Origamis et crocodiles

Avec les enfants à l’hôpital.


Pour Andrée, les blouses roses : une évidence discrète et joyeuse. Être, simplement, à l’hôpital avec les enfants. À soixante-cinq ans, elle s’était plongée dans un nouvel apprentissage, assidue aux stages de loisirs créatifs et conférences de spécialistes pour assurer une présence utile et chaleureuse tous les mercredis à l’hôpital de Cimiez. Andrée s’immergea dans les origamis : comment avec un papier de soie transparent, jaune soleil ou rose indigo, faire surgir une cocotte, une colombe, un crabe ou un poisson.

Ma mère devint la dompteuse de crocodiles en perles de rocaille et fil de fer qui s’animaient au bout de ses doigts. Dans cet appartement, au premier étage d’un immeuble triste et populaire, ma chambre n’était déjà plus mienne : depuis plusieurs années, elle s’était égayée de laines multicolores, de cartons et sacs plastique avec papiers crépon, feuilles de Canson, feutres, peintures, tout le balluchon qui serait transporté à l’hôpital le mercredi suivant.
Maman, qui n’avait pas le temps de jouer avec nous pendant notre enfance, prise entre le travail au lycée, la vie à la maison et les jours qui défilaient, avait choisi à sa retraite de donner de son temps aux enfants le mercredi. Son engagement s’était fait simplement, sans expliquer, sans jamais s’approprier les attentes ou besoins des enfants. J’en avais même raté le lien avec sa propre histoire : les heures si brèves qui lui étaient accordées trente ans plus tôt, les jeudis ou les dimanches pour voir sa propre fille à l’hôpital Lanval, cette si grande détresse au moment des séparations et ces blessures ouvertes pour toujours.

Le mercredi, à 13 h 30 précises, elle quittait le parking du bas de l’immeuble au volant de sa Renault 5 crème : en route pour Cimiez ! Assise dans sa voiture, elle dépassait à peine du tableau de bord, tassée sur son siège, portant avec élégance sa paire de gants ajourés en dentelle et cuir pour ne pas se brûler en tenant son volant chauffé par le soleil. Après quelques côtes et lacets, carrefours et feux tricolores, elle était transportée dans les beaux quartiers, si calmes et vides dans ces heures de début d’après-midi. On devinait cependant une vie, riche et facile sans doute, derrière les fenêtres des villas et bâtisses victoriennes de la Côte d’Azur.
13 h 50 : à l’entrée de l’hôpital, Andrée retrouvait ses amies, souriantes et bavardes, avant de rejoindre le service pédiatrique. Quelques échanges sur la semaine, surtout avec Geneviève. Leur complicité s’était ancrée par des destins similaires : l’une et l’autre avenantes, sociables, avec le cœur au bord des lèvres, avaient épousé des bourrus, ours repliés dans leur antre, sans leur donner le plaisir d’inviter la vie et les êtres dans leur chez-soi. Andrée s’activait malgré l’arthrose aux genoux, les embouteillages du centre-ville, ses enfants partis loin, les soucis, le mal de vivre de sa fille aînée, les tensions conjugales. Andrée sortait, vivait, partageait, puisait au fond d’elle-même une énergie pour être là, joyeuse et présente.

L’arrivée dans le service, le silence après le déjeuner, la sieste pour les plus jeunes et les plus fatigués, Andrée et Geneviève se dirigent vers le bureau des infirmières, sourires chaleureux et informations précieuses échangés chaque semaine : préciser dans quelles chambres aller, ou ne pas aller, savoir à quelle heure rassembler celles et ceux qui pourraient se déplacer, prioriser les enfants sans visite aujourd’hui, prendre des nouvelles, discrètes et bienveillantes. Chambre 10, la première porte est poussée, puis se referme délicatement. Un murmure, une phrase légère flotte dans le couloir : « Qu’est-ce que tu veux faire ? Des pompons ? Un coloriage ? Prends le temps de choisir. » Andrée a quitté la chambre 10. Une paix et une lumière douce l’accompagnent. Elle longe le couloir, doucement. Une autre chambre, une autre vie.
16 h 30 : les enfants se rassemblent dans la salle commune, utilisée les lundis et jeudis par l’instituteur. Un groupe se forme autour de Geneviève pour un atelier « perles de rocailles » : on sort le métier à tisser, les fils de nylon, les perles aux couleurs chatoyantes, un jeune garçon rejoint les deux adolescentes, il réclame un crocodile, c’est la plus grande des deux qui l’aide à faire un reptile rayé vert et rouge, à l’œil bleu turquoise. Andrée s’affaire avec la laine, elle prépare le matériel pour faire des pompons : la petite fille qui est avec elle commence, passe son brin de laine au centre du carton, l’emmêle après quelques tours, recommence, s’agace, c’est un peu long pour elle. Andrée raconte en même temps une histoire, elle ne lit pas, invente, explique aussi la vie à la campagne, dans la plaine des Vosges : traire les vaches, aller chercher le lait de bonne heure, l’école en face de l’église, la classe unique, la sortie de l’année au salon de l’agriculture… La petite fille écoute, captivée par cette musique qui la transporte dans un autre monde. Le pompon est fini, elle l’offrira à son papa bientôt, quand il viendra la voir.

Le soir tombe sur la ville, l’éclairage des couloirs du service pédiatrique a suspendu les heures. Les chariots des repas s’engagent à l’autre bout, il faut rentrer. Fatiguée, silencieuse et droite, son sac à trésor à la main, Andrée quitte le bâtiment. Un baiser à Geneviève, « À mercredi prochain ! ». La petite Renault 5 au siège avachi est à sa place sur le parking. Deux coups de démarreur, retour vers sa banlieue, son appartement du premier étage, là où les heures sont les pires : chacun chez soi, les bruits dehors, la rue est aux dealers et aux mobylettes qui pétaradent. Elle va vers cette autre vie qui lui ressemble si peu. Demain il fera jour, elle ira au marché sur la place du Ray, puis au supermarché Casino, le pas toujours plus douloureux. Mais il y aura encore des mercredis à Cimiez pour partager, pour aimer, toujours avec les enfants, tout cet amour simple, discret, évident.