J'espace mes présences

Devenir animateur.


Je ne sais si on devient animateur par hasard, mais en tout cas, pour moi cela a commencé le jour où l’association d’artistes amateurs dont j’étais le secrétaire chercha à se distinguer lors de son exposition de Pentecôte. Il fallait faire autre chose que d’exposer les œuvres des artistes pendant trois jours. Proposer une animation au public. Pourquoi pas de la sculpture ? J’avais l’idée de mettre au travail ceux qui étaient intéressés au sein d’un atelier dédié à l’initiation. On allait s’affairer en plein air sous une tente, dans des bacs à sable avec les outils les plus simples, soit : un burin et un maillet en caoutchouc. La douleur serait limitée si l’on se tapait sur les doigts. La matière : du béton cellulaire facile à trouver et à travailler. Penser aussi aux yeux des participants et fournir des lunettes de protection. Petite participation aux frais prévue. Ce fut un succès, beaucoup voulurent tenter l’expérience et repartirent en général avec un bas-relief obtenu après une après-midi de labeur. J’étais l’animateur en chef car le plus expérimenté de l’aventure. Je venais en effet de terminer une sculpture en pierre de deux mètres de haut, taillée sur place, érigée sur la place de la mairie. Son titre : « La femme est l’avenir de l’homme ». Jean Ferrat envoya un mot de félicitation pour l’inauguration.

Avec des complices nous avons animé cet atelier cela pendant cinq années consécutives, puis une règlementation sur le nombre des participants sous une tente ouverte et la remise en cause de la tente elle-même pour raisons de sécurité, vinrent à bout de l’initiative. Une commission de sécurité devait passer et se faire payer pour rendre une autorisation. Trop cher. Entre temps, l’expérience ayant marqué certains esprits du corps enseignant, nous avons eu des demandes pour agir en milieu scolaire comme intervenants extérieurs. Une classe de CM2 voulait un peintre et un sculpteur in situ. Peindre dans une classe avec de la gouache ne pose pas de gros problème matériel à priori, car cette activité fait partie de l’enseignement. Avec un peintre confirmé, c’est déjà mieux. Pour la sculpture avec du béton cellulaire, c’est plus compliqué en milieu fermé, car il y aura de la poussière. L’école devait dédier un local. Mon copain peintre resta dans une classe. Moi, je fus dirigé vers une cave voutée sans trop d’aération avec douze élèves de CM2. En majorité des filles curieuses. La présence d’une institutrice aurait été la bienvenue, car j’étais légèrement angoissé d’être seul avec des élèves. Cela ne me semblait pas normal. J’avais déjà participé à une expérience similaire quelque temps avant dans une autre classe de CM2 lors de la réalisation de la sculpture pour le compte de la municipalité, l’institutrice suivait ses élèves. Nous avions travaillé sous un préau et tout le monde était satisfait, sauf l’inspection académique qui avait estimé que le projet pédagogique était mal ficelé et dominé par l’intervenant extérieur. Dur d’être animateur bénévole et institutrice…
À la fin du premier jour de stage qui devait s’étaler à raison d’une après-midi sur plusieurs semaines, une conversation avec mon collègue peintre m’apprit qu’il était aussi seul que moi dans sa classe. Pendant l’activité les institutrices se retrouvaient pour un café. Un coup d’œil de temps en temps apparemment suffisait. Mes élèves étaient attentifs et assez contents de se défouler en sculpture. Surtout leur recommander de ne pas faire de poussière en soufflant sur les motifs, d’ailleurs assez simples. Des modèles pris dans des albums à colorier. Et puis un jour le « pépin » arrive : je rattrape de justesse une fille qui tombe vers le sol en ciment. Personne ne s’étonne chez les élèves : « On a l’habitude, crise d’épilepsie. » Une élève court chercher la directrice qui trouve les gestes appropriés. On emmène l’élève, l’incident est clos. Je réalise que je suis un grand naïf livré à lui-même. On approche de la fin du cursus et je ne répondrai pas à une sollicitation anticipée de la directrice. Décision confortée, mais non formulée sur le fait qu’une ou deux participantes parmi les plus âgées du groupe m’appellent par mon prénom et cherchent le contact, d’autant plus facile que lors de la tenue des outils il faut guider des mains maladroites. C’était il y a plus de vingt ans. J’étais cependant atteint par le désir de transmettre.

