. Nous ne sommes pas habilités à le faire, alors nous nous débrouillons avec les moyens à notre portée, c’est à dire des grenades que nous jetons dessus en étant couchés au sol à quelques mètres. Pour la récupération, si nous réussissons à découvrir le dessus de la caisse en bois et avoir accès à la mise à feu, nous accrochons un câble de téléphone à celle-ci, nous mettons au sol à quelques mètres, puis un GMC tire dessus au démarrage. En général ça marche, on décloue le couvercle de la caisse et apparaissent des morceaux de métal cisaillés dans de l’acier à béton et aussi des écrous. Ensuite apparaît la dynamite estampillée « Usine de Titmélile Maroc », soit environ dix kilos de bâtons enveloppés dans du papier huilé. Nous récupérons le tout pour faire sauter d’autres mines. Il faut des détonateurs et de la mèche lente. Nous n’en avons pas mais notre lieutenant va les trouver. Plus tard j’aurai une petite boite d’allumettes avec cinq détonateurs dedans, le tout dans la poche gauche de ma veste de treillis. Avec le lieutenant, nous aimons bien faire des feux d’artifice lors des déminages. Il s’arrange pour que nous touchions une prime selon le nombre de destructions. Quelquefois le véhicule saute. Ce qui est étonnant, c’est que t y cela « pète » souvent du côté du chef de bord, à droite. Un manque de baraka ! En général celui qui occupe ce poste devient sourd, ou est éjecté du véhicule en roulé-boulé sur la piste et très écorché. On l’évacue sur Bechar et on ne le revoit plus ; il est muté dans une autre unité. Le véhicule est hors d’usage, roue et capot arrachés, il est lui aussi évacué sur Bechar par convoi spécial. Le chauffeur s’en tire avec la frousse, un peu sourd aussi. Il faut savoir que la cabine de pilotage est capitonnée de demi-chambres à air avec du sable dedans. Cela atténue le souffle de l’explosion. Les hommes assis à l’arrière sont chacun sur une couverture pliée en huit, qui est destinée à retenir les éclats de bois pouvant venir des banquettes si ça pête à l’arrière sous les roues jumelées. Des vies ont été sauvées comme cela. Dans ce jeu de loterie mortelle j’ai échappé trois fois aux explosions. Je suis passé dessus, c’est le véhicule suivant qui a sauté. Une autre fois un coup de volant du chauffeur a évité l’engin. Intuition ? Dans un oued à sec, nous sommes passés dessus, pas d’explosion ! La mise à feu était défectueuse. Dans ces cas-là, les passagers du véhicule se regardent mais ne commentent pas. Inch’Allah.

Un jour, nous voyons arriver trois GMC avec des gars de notre régiment. Ils ont des gueules patibulaires. C’est la relève, nous faisons nos paquetages en vitesse, prenons nos valises, nos armes et montons à leur place dans les GMC. Seul reste au poste l’infirmier. Le lieutenant fait passer le message : nous allons devenir opérationnels pour au moins trois mois. Nous prenons la piste en direction du Nord, première étape Abadla, où l’on ne s’arrête pas, pour arriver à Ksi-Ksou, où nous logerons sous la tente. Adieu la vie de château ! Il parait que le lieutenant d’active qui commande le camp n’est pas commode.
Après trois mois à poursuivre les rebelles sans succès, nous quittons ce camp pour retourner d’où nous venons. Pourtant les sorties n’ont pas manqué et dès qu’un hélicoptère venait tourner au-dessus de nos tentes, c’était le signal pour boucler les sacs à dos et monter dans les camions. La population est loin de nous. Notre lieutenant est proche de la quille et il doit bientôt être remplacé. C’est fait dès notre retour à ZKK. La veille de son départ, il me convoque dans sa chambre et m’offre d’acheter pour le prix de ma solde mensuelle un pistolet calibre 6,35mm qu’il portait sur lui en plus du 9mm règlementaire. Je refuse. La passation de pouvoir se fait avec le nouveau lieutenant, un appelé comme nous. Il est pied noir d’origine marocaine. Pas trop autoritaire mais volontaire, il semble à ses propos qu’il recherche le fait d’armes. Ce qui était de ma responsabilité est réparti et il me laisse l’escale des avions. Il délègue la gestion des approvisionnements au caporal de la cuisine. À lui l’organisation des tours de garde et la conduite des patrouilles.

