Contrat temporaire de pr (...)

Du travail de ménage et des études.


Le Temple du savoir. À ses portes les poubelles sont pleines et personne ne dit rien. 18 heures sur la ville en ce XXe siècle d’après les années glorieuses, oui, les poubelles tiennent le haut du pavé. Alignées telles des capitaines en faction, grises, hautes, laides. Arrogantes. Lourdes, collantes et malodorantes, elles disent tout de nous en une vente au plus offrant – ce marketing automatique de l’intime et des mémoires, rien que de l’ordinaire, mais moderne, déguisé d’insolence artiste. Je sais que les poubelles existent car, étudiante en lettres, pardon, Lettres, j’en vide et j’en nettoie. Les remplisseurs de poubelles sont sales et pressés d’en finir avec l’ordure, même les mieux peignés les mieux maquillées : on y trouve du lait caillé séché (bonjour le décapage), des celluloses ensanglantées y voisinent avec des capotes et des emballages de pizza,s purée, saucisses, thon, sardines, céréales slimfood, steak, crème, dessert, croissants, café, thé, muesli, bière, packs de soupe, vin, sangria, bols de riz, nouilles, hachis parmentier, lasagnes, spaghettis bolognaise en pelotes de béton rouge et or.

Je me souviens vaguement d’une honte flottante, impérative et obscure telle une marée noire et blanche dans un golfe : « Tu ne peux pas faire mieux moins salissant, la vente les bureaux ? » Je dois y aller, c’est un ordre de mon démon personnel, une convocation, un appel – secrète affaire. Combien de temps je tiendrai, ça… Mais il faut, et pas seulement côté sous. Donc les boulots ménages ont été posés aux oubliettes, comme s’ils n’avaient pas eu lieu, nulle production, pas le moindre objet fabriqué, juste du correctif de temps vécu bien ou mal, en tous cas écumant de poussière, de traces et déchets. Avec pour cela des fiches de paye, lambeaux horizontaux découpés selon les pointillés à envers carbone remplis de coefficients et acronymes indéchiffrables. C’est un travail aux horaires avant après tout le monde, hors toutes organisation autonome, dans les trous du temps des autres, qui sont les vrais travailleurs à bureau, atelier, machine, magasin, collègues, réunion.

Le premier jour du « contrat temporaire de propreté » on vous charge à l’arrière d’une camionnette et vas-y, roule dans la nuit, roule, accroche-toi pour lire le nom des rues et repérer où on t’emmène : demain tu iras à pied tranquille, pourvu que tu sois là à l’heure personne ne dit rien, et quand je dis « à l’heure » c’est plutôt cinq minutes à l’avance (on n’a pas tous les mêmes montres, celles des petits chefs propreté font foi). Je nettoie dans les usines et les bureaux le matin entre 6 et 8 pour une boîte d’intérim ou une autre. De même que veilleur de nuit (réservé aux hommes), c’est un job ad hoc pour fréquenter le temple du savoir. Qui irait vous financer à ne rien faire, je veux dire ne faire que de l’essentiel, ce luxe plein d’étudier à son gré et son rythme selon ce qu’on est, souhaite, espère, cherche et trouve ? Je dois valider encore deux cours plus un cours passerelle et surtout je veux écrire mon mémoire de recherche (celui sur Delteil que j’abandonnerai finalement, non celui qui me fera entrer plus tard à la Bibliothèque).

Aux matins ménage j’apprends avant et sous l’apprendre du Temple, j’apprends le cœur battant du monde enfoui aux lieux telluriques infernaux, là où on constate, protège et répare le grand vouloir-vivre. C’est un usinage modeste et profond, méprisé, tout de silence, bruits d’eau et chuchotis, à fleur de carrelages couleur terre et de dalles en plastique bleu océan. Il faudrait chanter, mais je ne sais pas encore, et les Orphées venus d’ailleurs sont en cours de français pour migrants adultes et illettrés. Il y a Gino qui crache de longs glaviots sur le sol lustré des couloirs afin que le ou la contremaître – ça dépend des jours, ne pas s’habituer, demeurer entre nous des étrangers – s’imprègne de sa salive dans le mouvement même de vérification des rinçages à fleur de doigts. Et puis Lina, qui s’offrirait presque, mais attention, pas à n’importe qui, elle fera du chemin, sûr, glisse le beau Gino qu’elle a dédaigné. Et encore Yvette, dos cassé, genoux en fuite, mèches qui pendent, racines et trois petits-enfants sur les reins, sa fille enfuie avec un loulou de derrière les lois, et elle bleue de l’espoir d’un homme qui ne la battrait pas – Hamid ? S’il revient lundi. Parce qu’il faut bien le savoir, se le mettre dans la tête, personne ne reste assez longtemps pour faire vraiment connaissance, alors à chaque jour suffit sa joie sa peine et son truc nouveau, regard, mot, rire, aide ou vocalise. Avec parfois un bout de chemin ensemble, nos solitudes nos souffles parallèles dans la nuit peuplée de rêves délocutés.

