La répétition s’empare d (...)

Plusieurs collèges de la Nièvre ont participé au « Parlement des invisibles des jeunes ». Ce texte a été écrit avec l’aide de la professeur de français de Julie, Lise Duwa.


Voilà une nouvelle journée qui débute. La répétition s’empare du temps. Les rêves laissent place à l’aurore. Le monde s’éveille de nouveau. Cette satanée sonnerie qui me réveille tous les matins, j’en ai assez ! En un instant, je ne me sens plus libre de mes pensées. Ce sentiment de confort m’échappe, s’évapore. L’angoisse prend déjà le dessus. Je me remémore qu’aujourd’hui des tonnes de contrôles m’attendent sûrement. Mais bon, si je commence la journée en me disant ça, je ne suis pas prête d’y arriver alors en un rien de temps, je pousse ma couette et me mets debout. J’ouvre mon vélux pour regarder le temps. Ouais, pas terrible en effet. Au lieu de porter un slim bleu, je vais opter pour un noir – ça m’évitera d’avoir des tâches de boue. Les bouquins que j’avais pris la veille pour réviser atterrissent dans mon sac. Je me hâte de me préparer. Après un moment dans la salle de bain, je descends prendre mon petit déjeuner même si généralement, je ne mange pas beaucoup le matin. Enfin, je relis quelques cours. Il est temps de partir. Ma mère m’emmène au collège.

J’attends impatiemment les bus. Avant l’ouverture du collège, nous nous réunissons, au même endroit, comme un petit troupeau. R. s’occupe de la musique ainsi que Q. alors parfois, quelques désaccords se font entendre. L. me raconte les dernières nouvelles pendant qu’A., commence déjà à chanter, malgré la réticence de tous... T. et C. arrivent enfin. C’est pas trop tôt ! À peine arrivés, ils sont déjà repartis, mais avec moi, cette fois. Les dix mètres qui nous séparent du collège sont une vraie épreuve, sachant que nous allons nous arrêter toutes les deux secondes pour dire bonjour. Nous pressons le pas. Le rituel veut que nous accompagnions T. aux casiers, puis nous allons nous asseoir sur nos marches, près de la salle d’arts plastiques. Oui, je dis « nos marches » car personne ne se met jamais là, mis à part les 3e. Il fait sombre ce matin, je vais allumer la lumière. Déjà 7 h 48, il faudra qu’on se dépêche. Tout le monde sort ses cahiers et des échanges s’opèrent ! La sonnerie retentit tel un cri perçant. Les rangs se forment. À dire ça, on se croirait à l’armée. Des bises, des rires, des voix s’épanouissent autour de moi. En cercle, mes amis parlent de faits divers, je leur tourne le dos. J’observe les professeurs de sport traversant la cour, les élèves qui me regardent du premier étage, les surveillants qui se tuent à nous dire de nous ranger, les retardataires dont quelques-uns de ma classe, les classes allant en étude... En me disant bonjour, A. me tire de mes pensées.

Aucun professeur à l’horizon, je décide d’aller m’asseoir. Les autres me suivent. Les discussions de ce matin sont assez banales : « Pourquoi notre professeur n’est pas encore là ? Qui gagnera son pari : celui qui dit que l’on a une heure d’étude ou l’élève qui présume que le professeur est simplement en retard ? » Notre enseignante pointe le bout de son nez. T. me fait remarquer qu’elle a changé de coupe de cheveux. Je l’observe brièvement mais ne relève pas vraiment. J’attrape mon sac et monte les escaliers en direction de la salle de classe. Dans le couloir, la porte me claque au nez, je ne me demande même plus qui cela peut bien être : c’est toujours T. Je m’installe en classe et remarque que ma voisine de français n’est pas là. Au moins, ça me fera plus de place. Le cours commence. Aujourd’hui, après le contrôle, nous allons lire une nouvelle puis la résumer. Pendant la lecture, je m’interromps plusieurs fois. Je n’aime pas lire quand je ne comprends pas. Je reprends alors plusieurs fois les mêmes pages. Après avoir terminé de lire, je commence à griffonner sur une feuille. En deuxième heure, la conseillère d’orientation intervient. Je préférerais avoir français. D’ailleurs, ensuite j’aurai sport, ce qui me rappelle que j’ai des courbatures à cause de mon cours de danse de samedi. Afin de reprendre les bases de la gymnastique, il faudra que je m’entraîne à faire des saltos : les barres, le sol, la poutre, cet univers me manque. Le son de la voix de T. me ramène à la réalité. Je lui prête ma gomme et retourne à mon résumé, il ne reste plus que cinq minutes. Je crois que j’ai rêvassé une bonne partie de l’heure. Le cours terminé, la conseillère arrive. Cette heure est encore plus longue que le cours de technologie. 9 h 55 ! Le meilleur moment de la matinée : la récréation. Pas de conflits à l’horizon. Bon, alors je vais me promener. C’est déjà l’heure d’aller en sport.