Nous reprenons notre routine de gardiens et nous tuons le temps par des sorties à trois l’après-midi, pendant la sieste, pour aller chasser les vipères à cornes. Ces reptiles potentiellement mortels sont capturés avec la crosse du PM qui sert de pincette, puis sont mis dans une boite de conserve dont on rabat le couvercle. Plus tard, nous organisons des combats avec des rats de sable sauteurs, dans une cuve rectangulaire en métal. Le rat gagne toujours et tue la vipère d’un coup de dent derrière la nuque. Quelquefois nous avons de la visite et dès que la sentinelle voit une colonne de poussière monter au loin sur la piste, elle crie : « Bahuts ». Nous nous mettons aussitôt en tenue règlementaire pour recevoir les visiteurs. Si ce sont ceux de la base d’Hammaguir, ils arrivent en jeep et reviennent de la chasse à la gazelle avec au moins un trophée sur un capot. Ils nous laissent l’animal pour améliorer l’ordinaire. Il peut y avoir aussi des commandos de chasse en tenue de paras, qui viennent s’approvisionner en eau et repartent aussi vite qu’ils sont venus. Ils nous regardent de haut, chamarrés comme des Mexicains, avec des bandes de mitrailleuse rutilantes sur la poitrine. Ils ont chacun un poignard accroché à un mollet. Une unité de la Légion de passage qui s’arrête, boit un coup au foyer où les hommes jouent au ping-pong et s’excusent s’ils gagnent. Drôles d’hommes, ils nous impressionnent. Moins drôle une visite de contrôle du commandant de l’unité. Il se fait présenter les armes. Tenue impeccable, quatre hommes alignés face au soleil, ne pas sourciller et surtout répondre aux questions en étant au garde à vous. On n’a plus l’habitude. Le lieutenant doit rendre des comptes sur notre activité et le moral des hommes. Dino Buzzati doit grimacer. Autre visite surprise, celle du général commandant la base d’Hammaguir. Il arrive en uniforme blanc, ne se fait pas présenter la garde et discute familièrement avec nous. Il vient juste faire un petit tour, puis propose à notre chef de poste de remplacer nos frigos à pétrole par une version électrique. Justement nous avons l’électricité et il veut mettre fin à cet anachronisme. C’est lui le patron mais on le sent proche des hommes.

Le moral est variable, j’écris des récits édulcorés à mes parents chaque semaine et ils ne savent foutre rien ce qu’est ZKK sinon une adresse codée. Où ç peut bien se trouver, sinon dans un désert, où nous ne manquons ni d’eau ni d’électricité. Nous avons le courrier par avion. Mes parents m’envoient de temps en temps un colis avec des provisions que je partage avec mes potes. Ainsi, un Basque a fait connaissance avec la cancoillotte. Il n’a pas aimé. Surtout ne pas se plaindre, ne pas inquiéter les parents. Tout va bien, il ne pleut jamais, le soleil est constant et en fonction de l’heure, on peut régler le diaphragme de son appareil photo au poil. Quelquefois je rumine, moi le fils d’un ancien maquisard, syndicaliste, qui m’a entrainé dans son rejet de cette guerre. Je dois « faire semblant » dans la peau du bon soldat et commander gentiment des hommes de mon âge. Me méfier a priori des FSA. Certains disent qu’ils font leur service et ensuite rejoignent le FLN. Très malins, ils sont attentifs au maniement des armes. Ils sont Français comme nous et ont les mêmes ancêtres : les Gaulois. Ils sont surveillés et un jour, un des FSA a vu son paquetage fouillé pour trouver un livre qu’il n’aurait pas dû posséder : « le manuel du gradé » réservé à l’instruction des bleus. La police militaire l’a embarqué, lui et son paquetage et mis dans l’avion. On n’a plus eu de nouvelles de lui. C’était un type calme, fils de commerçant d’Oran et semble-t-il assez cultivé, mais peu bavard. Un inconnu en somme.