Au Temple du savoir, les professeurs ont parfois des rêves de poubelles, tel l’homme au nom perdu qui assure le cours de littérature du XVIIIe. Lors d’un examen partiel (sur un texte de Voltaire) où il est censé nous surveiller mais s’ennuie avec ostentation, le voici qui soudain s’empare de la corbeille à papiers, la pose sur le bureau. Original, n’est-ce pas, et créatif. C’est un ex-soixante-huitard, dit-on, il a eu son heure de gloire. Je médite de lui proposer un job comme ceux que je fais – après que les examens auront été notés, bien sûr. J’ai une bonne note, je ne fais rien, ça ne vaut pas la peine (lâcheté, oubli, raison raisonnable, etc.), d’ailleurs je suis déjà passée à autre chose. On voit où commence la compromission. Il y a aussi que j’ai une sacrée réputation de bizarre au Temple du savoir, et que je dois peut-être me faire discrète pour en sortir diplômée. N’est-ce pas ? Quant à savoir pourquoi j’ai besoin de diplômes alors que seul le savoir m’intéresse… ma réassurance, peut-être. Mais quant à devenir comme eux, lui, les autres, c’est non. Car il y a plus : professeur au nom perdu ayant saisi la poubelle désormais posée sur le bureau s’est mis à la fouiller, il en a sorti le contenu, papier après papier (pas de canettes de soda en ce temps, ni gobelets plastiques demi-remplis de café, thé ou chocolat de machine, on ne biberonne pas encore dans les facs). Dedans des papiers brouillons d’examen, petits mots divers et listes de choses vitales. Il lit, l’air de se délecter - cadavres exquis. Puis remet tout en place dans la poubelle et repose l’objet à terre avant de se passer la main dans les cheveux d’un air avantageux. Notez bien : la poubelle est plus petite que lui, il a pu s’en saisir, la poser sur le bureau et s’en séparer, elle est légère, plus que lui, et non ou peu gluante. Pas comme les poubelles du dehors, à stature humaine donc inhumaine, qui préfigurent nos actuelles démultipliées en couleurs (progrès).
Il y a encore plus. Quelque chose me trouble au point que je ne peux pas me le dire sur le coup, il faudra des années pour laisser ne serait-ce qu’affleurer à ma conscience la chose indicible interdite inqualifiable, celle-ci. Écoutez ô combien j’ai appris dans les usines et les bureaux que j’ai nettoyés ou dans lesquels j’ai travaillé ! bien plus peut-être qu’au Temple du savoir ; très exactement, l’apport de l’un s’est emboité aux autres à travers mes mains, ma voix, mon corps, mon cœur et mes neurones. Phénomène rendu possible parce que je fus de l’armée des ombres, oui j’ai appartenu à son grand cœur caché, oreillettes et ventricules, veines, déveines et artères, globules de sang rouge sang bleu faits de tous les travailleurs des nuits et sous-sols dans les forges de Vulcain devenues molles et humides, alors tous, nous sentons et savons car ça suinte (« savon de Marseille, après ça tu sens plus », dit Gino qui est de Marseille), nous savons que le mille-feuille du monde part en couilles dessous et en poubelles dans les rues.