J’adore, c’est vraiment bien. On est en cours mais en même temps, on rigole et on s’amuse. Sur le trajet, la bonne humeur est au rendez-vous. Le cours se déroule en musique. Les pyramides et les acrobaties s’enchaînent. Pendant la course, quelques pieds se crochent. Pour amortir les chutes, les tapis en mousse sont nos meilleurs amis. En fin de séance, une réunion s’impose pour faire le bilan sur les progrès constatés. Dans les vestiaires, nous nous pressons afin de sortir avant les garçons. À la sortie, notre professeur nous attend. Les garçons sont déjà rassemblés et une atmosphère pesante règne. Il n’y a pas un bruit. J’interroge mes camarades du regard, en vain. Nous prenons le chemin du retour. Mes plus proches amis étant devant, j’accélère ma marche. En doublant quelques personnes, mon nez me chatouille. En passant près d’A., je reconnais son parfum habituel. Douceur et délicatesse accompagnées d’une touche de vanille. Plus loin, j’identifie la fragrance d’Hugo Boss près de la bande de garçons. Une fois arrivée au collège, je dois vite aller manger sans savoir ce qui s’est passé à la fin du cours de sport. De toute façon, il faut tout le temps se presser, ce qui a tendance à m’énerver. Donc, plus on va me dire de me dépêcher, plus je prendrai mon temps. Mes parents ne pouvant pas venir me chercher, je dois rentrer à pied. Après avoir dit au revoir à tout le monde, je prends le chemin du retour, accompagnée d’un ami. Nous nous quittons après le passage sous terrain. Quand j’arrive chez moi, il faut que je me hâte. Je mange ce que je trouve dans le frigo. Mon sac terminé, je descends les marches deux par deux.

J’entends le bruit d’un moteur de voiture. C., une amie danseuse, arrive. Nous quittons La Charité en direction de Nevers pour aller à la danse. Avec C., nous nous échauffons avant de commencer. J’ai peur. Mon sourire forcé me trahit davantage qu’une grimace. Nevers, ce n’est pas vraiment chez moi. Au club de La Charité, je connaissais tout le monde et je me sentais rassurée par cette convivialité et cette bonne humeur permanente. En fait, ma prof m’a intégrée dans une compagnie plus performante, mais moi, j’estime que je n’y ai pas ma place. Après une heure trente de « barre à terre » (assouplissements), j’enchaîne avec le cours technique où l’âge moyen est environ vingt-cinq ans. Malgré l’appréhension, j’essaie d’être naturelle quand je danse. Je cherche la pendule à peu près tous les quarts d’heure. Peu à peu, je me sens mieux. Ce n’est pas encore parfait mais ça progresse. Les exercices s’enchaînent et les difficultés aussi. Après de longs échanges sur un projet, le cours se termine. C. et moi n’en pouvons plus. Un bref passage dans les vestiaires et nous repartons.

Dans la voiture, les conversations tournent autour de l’école, des études. Pendant un instant, je ne les écoute plus vraiment. Je pense à ce matin, puis à nouveau à mon cours de danse et enfin, à toutes les choses qu’il me reste à faire pour demain. Une fois rentrée, je commence mes devoirs. 17 h 30, 18 heures, 19 heures. Entre les rédactions de français, les devoirs maison de mathématiques, les devoirs communs de SVT, les PPC (Prises de Parole en Continu) d’anglais, je ne m’en sors plus ! Et puis les profs me font bien rire avec leurs devoirs donnés à l’avance. Nous avons tellement de choses à faire entre temps que c’est impossible de s’avancer pour la semaine d’après. Je termine mes devoirs, il est à peu près 20 heures. Je suis fatiguée. Plus j’apprends, moins je m’en souviens. Après avoir fait mon sac, préparé mes affaires, envoyé quelques messages à mes amis, je monte me coucher. J’escalade mon lit et regarde le ciel. Ce soir, il fait froid. Les étoiles brillent dans cette nuit obscure. La lune éclaire le monde. Je reste un moment ici, pour ne plus penser à rien. Demeurée là, la tête dans les étoiles. Un frisson me parcourt. Dans un même élan, je referme mon velux et me glisse sous ma couette. J’éteins ma lampe de chevet. Le calme règne à présent dans ma chambre. Je me concentre sur les bruits extérieurs, le vent soufflant sur les feuilles. J’entends la plainte du carillon, un bruit mélancolique, délivré par la brise. En me retournant, je ferme peu à peu les yeux, pensant à ce que la vie m’apportera de nouveau... Ce que je sais, c’est que mes rêves sont intacts et j’espère bien les réaliser.

Je m’appelle Julie et j’ai quatorze ans. Voilà une de mes journées.