Les rebelles, qui aiment bien les dates anniversaire, harcèlent les campements au 14 juillet et à Noël. On renforce la garde à ces moments-là. Ce n’est jamais arrivé durant mes deux séjours à ZKK. Pourtant un soir on a bien cru que c’était le cas ; un jour tout à fait ordinaire. La sentinelle de nuit qui venait de prendre son service s’est mise à tirer avec son fusil. Tout le monde se rue sur les armes du râtelier, il y a une chaîne, mais pas de cadenas. Le lieutenant, qui est monté sur le toit, revient et dit : « il faut faire une sortie, la sentinelle a tiré sur une ombre ». Il cherche des volontaires du regard, personne ne bouge bien que tout le monde soit déjà en treillis. La perspective d’une sortie de nuit n’enchante personne, de plus on ne nous tire pas dessus. Les hommes pensent que la sentinelle a confondu l’ombre avec un chacal et a eu la trouille. Le lieutenant s’entête, il me confie la responsabilité du poste, puis désigne d’office huit hommes pris au hasard. Il ne prend pas de fusées et ne me dit pas de quel côté il veut aller. Les voilà partis. La sentinelle les voit franchir les barbelés et a pour consigne de ne pas allumer les projecteurs. Pas de lune, tout le monde est dans le noir. Au bout d’un moment, pas de détonation, ni de grenade, rien, silence complet à part le ronronnement des groupes électrogènes. Je monte sur le toit pour évaluer un soutien avec le mortier de 60 mm. Je cherche les obus dans une caisse, je suis dans l’expectative. Je fais mettre le FM en batterie du côté de la sortie, chargeur engagé et j’attends. Toujours rien, le silence. C’est plutôt rassurant. Au bout d’une bonne heure, la sentinelle indique un mouvement près des barbelés. Le lieutenant crie : « C‘est nous ! » En effet ce sont eux. L’effectif au complet rentre au bercail. Les hommes sont vannés, ils déposent leurs armes au râtelier et rejoignent leurs lits sans commentaires. Ceux-ci viendront plus tard.

Je suis alors le témoin d’une scène surréaliste. Le lieutenant s’invite dans ma chambre, s’assoit sur mon lit et s’excuse de sa précipitation au départ. Effectivement je lui fais remarquer qu’une aide de ma part ne pouvait être que problématique, à moins de dégarnir l’effectif du poste avec une seconde sortie. Je ne pouvais que soutenir une retraite sous le feu de l’ennemi et encore, le servant du mortier étant de la première sortie, il aurait fallu que j’improvise. Nous décidons d’un commun accord de ne rien noter sur le journal de bord du poste ZKK. Affaire classée. Cherchait-il une médaille ? Autre incident. Un matin, un avion venant d’Hammaguir se pose en vitesse sur la piste, pas le temps de courir pour le réceptionner. Le commandant de bord vient au poste et signale une anomalie sur la conduite d’eau à plusieurs kilomètres. Les rebelles ont fait sauter la conduite pendant la nuit et nous n’avons rien vu, rien entendu. La conduite est crevée. De grandes taches d’humidité se voient sur le sable. Les préposés au refoulement d’eau n’ont rien vu sur les manomètres. Ni surpression, ni dépression. Il va falloir réparer. Manque de pot, le lieutenant est en mission de liaison avec le poste ami à trente kilomètres d’ici. Je suis seul avec la moitié de l’effectif, je ne peux rien faire sinon garder le poste. Le commandant de bord, qui rentre à Bechar, va alerter une équipe de réparation qui assurera la remise en état. Quelques jours, après, mouvements de troupes. La légion sillonne le paysage et cherche des indices sur le passage des rebelles. Le commandant de l’unité est chez nous pour faire le point. Nous faisons profil bas, car nous n’avons ni vu ni entendu les explosions, l’alerte n’a pas été donnée. Il nous apprend qu’un emplacement de combat a été trouvé à quelques centaines de mètres du poste. Nous aurions été sérieusement handicapés en cas de sortie, même avec le maître-chien. Notre lieutenant se met à rêver à voix haute en disant : « Nous aurions pu tenter quelque chose ». Une médaille le hante, c’est sûr ! Nous nous contenterons d’assurer la sécurité de l’équipe de soudeurs venus réparer la conduite sabotée. Pendant ce temps Hammaguir doit rationner son eau. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Inch’Allah.