Est-ce le vouloir-être qui manque, ou quoi ? Il me faut étudier, chercher, comprendre, partager, repartir au fond, oui, déchiffrer le foutu mille-feuille du monde, diagnostiquer les failles et protéger la vie le mouvement terre esprit beauté. Entre parenthèses, je me prends pour qui ? Une qui s’extrait de sa vie perso-familiale en prenant le monde sur son dos, croit-elle, une qui exige de comprendre : elle, et aussi le tout qui l’englobe. Une civilisation peut-elle (et moi aussi) se remettre de la perte de son sous-sol, de sa perte des eaux des sens et des articulations, j’ai des doutes. L’aphasie sirupeuse guette, si ça se trouve on y est déjà, mais nous ne sommes pas encore assez au parfum. À tous les fouissements et violences fric énergie démesure, la réponse peut être un bon vieux plissement quaternaire-bis. (Ici, on peut exploser de rire, mais discrètement : ça laisse du souffle pour après, comprendre qu’en-dessous du sol, la seule dignité c’est l’imagination, d’où parfois peut naître la pensée). Et je me souviens là de Basil, ouvrier grec déchu pour cause d’accident du travail, son prénom signifie roi, Basil, maître des eaux souterraines savait suspendre la furia cracheuse de Gino d’un geste de son sceptre absent, puis en quelques mots dans sa langue et un élan, balancer au sol tous les seaux d’eau noire : Il faut qu’ils sachent ! Il faut qu’ils marchent dedans, que leurs chaussures puent la mort et alertent de l’urgence leurs cellules encore en vie. Oui, nous l’armée des ombres, notre rôle va jusqu’à leur mettre leur nez fin dans leur merde, pour (peut-être, on ne sait jamais, on essaie) leur faire approcher l’étendue de leur pauvre folie de riches. Car nous sommes présentement les soutiers et soutières d’une époque à esclaves non apparents, qui payent sans se révolter leurs dominateurs médias, ces maîtres souriants riches bien faits et clones plus ou moins proches, dans l’espoir de leur ressembler. Perdus de vue les Latins, les Grecs cultivés qui n’étaient que géométrie et parole tandis qu’aux esclaves revenaient le travail manuel et les égouts – mais Diogène et les siens circulent entre les deux mondes. Diogène soutier de l’armée des ombres surgi en plein soleil, Diogène libre. Et le temple du savoir, alors, l’usine des usines, l’usine au carré ? le bureau des usinages, usinés, usés, usagers ? On y parle d’autre chose et de nous, les professeurs sont des gens d’élite, choisis après de multiples concours et chausse-trapes, ils aiment parler de ce qu’ils connaissent et d’aux aussi, ils vénèrent les poubelles où bat le cœur du monde qui leur échappe parce qu’ils se prennent toujours pour Platon, Kant ou Voltaire. « J’aime le luxe », proclame ce dernier dans « Le Mondain », il se vante. Se vend ? Le vrai luxe est fragile et hors de vue. Donc sa part marchande explose ses bénéfices, le luxe a ses servants, ses craintifs et ses chefs d’orchestre.

Et toi alors, esclave, future maître ? À étudier au Temple, j’ai appris à me taire. Est-ce la révérence, l’imprégnation au code, ou la fatigue de n’être jamais comme les autres, et puis parfois cet auto-soupçon de démesure bien que j’ai besoin d’être là. « De qui tu t’autorises pour parler ? » À Mélancthon le héros syndicaliste j’ai répondu : « De moi », juste avant de me draper dans ma dignité tout en me mordant les lèvres. Non, décidément, je n’aime pas ce que je deviens.
Osmose, imprégnation, gaffe ! Dans tous mes cahiers, en plus de l’imbécile marge scolaire à gauche, je réserve une autre marge à droite, de bulles, rêves, associations de mots et commentaires personnels. Après ça, allez passer les notes prises en cours – personne ne me les demande jamais. Ils me voient comme une qui arrive et repart quand elle veut comme elle veut, j’ai beau corriger d’un énergique « Je travaille ! » personne ne relève, on n’entend pas ce qui gêne et d’ailleurs c’est la faute à qui l’a dit – elle peut pas être comme nous, qu’on s’entende ?! Mais où aller, sinon ? Collège de France, d’accord, Langues’O, oui – là aussi solitaire spectatrice des petits cercles et préférences, partout je suis une étrangère, une qui pose des questions incongrues, une qui demande des explications embarrassantes. « Hé, je travaille pour vivre ! » M’ont-ils entendue, ne savent pas ce que ça veut dire, au pire sont pions à mi-temps, boursiers complétés de baby ou mamypapy-sitting, voire profs vacataires en institut saint-machin.