Lorsqu’une baisse de la charge de travail de mon entreprise se concrétisa par un plan de formation qui palliait à des licenciements programmés, je m’inscrivis comme formateur étant moi-même technicien et dessinateur industriel. Après huit jours de formation intense, je reçus deux groupes de trente-cinq personnes pour les initier au dessin industriel. Celles-ci assistaient par ailleurs à des cours théoriques en français, mathématiques et technologie. Des personnes mures, mères de famille et formées à la production horlogère. L’expérience dura six mois au cours desquels je dus inventer une pédagogie destinée à des adultes. Toutes ces dames s’intéressaient à la fois au cours développé et au tricot. En effet la majorité d’entre elles tricotaient en m’écoutant sauf pour empoigner un crayon. On avait souligné pendant ma « formation de formateur » l’utilité des questionnaires à trous dont il fallait combler les manques. Je distribuais donc les feuilles que l’on ne me rendait pas. Je donnais la ou les solutions au tableau et les participantes pratiquaient l’autocorrection. Pas question de mettre des notes. Faire saisir à des personnes qui n’avaient pour la plupart pas eu accès au dessin technique, le sens poétique de la perspective pour imaginer l’espace, n’était pas du tout évident. Nous avons donc appris à monter des volumes en carton à partir de surfaces développées. Nous avons construit un village. Des dames refaisaient les exercices avec leurs enfants une fois à la maison. Nous avons aussi appris les coordonnés rectangulaires en construisant des nuages de points qui rejoints par des lignes donnaient une figure. Il fallait donner à tout cela l’allure d’un jeu. Nous nous entendions bien. Quelquefois je dus faire face à des questions plus pratiques du genre : « Qu’allons-nous devenir après cette formation ? » Question sans réponse, car je n’étais ni DRH ni délégué du personnel. Autre demande : « On me propose de négocier mon départ j’ai trois enfants. Votre avis ? » Que dire ? « Lâchez la bride ! Cramponnez-vous tant que vous pouvez ! » Difficile de répondre moi-même n’étant pas fixé sur mon sort. Bref, de temps en temps des ouvrières étaient rappelées dans leur atelier d’origine ou un autre, pour compléter une chaine de montage. La formation était une réserve de main d’œuvre avec un budget soutenu par les pouvoirs publics. Un jour on me pria de rejoindre mon atelier de production.
Le manuel de formation que j’avais laborieusement élaboré avec des copier-coller de livres techniques et même empruntés aux Francas a fait le bonheur d’un jeune enseignant dans la spécialité. Ma pédagogie avait été, je crois, appréciée. Quelqu’un avait « vendu la mèche ». À cette occasion je crois avoir réalisé que j’avais peut-être manqué une vocation d’enseignant.

