Les poissons que je traque

Plusieurs collèges de la Nièvre ont participé au « Parlement des invisibles des jeunes ». Ce texte a été écrit avec l’aide de la professeur de français de Quentin, Lise Duwa.


Quand j’étais petit, mon père m’emmenait toujours avec lui à la pêche, enfin, sauf les soirs de semaine car le lendemain, j’avais école… Depuis, je suis mordu de pêche. À cinq ans, j’ai eu ma première canne : elle était verte avec des bandes noires et un moulinet gris. Je la laissais dans ma chambre, en sécurité. Maintenant, j’en utilise cinq régulièrement.

L’année dernière, j’ai fait des petits boulots : la tonte de la pelouse, la taille des haies. L’été, j’aide mon cousin dans les champs pour déchaîner (on retourne la terre pour que ce soit plus joli et qu’il ne reste pas de repousses). J’ai gagné 10, 20, 30 parfois même 60 euros et pendant tout l’hiver, j’ai bossé comme un fou avec mon père. Il est menuisier, il travaille dans une usine à la Charité où il fabrique des meubles. Je l’ai aidé au bois à abattre des arbres, à les élaguer, à enlever les branches de façon à ce qu’il reste le tronc et à les couper en morceau. C’est tout le temps du un mètre.
En mai, j’ai eu 14 ans et à peu près 140 euro. Ce n’était pas mal… En tout, j’en avais économisé 220 euro. Avec ça, je pouvais déjà m’offrir la canne de mes rêves mais à quoi cela sert-il d’avoir une canne sans moulinet ? J’ai donc encore bossé avec mon père. Le bois qu’on a travaillé pendant l’hiver, on fait des tas avec, on l’empile. Avant l’été on passe avec un tracteur ou une remorque et on charge le plus de bûches possibles puis on va le livrer aux clients. On a rempli huit remorques d’environ cinq stères ! Avec tout ça j’ai gagné 100 euro j’en avais donc 320 en tout. J’ai encore fait des petits boulots au printemps. J’ai fini par avoir 380 euros. Avec cette somme, j’avais assez pour m’offrir la canne, le moulinet et de la tresse. La tresse, c’est un mono filament, comme de la corde mais super fin. Il y en a de toutes les couleurs.

Je ne pouvais plus tenir en place, je suis allé chez mon fournisseur, chez Nevers Pêche. J’ai demandé l’avis du patron (je le connais bien, à force) sur une canne casting pour pêcher au leurre et les gros poissons comme le silure, le brochet et le sandre. Le leurre, c’est de l’imitation de poisson, en plastique dur ou non. On le lance, on fait du ramener/lancer pour attirer la curiosité sous l’eau. Il m’a conseillé une canne Sainte-Croix ou une Sakura avec un grammage de 30 à 70.
La Sainte-Croix était très belle, de couleur vive mais c’est la Sakura qui m’intéressait beaucoup. Elle était rouge et blanche avec des anneaux violets. Maintenant que j’avais la canne, il me fallait un moulinet. Au rayon des moulinets casting (c’est celui qui est en haut, typique pour pêcher au leurre), j’en ai vu un qui était posé sur sa boîte. Il était gris métallisé sur les côtés, le nom de la marque en noir sur la partie droite. Il avait une bobine en or et des manivelles en liège. Je savais que c’était celui-là qu’il me fallait. Il n’en restait que deux dans le rayon. Un client était déjà en train de le regarder et un autre attendait, juste derrière… Je me suis jeté dessus, il n’était pas trop lourd pour ma canne. Il ne me restait plus qu’à regarder combien de mètres de tresse la bobine contenait pour ne pas avoir à revenir le lendemain : pile 160 mètres de fil ! J’ai pris une bobine de 200 mètres (les bobines n’existent que par taille de 100 à 1000 mètres). À la caisse, on m’a offert un porte-clé, des autocollants et une casquette.

Une fois chez moi, j’ai couru dans ma chambre pour ouvrir la petite sacoche qui protégeait ma canne, puis j’ai sorti le moulinet de sa boîte pour le fixer sur la canne et j’ai embobiné la tresse. Je l’ai passée doucement dans chaque anneau. Je mis du flurocarbone (un fil invisible dans l’eau et très difficile à couper). Les poissons que je traque ont souvent des dents bien pointues. Puis j’ai fixé la fameuse agrafe qui allait permettre d’accrocher le leurre. J’ai pris toutes mes affaires, j’ai sauté sur mon vélo, direction le spot le plus proche : la Loire ! J’habite juste à côté, c’est à 200 mètres de chez moi. Je connais certains étangs privés où je peux pêcher quand je veux. Parfois je vais plus loin pêcher à Pannecière avec mon père et des potes. Quand je suis en vacances, je pêche en mer mais c’est vraiment pas pareil, c’est pas les mêmes poissons et je ne suis pas habitué. C’est pas les mêmes techniques.

Avec ma nouvelle canne, un jour j’ai pris six brochets, deux sandres et à la tombée de la nuit, cinq silures. Parfois je n’ai pris aucun poisson mais bon, ça ne venait pas de la canne ni de moi d’ailleurs, mais des poissons eux-mêmes. J’aime bien l’été parce que c’est tous les soirs, la pêche. Pendant l’année j’y vais moins, à cause des cours. L’année prochaine, je voudrais aller au lycée agricole et c’est en internat. J’irai le week-end. Je voudrais devenir agriculteur comme tous mes oncles et mes cousins.

Ah et puis je ne vous ai pas tout dit, je chasse aussi, tous les dimanche. Il n’y a pas longtemps j’ai passé mon permis de chasse, ça me donne l’autorisation de chasser pendant une année avec quatre parrains (mon père, un cousin et deux de mes oncles). Cette saison, je ne pourrai pas encore chasser tout seul. C’est pour ça qu’on appelle ça de la chasse accompagnée. J’ai un permis grand et petit gibier, je peux chasser des sangliers, des chevreuils, des lièvres et tout. Je ne mange pas souvent ce que je chasse, faut aimer, c’est fort comme goût quand même.