Et puis il y a Gino qui crache des performances intimes au long des couloirs cirés de la direction, Ozan qui suit en riant de l’intérieur des boyaux, Basil royal, et Yvette qui se lance, elle essuie avec la serpillière montée sur balai, allez, elle prend sa vie en main tandis que Lina s’inspecte dans son miroir de poche. La lumière aux néons décolore, les jeunes font statues, les vieux, squelettes. Le jour, que font-ils le jour tous ces gens ? Il y a parmi eux des poètes et des chanteurs, j’ai également rencontré un sculpteur.

*

Ce prof-là, Adomo, ça passe. Il me met d’assez bonnes notes avec dans la marge des signes de compréhension élargie aux yeux du monde. Un qui pactise, peut-être, mais avec élégance. Je ne sais pas pourquoi je pardonne l’élégance, ce repentir avant après trahison, mais c’est ainsi. J’ai sans doute besoin d’être approuvée, au moins un peu. C’est dur de ne pas être comme les autres, cheveux impossibles, yeux, visage et crâne de rescapée. Pourquoi faire des études lettres et langues, aussi ? Je ne peux pas me chercher un mari avec un métier et des sous, et pour ça fréquenter l’école de commerce, la médecine, Sciences Po – en fait, je suis allée y traîner pour voir, mais vraiment ils sont trop satisfaits d’eux-mêmes, encore plus qu’à la fac, ils ont la certitude niaise d’être des gagnants, ce qu’ils sont ou se préparent à être. D’eux, j’ai retenu une seule chose : soyons simples, affirmons nos dents et nos désirs. Ils savent faire, moi pas encore, sauf pour l’essentiel. Mes dents sont bien, avec le goût du bonheur en plein milieu, merci, mais mes désirs sont empreints de stupidité océanique, sentir, savoir, comprendre, partager. Mal barrée, je sais. Mais on n’a qu’une vie, et cette vie, je veux la vivre moi.

Je suis les cours que je peux suivre, dans les trous de mon travail, dont l’horaire change chaque semaine, je suis tantôt du matin, tantôt du soir (vous avez remarqué, deux verbes pour deux vies, le premier routinier, le second existentiel), c’est un rythme excellent, vrai pourvoyeur d’insomnies, d’où mes célèbres cernes affolant les pauvres prédateurs sexuels et me faisant soupçonner de toutes les perversions. Je passe au long des rues en m’en foutant, qui mate mon cul ou mes jambes nues n’est pas mon affaire, mais la sienne. Si j’avais la vêture d’une pute, on me collerait dans l’emploi, il y a des étudiantes qui font ça, pas moi. L’amour est et reste libre.

