Je vis à La Marche

Plusieurs collèges de la Nièvre ont participé au « Parlement des invisibles des jeunes ». Ce texte a été écrit avec l’aide de la professeur de français d’Alexia, Lise Duwa.


J’ai quinze ans. Je suis Nivernaise, ce département est pauvre (on le surnomme la diagonale du vide, ce n’est pas pour rien) mais riche en monuments historiques avec une histoire passionnante. Je vis à La Marche, tout petit village d’environ six cents habitants. La Loire, l’église, les nombreux lavoirs et les restes du donjon font le charme de ce village. Avec le temps, les maisons deviennent des ruines et les routes des chemins.
Il n’y a aucun commerce dans le village : ni boulangerie ni épicerie. Le marché le dimanche matin est le seul moyen d’avoir des produits locaux et frais. Je suis née à Lyon où j’avais l’habitude d’avoir tout ce dont j’avais besoin à côté de chez moi. Les magasins étaient à cinq minutes à pied alors que de La Marche il faut faire dix à trente kilomètres pour trouver une grande surface ou un centre commercial. Je me déplace qu’en voiture avec mes parents. En vélo, les distances sont trop décourageantes…

Ma vie dans cette grande ville me manque mais pas le bruit constant des voitures et des gens dans les rues. À la campagne, beaucoup de vieux se sont installés – ce qui rend les villages moins vivants. Plus tard, dans quelques années, j’aimerais retourner dans mon département natal, le Rhône. À Lyon, il y a beaucoup plus de lycées, d’universités, de bus, tramway, taxi, ainsi que des bibliothèques, musées, théâtres… Ici on ne peut malheureusement pas bénéficier de tout ceci car on est trop peu d’habitants.

Je suis arrivée dans la Nièvre à cause de mes parents depuis environ sept ans. Ils habitaient à Villié Morgon, un petit village dans le Rhône à une demi-heure de Lyon. Mon père cherchait du travail et fut muté à Cosne-Sur-Loire en tant que professeur alors nous avons déménagé. À la campagne, tout le monde se connaît, on peut toujours compter sur quelqu’un du village en cas de problème. Le week-end, je ne sors pratiquement pas pour profiter du bon air ou pour jouer avec des amis. Mon sport me demande beaucoup de temps. Je fais du basket depuis onze ans (ça se joue à cinq contre cinq). Je joue au club de la Charité et en niveau régional. Je suis souvent en déplacement à Dijon, Macon, Sens ou encore Chalon, le seul moment de libre qui me reste c’est le dimanche est je le consacre souvent à mes devoirs. Parfois, on me demande si je préfère la ville ou la campagne et je réponds (la plupart du temps) la ville. Je me demande si je préfère ce que je n’ai pas. La tranquillité, la nature, les animaux sauvages, les chemins de terres, les cours d’eau ainsi que les vieilles bâtisses en pierre restent quand même les gros avantages d’habiter à la campagne.

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C’était le 8 octobre 2008, le jour de mon anniversaire. J’attendais mes amies et ma famille avec impatience, dans ma longue robe bleue. Mes cousins me manquaient beaucoup, je ne les avais pas vus depuis les vacances d’été. Il était 14 heures et nous commencions seulement à manger. Ma mère avait préparé un bœuf bourguignon. Plus d’une heure plus tard : le dessert – un framboisier orné de sept bougies. Et oui, j’avais sept ans ! Une fois le dessert terminé, j’avais ouvert mes cadeaux. Mes tantes et mes grands-parents m’avaient gâtée mais mon plus beau cadeau restait à venir. Mon père m’avait annoncé qu’il y avait une surprise dans ma chambre. Avant même qu’il termine sa phrase, je montai les escaliers deux par deux. J’ouvris la porte de ma chambre et vis un somptueux et majestueux piano droit noir devant mes yeux. C’était le plus beau jour de ma vie. J’étais éblouie devant la merveille qui se présentait à moi. J’ai serré mes parents fort dans mes bras avant de me ruer sur les touches.

Je jouai presque tous les jours des morceaux plutôt simples pour commencer, puis de plus en plus compliqués. Pour me perfectionner, je pris des cours à l’école de musique de La Charité-sur-Loire. Je travaillais énormément. Chaque morceau, je le jouais en boucle jusqu’à ce que j’obtienne un son parfait. Après avoir pris des cours pendant cinq ans, j’ai dû arrêter car je faisais aussi du basket, de la danse et ma mère souhaitait que je me concentre sur ma scolarité.
Je continuais à jouer du piano, avec moins d’assiduité. Je créais mes propres compositions, je cherchais à reproduire les mélodies que j’entendais à la radio ou à la télé. Aujourd’hui, j’en joue encore. Je recommence même à jouer des morceaux plus élaborés lorsque j’ai le temps.

Jouer, c’est un peu s’évader. Lorsque je joue, j’oublie tout ce qui m’entoure et toutes les choses importantes à accomplir. Il y a quatre ans de cela, j’ai perdu trois membres de ma famille qui comptaient beaucoup pour moi : mes deux arrière grands-pères et mon arrière-grand-mère. C’est dans ces moments-là que la musique prend toute son importance. Elle m’a rendu le sourire et donné la force de me battre.
Mon arrière-grand-mère était pétillante. C’est elle qui m’avait donné le goût de la musique. Un jour, elle m’avait confié la partition d’un morceau assez triste et mélancolique. Je l’aimais particulièrement. Les cordes de mon piano résonnaient. Depuis son enterrement, ce morceau est gravé dans ma mémoire. J’avais mis longtemps à l’apprendre mais depuis ce jour, je ressens profondément et je contrôle chaque nuance, chaque note, chaque déplacement de mains.