Une fois à la retraite je décidai de m’occuper. Une maison de quartier disposait d’un atelier en sous-sol et cherchait un animateur bénévole en sculpture. Cela allait de soi pour moi. Or il se trouvait dans cet atelier les conditions matérielles pour réaliser de la poterie. Je connaissais cette activité pour l’avoir pratiquée en stage de vacances avec ma famille. Il me fallait une mise à niveau et je conclus un accord avec le directeur pour repartir en stage de huit jours à temps complet chez un professionnel. Comme il y avait un four, je devais maitriser la cuisson des émaux. Au début de l’activité, bien que bénévole, on me pria de réunir un effectif convenable sinon l’atelier serait fermé, huit étant un minimum. On ne pouvait en mettre plus ! La direction voulait réaliser du « bénef » sur le bénévolat.
On commença à deux puis trois et un jour on me confia un handicapé profond qui s’exprimait avec « un Blis ». Il s’agit d’un livre avec des idéogrammes répondant à un désir ou une situation. Le garçon était déposé avec son fauteuil en début d’après-midi et repris le soir. On me l’amenait pour deux ou trois heures. Ses mains atrophiées ne pouvaient que malaxer la terre et il paraissait heureux d’être avec nous et semblait éveillé. Je n’avais aucune formation pour ce type de situation et un incident eut lieu. Assoiffé il réclama à boire par le biais de son « Blis ». Je le servis et il fit « une fausse route ». Il reprit son souffle grâce à l’aide d’une potière, mais l’alerte avait été sérieuse. Méfiant je me renseignai auprès d’une association d’handicapés qui m’envoya un évaluateur. Tout d’abord il m’indiqua que la personne en fauteuil ne pouvait être abandonnée et devait être accompagnée par un assistant. Je n’avais pas le droit de poser la main sur lui ni de lui laver les mains, de plus je n’avais aucune qualification pour lui porter secours le cas échéant, sinon faire appel au SAMU. Le bilan de l’accès au local était désastreux : pas de toilettes conformes, un seuil, des escaliers au lieu de pentes douces. Bref sa place n’était pas dans cet atelier. Je priai l’évaluateur de rencontrer le directeur pour lui exposer les faits. Celui-ci, étonné par la situation proposa bêtement de fermer l’atelier alors que vingt-quatre personnes avaient payé leur stage. À force d’insistance je sus que l’initiative de prendre un handicapé avait été prise par une personne chargée des inscriptions qui voulait « faire du social ». Ceci permettait de faire appel à des subventions vers des partenaires sociaux. On m’avait mis devant le fait accompli.
L’atelier ne fut pas fermé et je provoquais une rencontre à trois avec le directeur et la personne du recrutement. Je dus rappeler clairement que ma position de bénévole ne pouvait être assujettie à aucun contrat de travail sinon je devenais salarié avec des conséquences au niveau de l’URSSAF. Donc on ne pouvait rien m’imposer et j’étais libre de coopérer, de démissionner ou pas. Une menace prise au sérieux.

Lorsqu’une nouvelle tentative fut envisagée je demandai à rencontrer la candidate qui avait cette fois des mains valides. Son accompagnateur fut mis devant ses obligations et les lacunes du local. La personne en fauteuil trouva l’accès peu commode et renonça au bout de la période d’essai de trois séances. Au bout de six mois, je me retrouvai à la tête de trois ateliers : un de sculpture et deux de poterie. En tout vingt-quatre personnes réparties sur trois jours de la semaine. La cohabitation entre les activités dut être arbitrée, car le local devait rester propre pour la suivante. Je dus quelquefois mettre un tablier de dictateur.
Quand on dirige des ateliers de ce type, certaines personnes considèrent la somme qu’elles ont dû payer pour leur loisir et vous veulent à leur service même en dehors du lieu surtout si vous tolérez de les intégrer en cours de cursus. J’ai commis cette erreur avec une élève potière en voulant lui faire rattraper son retard par rapport au groupe. Elle devint exigeante au point de vouloir monopoliser toute mon attention. C’était logique elle avait du retard. Devant ma résistance au favoritisme, il y eut un éclat. Ce jour-là, je mis mon tablier de dictateur.
Mon expérience d’animateur pour adultes me permettait de tenir la parole devant un auditoire restreint à qui je devais expliquer que ce qu’ils devaient entreprendre en poterie était la technique ancestrale, de tous les potiers du monde. La pédagogie d’un atelier de ce type consiste à montrer que faire un objet désiré est possible en le en duo avec l’apprenant, mais surtout pas à sa place. Quelquefois une personne astucieuse échange son objet avec le vôtre si vous avez été jusqu’à la cuisson. Il faut donc détruire immédiatement l’objet modèle. Souvent une exposition de fin d’année vient couronner le tout où il faut valoriser le travail de ses élèves. La mise en couleurs est laissée à la libre expression des auteurs, mais la conduite du four toujours sous la responsabilité de l’animateur qui ne peut produire pour lui, car il doit faire fonctionner le groupe.