Un jour nous recevons un nouveau. Un sergent-chef de quarante-sept ans qui vient de rempiler. On discute et par égard pour son grade, il veut ma nouvelle chambre individuelle, que j’avais obtenue suite à un départ. Il sera bien et devra copiner avec l’opérateur radio qui loge juste au-dessus de lui, un étage plus haut. Je regagne la chambre des caporaux ; chacun à sa place. Au demeurant, c’est un brave type miné par le chômage sévissant dans le nord de la France et qui a trouvé là l’occasion d’avoir une paye. Il ne reste pas longtemps. Suite à un faux mouvement il a le dos bloqué, on l’évacue sur Bechar. Un autre du même grade prend sa place, mais plus jeune, plus dynamique. Il tient ses distances avec moi, je dois obéir à ses ordres et c’est tout. De temps en temps le lieutenant, qui a une maladie de peau, me demande de lui appliquer un médicament en toute discrétion sur une épaule. Là c’est moi qui garde mes distances. ZKK a un infirmier. Une fois de plus, le lieutenant me confie le poste avec effectif réduit. Il part en patrouille avec les deux « Bahuts ». Je ne sais pas où il va, mais le PC de compagnie lui le sait. La sentinelle sur le toit m’appelle : « Chef ! Chef, viens voir ». Je monte sur le toit et il me montre un gars qui s’éloigne, fusil à la bretelle en direction de l’oued Guir. Il précise c’est un cuisinier ! Le type est à plus de deux cents mètres maintenant. Que faire ? On l’appelle, il ne se retourne pas, ne s’arrête pas. Tout de suite je pense « tirs de sommation ». Je m’empare du Mas 49 de la sentinelle et je vise. Un coup à gauche, un coup à droite de la silhouette avec une bonne marge de sécurité. On voit deux impacts dans la poussière et le type s’arrête. Il agite un bras, je crois qu’il revient. Assez pâle, il rejoint le poste un quart d’heure après et râle, il a eu la trouille. Je lui rappelle les règles du poste. On peut sortir, mais toujours à deux ou trois, pas très loin et en prévenant la sentinelle, mais surtout pas quand le poste est en sous-effectif. Je lui dis que pour moi l’incident est clos. Il ne sera pas rapporté au chef de poste. La leçon lui a servi, je crois. Il est vrai que les « cuistots » ne sortent jamais, mais montent la garde comme tout le monde. C’était un « coup de calgon ». Je crois que je vais l’avoir moi aussi le « coup de calgon » ! Bientôt huit mois de poste, entrecoupés de trois mois en opération, je deviens un peu agressif pour un pacificateur.

On m’envoie à Bechar par le prochain avion, moi, le chef d’escale. Les pilotes sont sympas, ils me font un certificat de vol. Je débarque pour le campement du PC et me retrouve de garde le soir même. Honneur suprême, je suis chef de poste. Je visite vite fait les emplacements des sentinelles, recueille le mot de passe et prend connaissance de la liste des hommes prévus. Le cahier de poste est à disposition. En attendant, je passe la fin de l’après-midi au foyer et discute avec des mecs qui jouent les gros bras. Ils savent que je viens de ZKK et disent : « C’est la vie de château là-bas ? Nous on crève de chaud, vous avez l’eau à volonté, nous on est rationné et on couche sous la tente ». J’encaisse les remarques et leur paie une bière. Ils deviennent bavards et disent travailler pour le DOP (police militaire) : « Tu sais mec nous les « fels », on les fait parler et pendant un petit tour en hélicoptère au-dessus du Djebel Bechar, on ouvre la porte et on les pousse ». Je me tais effaré, je ne proteste pas. Le caporal-chef pacifiste ferme sa gueule ! Ils bluffent peut-être ? Tout à coup je saigne du nez, une vraie hémorragie due à la chaleur. Il y a un 4x4 dehors on me met sur le marchepied et on me conduit à l’infirmerie. On me fait respirer un cachet écrasé, ça colmate la brèche. Tout va bien, j’ai quitté les fiers à bras. La nuit de garde achevée, je suis libre d’occuper ma journée du dimanche et je décide de visiter Bechar appareil photo à la main. Je suis en tenue de sortie, personne ne prête attention à moi, je circule librement à pied dans la palmeraie, fais un tour sur le marché, mais ne trouve pas le bordel militaire. Je rentre à la base pour me coucher et retourne le lendemain par avion à ZKK. Drôle de permission ! À mon retour au poste, je constate que l’on a fouillé dans mes affaires. Mes photos ont été visionnées et mon voisin de chambrée n’a rien vu, ne sait rien. Quelqu’un me prend pour une bûche. Une idée me vient à l’esprit. Voilà un éloignement fort bien venu pour qui cherche quelque chose. À part des livres de physique, de mécanique, quelques revues de Science et Vie, un livre sur le catamaran et un recueil de Prévert, rien de subversif. Même les lettres de mes parents sont neutres. Laisser un livre sur « l’exploitation des classes laborieuses » aurait été la pire des imprudences. Honnis soit qui mal y pense !