Revenons à la fac : le fait est que personne ne comprend ce que je fais, comment je vis, même les syndicalistes que j’intéresse brièvement jusqu’à ce que je n’adhère pas. Je vais mon chemin, pas après pas ; le nommer ? Demain, peut-être ; d’abord y être, tracer la route. Mais assez de « je », parlons de lui, le grand Professeur Kinder, un papy charmeur qui fait cours de 18 à 19 h 30 les mardis. On voit ses livres debout sur chevalets aux scènes des devantures libraires, c’est quelque chose. Avec en plus un nom à tiret (je l’ai apocopé), une femme bien plus jeune, artiste photographe financée DRAC qui donne un TD de « sémiotique visuelle », et justement lui aussi a une passion pour la photo, en plus de la syntaxe comparée des langues romanes. Déjà dégarni du haut du crâne, il porte des gilets chinés ou pire, écossais sur le devant à poches latérales et parements bien lisses, avec dessous des chemises jamais repassées même le col, car lui aussi est un artiste, ou plutôt un « artisse », sa tête ressemble à un artichaut en cours d’effeuillage, interloqué d’en être là. Après un cours présentant l’année, puis un polycopié des textes multilingues à étudier (nous) pour la semaine d’après, depuis l’arrivée de l’hiver, jours sombres, équinoxe et chauffage en pointillés, il nous étale ses photos en nous engageant à les commenter.
Un jour, je dis tout haut : « Mais je voudrais bien entendre parler des constructions futur proche + infinitif avec ou sans préposition de mouvement, vamos a comer, allons Ø manger : selon vous, y aurait-il une dimension éco-sociale dans ces différences ? » (Silence)… Ah, pas de chance, guère le temps de parler ce soir, sa femme l’attend. Mais nous nous comprenons, n’est-ce pas ? « Je voudrais trouver un cours sur langues et anthropologie, un vrai cours, vous comprenez… » Il regarde sa montre, fait un geste au-delà de moi. Si les gens qui savent ne disent rien de ce qu’ils savent alors qu’ils sont installés et payés pour le faire, qu’est-ce qu’il reste ? Le n’importe quoi. Autant l’usine. Là, j’ai dû parler tout haut : « Votre cours ou rien, autant l’usine, au moins avec ça je paye mon loyer ¿ entiendes ? » Il me regarde consterné, non, désemparé, non, apeuré, tout cela peut-être, et en plus je suis trop près de lui, à le toucher, ça ne se fait pas, sauf à l’usine : le contremaître qui te crache à la gueule « Tu as compris ? » se pose sur ses deux pieds à vingt centimètres de toi ou moins (anthropologie de l’espace et du verbe), alors la seule chose que tu as à faire, c’est ne pas reculer d’un poil, et le regarder lui comme composante mineure de l’au-delà de lui. Considérer le prof comme le contremaître, on en est là ? Non, je ne veux pas peux pas le croire. « Vous savez, je ne suis pas seule, les étudiants ne supportent plus que vous ne fassiez pas votre cours, nous avons besoin d’apprendre ce que vous savez, ce pour quoi vous avez été diplômé et choisi, vous voyez ?... ». Il se reprend, passe sa main dans la brosse aérée de ses cheveux gris, sourit comme qui revient de loin : « Vous feriez mieux de préparer votre agrégation, vous en avez l’étoffe, mon amie. » Mais je ne suis pas son amie, juste une étudiante, j’ajoute : « Demandez-leur donc, aux autres, tout le monde s’embête à votre cours alors que vous êtes ou avez été un type brillant, ce n’est pas normal, ça, et je me demande même comment ça peut vous rendre heureux ! » Alors, ses pupilles s’élargissent, il refait son geste de la main, entre appel d’air (d’aide ?) et chasse-mouches, on dirait qu’il va tomber, le téléphone de la salle sonne, il va pour décrocher (plus tard, je saurai que c’est un code, oui, le fameux geste de chasse-mouches, il se fait appeler pour clore les conversations importunes, tandis qu’il reprend son geste comme un noyé, cette fois-ci on dirait qu’il me congédie ou quoi ? Je faiblis, la pression se relâche, erreur, manque de confiance. Je balbutie, Oui, demander aux autres, c’est ce qu’il faut faire. Et je me retourne, plus personne. Tous barrés. Suis sortie de la salle sans regarder en arrière le pauvre bellâtre jadis brillant au nom à trait d’union, ai marché dans le couloir vers la sortie, le coin téléphone, ils étaient là, autour de Freddy le porte-cartable, primus inter pares des agrégatifs shootés à l’auto-contentement.

Je me suis arrêtée un moment, histoire de, mais rien, juste évoquer une brève conversation avec le prof, ce qu’ils savent déjà, le code a fonctionné. Je viens de faire connaissance avec la lâcheté universitaire. Si je compte revenir, non mais chut ! Je préparerai les examens seule. Le professeur non plus ne reviendra pas. Dépression. Quand il se suicide, j’ai déjà quitté ce morne monde de la connaissance linguistico-littéraire qui devrait étinceler de feux de joie, d’espérance et de fraternité mais se meurt d’inanité sonore et sensible, sans parler de l’essentiel, la logique mafieuse qui préside à son édification continuée, pardon, sa survivance quelle que soit la loi. Et maintenant, question : qui est responsable de la dépression de Prof ? Peut-être une des hautes poubelles grises de l’entrée, peut-être toutes. Elles sont innombrables, elles contiennent ce que de la vie nous faisons.