En sculpture c’est un peu différent, car les matériaux peuvent être très divers. Dans mon atelier il s’agit de taille directe sur de la pierre. Il n’y a pas de modelage préparatoire et en principe il faut une bonne vision dans l’espace. Un sculpteur doit pouvoir tracer les contours de l’objet sur toutes les faces du bloc qu’il a choisi avec un feutre indélébile. Ensuite il enlève la matière progressivement. Tous achètent leurs outils en boutique spécialisée ainsi que leur matière. Ils bénéficient du local commun à la poterie avec deux tables contenant du sable. Huit personnes qui tapent, qui liment, qui meulent au coude à coude cela crée un effet d’entrainement digne d’un atelier du moyen âge. Là on s’aide sur une difficulté et on boit un coup au casse-croute de la fin d’activité, car la poussière dessèche la gorge.
J’ai donné l’impulsion et dix ans après je me suis retiré, car les élèves étaient devenus des experts et expertes dans les trois dimensions. Un jour on vous dit, de préférence au cours du repas de fin d’année, que vous semblez désœuvré aux rendez-vous de l’atelier. En effet votre aide est devenue symbolique, car les élèves ont dépassé le maître. En clair on n’a plus besoin d’animateur qui oblige à payer une cotisation à l’année alors qu’une association coute moins cher en loyer. On m’offre donc la présidence et une place autour de la table de travail déjà trop étroite. J’opte pour un établi à la lumière du jour et loin de la poussière générée par les meuleuses. Un jour d’absence, ma meilleure amie « me pique » la place bien sûr plus enviable que le coin d’un bac à sable. J’espace mes présences.
Comme je suis toujours en charge de deux ateliers de poterie, un problème de cohabitation surgit avec la poubelle du casse-croute non vidée et le four encore chaud le samedi après une cuisson de poteries. Dans les deux cas, je suis responsable et je mets mon tablier de dictateur. C’est sans effet. Je dois vider la poubelle en tant que « président » et ne plus mettre en route le four le vendredi soir. Je refuse cette dernière injonction et propose ma démission. On tergiverse par la plaisanterie. Le pouvoir m’échappe et mes élèves se révèlent aussi durs que leur matière. La pierre. Des provocations viendront plus tard, car il nait des réflexions teintées d’opinions de droite sur l’actualité. Fils d’ouvrier, ancien syndicaliste, je porte la contradiction aux propos tenus en restant « fair-play ». Un cycle de joutes oratoires vient de voir le jour. J’aime le combat idéologique, mais ne vaut-il pas mieux se coltiner avec la matière moins dure que certaines cervelles ?

Un jour la fatigue aidant, je rends mon tablier de potier, trouve un remplaçant après dix ans de bénévolat. Pas une lettre de remerciement de la part de la direction de la maison de quartier qui en est à son quatrième directeur, tellement la gestion est lourde, encombrée de salariés choisis parmi des affidés. Chez les vingt-sept animateurs, trois sont des bénévoles et perçus comme sans références valables. Comme moi. On discrimine, on méprise. Qui tue le bénévolat alors qu’il apporte l’argent des stagiaires ? Maintenant, j’ai pris le parti de l’écriture et fabrique des livres pour moi et des copains en mal de biographie. C’est de la microédition avec des moyens informatiques. Quelques livres au prix coutant : papier et encre. J’imprime, je coupe, je colle, je dépose à la BN et j’essaie de vendre en librairie, dans les petits salons régionaux, dans les médiathèques et les Super Marchés. Mes premiers textes ont été des divagations humoristiques. J’ai à mon actif trente-huit nouvelles et treize titres. Je m’essaie au roman de deux cents pages et aussi au polar. Peut-être vais-je faire un tour dans la poésie ? J’ai soixante-dix-huit ans et du temps devant moi. Je dois prendre soin de mes neurones, de mes articulations et gérer du déficit.