Depuis deux ans en France

31/03 /14

Ce soir je n’arrive pas à dormir. Demain tout va changer, je vais m’éloigner de toute la souffrance de la guerre en Syrie et des problèmes au Liban (je suis au Liban depuis 2013). Mais j’ai peur d’aller en France, j’en ai entendu dire beaucoup de mal, comme le racisme et la haine de l’Islam (je suis musulman). Et je pense à demain, mais il faut que je sois logique, je ne cache pas que je suis content d’aller en France et d’avoir une nouvelle chance.

Le lendemain matin, on a descendu les bagages, les séparations ont été difficiles, comme quand je suis parti au Liban, où je n’ai pas pu dire adieu à mes meilleurs amis à cause de la distance entre nous et à cause de la guerre, et là au Liban il ne me restait que mes grands-parents. Et pour eux il ne restait que nous. Et j’ai vu les larmes dans les yeux de ma grand-mère, moi je n’étais pas qu’un petit-fils pour elle, j’ai passé mes premières années chez elle… Nous avons passé la dernière nuit chez un ami à Beyrouth qui n’habite pas loin l’aéroport, et qui lui aussi avait choisi avec sa famille d’aller en France avec nous. Le lendemain matin l’avion est parti de l’aéroport de Al-Hariri à Beyrouth, et nous sommes arrivés à l’aéroport Charles De Gaulle à Paris au début de l’après-midi, on a pris un car pour arriver au Havre où tout était prêt pour nous.

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Les deux ans ont passé trop vite, et j’ai vécu pas mal d’aventures, surtout pour apprendre le français, cette langue qu’aujourd’hui je ne trouve pas si difficile, mais qui au début me paraissait comme du chinois. J’étais très motivé pour l’apprendre vite, pour faire médecine après le bac, parce que je n’aurais pas le temps de faire les deux choses en même temps. Et mes amis français ont le rôle très important de m’aider à apprendre la langue et à surmonter mes difficultés.
La bonté et l’égalité sont les premières choses qui m’ont plu ici, ça me fait penser à la Syrie qui a accueilli pendant cent ans beaucoup de populations, en commençant par les Circassiens en 1872, les Arméniens en 1915 pendant la première guerre mondiale, puis les Grecs en 1943 pendant la deuxième guerre mondiale, les Palestiniens en 1948, les Koweïtiens en 1990, les Libanais en 1996 et 2006, et les Irakiens en 2003.

Même si je suis attiré par la gentillesse des Français, je dois avouer que je ne suis pas d’accord avec pas mal de choses. Parmi ces choses, c’est le gaspillage qui me dérange, je vois souvent les jeunes jeter le reste de leur repas à la cantine du lycée. Quand je leur demande s’ils n’aiment pas ce qu’il y a au menu, ils me répondent qu’ils ont payé pour ce repas, donc ils le prennent. Je pense que s’ils vivaient une seule journée sans manger (et c’est le cas de beaucoup de monde aujourd’hui ), ils apprécieraient cette grâce.

Je vois aussi que les Français aiment vraiment la vie, ils en ont marre des guerres et ses fléaux, et ils veulent juste vivre en paix. Et en même temps ils essaient d’enlever toutes les contraintes, et surtout les religieuses.

Pendant ces deux ans ma manière de penser a trop changé : je suis devenu plus conscient, et même plus ouvert aux autres cultures et religions. Et en comparant les deux sociétés (syrienne et française) j’ai compris beaucoup de choses : la liberté doit avoir des limites, sinon ça serait l’anarchie. J’ai appris qu’on peut avoir tous raison, chacun à sa manière.

Bien que ça ne fasse que deux ans que je suis en France j’ai l’impression d’être là depuis très longtemps, et que je commence à être de plus en plus français. Ça me fait mal de grandir hors de mon pays, mais j’ai conscience de la chance que j’ai d’être ici. Je ne vais pas être un fardeau pour les Français. Si je reste, c’est pour étudier et redonner à la France un peu de ce qu’elle m’a donné.