Un jour, nous sommes sollicités pour un renfort. Nous partons, le lieutenant, huit hommes et moi, vers un campement installé au bord de l’oued Guir. Il s’agit d’une section de notre régiment qui protège des prospecteurs d’eau. Ils forent entre 60 et 80 mètres sous terre avec un petit équipement, posent des tubes de 100 mm dans lesquels on peut faire descendre une pompe électrique. Pour l’instant dès que l’eau est trouvée, ils bouchonnent les tubes. Quelquefois la nappe est salée, alors ils forent un peu plus loin. De temps en temps, ils reçoivent des sacs de bentonite par avion. Je connais le chef de chantier, il veut m’embaucher après ma libération. Je refuse. Ce jour-là trois FSA se sont fait la belle en direction du Maroc, armés avec des Mas 49 dérobés au râtelier. Un seul Mas peut lancer des « patates » (grenades à fusil) et ils ont pris des « patates » en plus des munitions. Nous avons trois jours pour les retrouver et nous nous joignons à nos camarades pour la poursuite. Un pisteur harki est de la partie. Nous ne sommes pas en guerre et les fugitifs ne sont pas encore déserteurs. Pas simple de retrouver trois hommes dans un paysage chaotique où tout se confond et se ressemble. De plus, s’ils se sentent menacés, ils useront de leurs armes et pire, s’ils se joignent à un groupe rebelle, nous risquons l’accrochage. Pour l’instant nous n’avons pas l’ordre de tirer à vue. Au bout du deuxième jour, ils sont retrouvés par les soldats de leur campement et rentrent dépouillés de leurs armes, épuisés et assoiffés. Leur lieutenant les prend en main et leur donne une bière et une cigarette. Geste humain envers ses hommes, auquel j’assiste. La suite m’échoit. Je dois convoyer les trois hommes en direction de ZKK, où un avion va venir les chercher pour Bechar. Dans le GMC, ils sont assis dans la caisse contre la cabine du chauffeur, deux de mes hommes les surveillent avec leur mitraillette. Tout le monde est silencieux. Arrivés au poste, l’avion n’est pas sur la piste et en attendant, nous les mettons en prison dans la cabane en canisse où loge habituellement le chien. Ils sont à l’ombre et non entravés. Nous n’avions pas d’ordres pour cela. Enfin ils embarquent avec un de nos hommes pour les escorter. Ils sont semble-t-il résignés à leur sort. Rentré le lendemain, l’homme d’escorte nous dit que les trois « gus » se sont fait tabasser sur le tarmac par le DOP. Que sont-ils devenus ?

Cette fois la quille approche. Avec trois Francs-comtois, je rentre à la base de la compagnie, il nous reste deux mois à accomplir. Nous ne partirons plus en opération, mais à nous les corvées utiles. C’est une tradition non écrite. Après, c’est le train jusqu’au port d’Oran et passage à Marseille. Petit ennui à Lyon, des cheminots sont en grève, pas de train pour Besançon. Nous errons sur les quais et, coup de chance, un cheminot, reconnaissant notre accent caractéristique, nous propose de nous prendre dans son autorail qui rentre au dépôt. Seule condition, nous devons nous cacher dans la motrice en attendant le départ, qui se fait lumières éteintes. Nous rentrons gentiment dans nos foyers et je réveille toute la famille à trois heures du matin. Mon père sort du champagne, heureux de retrouver son fils ainé sain et sauf. Ma mère est en larmes. Au total, vingt-neuf mois pour devenir ancien combattant. Nous sommes au mois de mai 1960, je reprends mon travail à l’usine, ma place est toujours disponible et réservée, comme il se doit.