En étant là

Plusieurs collèges de la Nièvre ont participé au « Parlement des invisibles des jeunes ». Ce texte a été écrit avec l’aide de la professeur de français de Chloé, Isabelle Nicolas.


Je mens, ça ne va pas, ça fait trois jours que je déprime, que je souffre en silence, que je masque ma peine, sans rien dire à personne. J’ai envie de tout défoncer sur mon passage, frapper tout ce qui traîne devant moi, lâcher ma haine et ma douleur.
Non, le punching-ball ne m’aidera pas, mais le mur, lui, le peut… peut- être. Je suis différente des gens normaux. Non ! C’est vous qui êtes tous pareils ! En réalité, ça fait mal d’être différente, je n’ai pas les mêmes centres d’intérêt que les autres jeunes de mon âge, j’aime écrire, et je ressens un mal-être de plus en plus grand en étant là, à l’hôpital.

À croire que je suis tout le temps triste :
– Ça va ?
– Oui oui.
– Bah ça n’a pas l’air !

Peut-être bien qu’ils ont raison, tous ces soignants ou ados de la clinique psychiatrique dans laquelle je me trouve en ce moment même. Je suis arrivée pour ma deuxième hospitalisation, ici, à la clinique du Sentier de la Rose. En fait, je ne pensais pas avoir besoin d’un autre internement, mais à y voir de plus près, c’était nécessaire. J’avais vraiment envie de me soigner de cette dépression, de m’éloigner de ma maison, de ma famille. Pour moi, c’était une obligation de partir loin de mes parents. J’en avais tellement besoin ! Mais j’avais surtout besoin de m’évader, de rêver, de prendre du recul, de passer- à autre chose, de penser à moi point de vue santé. C’est Eric qui a fait mon entrée. Il m’a réexpliqué le fonctionnement de cet endroit glauque…
Les quarante-huit heures sans portable ni sortie. Le téléphone de 18 à 19 heures. Internet de 17 à 18 heures. Les horaires de cigarettes… Je lui ai dit que je ne fumais pas. Bien sûr, je ne lui ai pas dit que je devrais peut-être m’y mettre, vu tous les fumeurs qu’il y avait là-bas. Les relations amoureuses et sexuelles interdites… et tout ce qu’il s’en suit. La raison pour laquelle j’ai décidé de revenir ici est principalement ma tristesse permanente et la colère en moi qui me gâche la vie de tous les jours. Dans ces moments- là, j’ai envie de tout balancer sur mon passage, de crier, de frapper tout le monde.

Ma vie là-bas est assez facile à supporter. Certains diront que je suis folle, à cause de l’image de celle qu’on se fait d’un centre psychiatrique. Mais non, je ne suis pas folle. Je suis juste une simple adolescente qui subit la dépression et qui a failli mourir à deux reprises. D’autres diront que je vais m’en sortir, mais je n’y crois pas. Et puis, encore d’autres personnes diront que je n’ai aucune raison de faire une dépression. Tout ça parce que j’ai une famille, une maison, enfin bref, que j’ai tout pour être heureuse. Ce midi, j’avais besoin d’écrire et d’être seule. C’est pourquoi j’ai préféré ne pas manger du tout. Je suis restée seule une petite heure. Ce après quoi, je vais sans doute dormir. J’ai envie de pleurer, de tout détruire …. Crise de colère, tristesse. J’ai quand même réussi à adresser un sourire à la femme de ménage qui venait remettre le couvercle de notre poubelle. Un sourire qui venait d’ailleurs, ou même de nulle part. Finalement, une dépression ce n’est pas dormir toute la journée, ne rien faire, pleurer, redormir et re-pleurer. Pour moi, la dépression est une toute autre chose : faire des activités sans y prendre plaisir, ne plus avoir goût à la vie, se retenir de pleurer et… à un moment, on implose. Voilà comment j’interprète ma maladie. Parce que oui, c’est une maladie, mais pas contagieuse. Il faut juste laisser couler des fois. Juste laisser couler pour que tout aille mieux. Même si dans mon cas, j’ai beau enlever, mettre et enlever de nouveau le sparadrap, ça fait toujours mal.

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. J’en ai la certitude depuis que je sais que je nage dans un énorme océan pleins de requins, qui représentent mes problèmes, c’est pour ça qu’il y en a plein. Mon poing s’est dirigé tout seul vers le mur, vous ne pouvez pas comprendre pourquoi. Même moi, je ne le comprends pas. Je ne ME comprends pas. C’est le néant, le néant total dans ma tête. Le néant dans ce monde, n’existe pas, il n’existe qu’en moi. Frapper l’armoire, puis le mur, le sang coule sur ma main, et ça me fait du bien. J’ai beau avoir mal, et j’ai beau souffrir, je souris pour masquer ma tristesse, le manque d’amour et de tendresse me fait mal.
Je ne supporte plus cette douleur, elle est trop forte, j’ai besoin d’aide et personne ne le voit. J’ai besoin de m’évader un peu, j’ai mal et je tombe de plus en plus dans ce gouffre sans fond, il est infini, à mes yeux, la mort m’appelle chaque jour.

La souffrance a pris le dessus, il me faut un plan d’attaque pour la tuer, la détruire entièrement. Elle est trop grande, beaucoup trop présente. Elle me complique la vie, me la gâche entièrement. Me fait faire des crises d’angoisses, de nerfs, de tristesse et donc des larmes. Mes parents souffrent à cause de moi, j’en ai plus que marre de leur faire du mal, de les faire pleurer. Je suis un poids, un mal-être, une déception, une non-fierté pour eux. Je les déçois, je leur cause beaucoup trop de problèmes, enfin, ils auront beau me répéter le contraire, je resterai toujours sur ma position de départ. Le stress, l’angoisse, la tristesse, la colère sont des ressentis que je ne peux pas gérer. J’ai l’impression que l’hôpital psychiatrique n’arrange rien à mes problèmes et en cause beaucoup plus à mes parents. Je sais qu’ils seront toujours là pour moi, qu’ils feront tout pour moi, mais il faut qu’ils acceptent que moi aussi, je serai là pour eux. Chienne de vie, je t’aime, mais arrête de mordre…