Je ne décolère pas

Un professeur en milieu scolaire.


Je ne décolère pas. Cela a commencé dès que j’ai posé mon cartable dans ce lycée. Deux ans que je suis là et je suis toujours en colère. Je sais, c’est bête. J’aurais pu me calmer, mais je n’y arrive pas. C’est la première fois que cela m’arrive. Dans les autres lycées où j’ai enseigné, j’ai eu l’occasion d’être en colère, pour un oui ou un non. Mais cela ne durait pas. Mes collègues disaient que j’étais un râleur. Je râlais, mais c’était ponctuel. Ici, c’est continuel. Ça commence déjà dans la voiture pour venir au lycée. Parfois même avant, vers 5 heures du matin. Ça me réveille et ça continue comme ça toute la journée et même après. Lorsque je suis sur l’autoroute qui mène au lycée, j’écoute TSF Jazz, ça me calme. C’est mon petit moment de bonheur. Et quand je rentre, je vais dans mon jardin. Je m’occupe de mes arbres, de mes fleurs ; je vais au potager ; je suis tranquille et j’oublie. Autre moment de bonheur.

Cette colère a évidemment ses raisons et elle est montée en puissance jour après jour. Lorsque j’étais ouvrier, dans une autre vie, on se disait à l’atelier « à chaque jour suffit sa peine ». Ici, dans ce lycée professionnel, c’est « à chaque jour suffit sa colère ». Pourtant, j’aurai pu prévoir. Il y avait des signes avant-coureurs. Le jour de la prérentrée par exemple où je n’ai pas été invité. Ils avaient oublié de m’envoyer une convocation. Incroyable ! L’administration me connaissait déjà puisque je m’étais présenté le 1er juillet pour une réunion du conseil d’enseignement avec le proviseur. Mais là aussi j’aurais dû m’inquiéter. Demander un 1er juillet à des professeurs d’une même discipline de se répartir les classes pour la rentrée et leur donner leur fiche de vœux pour l’emploi du temps. Un 1er juillet ! Cela fait tard pour préparer correctement une rentrée. C’est sûr quelque chose clochait dans l’organisation. Mais ce n’était que le début et je n’allais pas être déçu.
Évidemment, le jour de la prérentrée, je me suis trompé d’heure, de lieu… Je suis arrivé en retard, en colère évidemment, et je me suis mis à l’écart sur un banc. Je ne connaissais personne à part les deux collègues que j’avais vus début juillet. Je n’avais qu’une hâte, prendre mon emploi du temps. J’étais en retard, mais cela n’avait aucune importance. On était en train de faire l’appel de tous les professeurs. Ça m’a fait marrer ! C’était comme en classe quand un professeur fait l’appel de tous ses élèves pour voir si tout le monde est là. Généralement, on n’appelle que les nouveaux professeurs, comme moi, afin de les présenter, qu’on mette un nom sur leur visage, sur leur discipline. Ici, pas du tout, on faisait l’appel pour voir si tout le monde était bien présent. La plupart des professeurs se levaient et répondaient « présent ». Cela a pris une heure et c’était franchement ridicule. Mais cela avait l’avantage de combler une matinée qui ne servait à rien, or tout le monde comme moi n’avait qu’une hâte, avoir son emploi du temps.
À 11 heures, on me l’a donné. Sur le coup, je n’ai rien remarqué. La première chose qu’un professeur regarde lorsqu’il a son emploi du temps, c’est le jour libre dans la semaine, si celui-ci correspond au vœu qu’il avait fait, et s’il termine tôt. En lycée professionnel, notre vie personnelle en est très impactée, comme on dit aujourd’hui. Mon emploi du temps, à première vue, n’avait rien d’anormal. Je commençais pratiquement tous les jours à 8 heures et je finissais à 16 h 30. Le jeudi je n’avais pas cours. C’est bien de ne pas avoir cours un jour par semaine. Cela permet de souffler un peu et de prendre son temps pour préparer les cours ou corriger des copies. Non, ce qui m’a chiffonné en y regardant de plus près, c’est que mes cours étaient répartis sur six salles. Cela voulait dire que je n’avais pas réellement de salle à moi pour poser toutes mes affaires. Et cela voulait dire aussi que j’allais devoir me les trimballer d’un bâtiment à l’autre, d’une salle à l’autre. Quand je dis mes affaires, ce n’est pas seulement mon cartable, mes stylos, ma gomme. Non, ce sont tous les cours des élèves, c’est-à-dire tous mes classeurs et mes fiches d’activités élèves pour chaque séance. Ce qui représentait par jour, au moins trois ou quatre classeurs et trois ou quatre dossiers de séquences de cours. Ça n’a l’air de rien, mais c’est fatigant, ça énerve, sans compter les élèves qui gentiment, mais à juste titre vous font remarquer que vous arrivez en retard. Mais j’ai dit six salles ? Excusez-moi, je me suis trompé ! C’est en réalité cinq car j’allais rapidement me rendre compte que tous les mercredi matin pendant les deux premières heures, j’allais devoir chercher une salle libre car celle que l’on m’avait donnée avait été attribuée à un autre collègue. C’est un problème qui peut être résolu me direz-vous. Cela fait partie des petits soucis d’emploi du temps de début d’année que tous les profs ont connus, et que j’avais connus moi aussi dans d’autres établissements. Et il n’y avait pas de quoi se mettre en colère. Il fallait juste allez voir le responsable afin qu’il vous trouve une autre salle. Ce que j’ai fait bien sûr ! Plusieurs fois même, tout au long de l’année, avec le même résultat. Je l’ai fait jusqu’au mois de mars, parce qu’à la fin j’ai baissé les bras. Il y avait toujours un collègue qui avait déjà la salle, et moi qui en cherchait désespérément une, avec mes élèves qui me suivaient. Heureusement, le printemps approchait et il fait beau dans la Nièvre. Il m’est arrivé de faire cours une fois dehors, ou de ne pas faire cours du tout… Et ne pas faire cours, cela me met très en colère ! Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

*

Lorsque je suis venu pour la première fois dans cet établissement début juillet, j’ai rencontré la collègue que j’allais remplacer. Elle est restée assez discrète sur l’état général du lycée et je n’ai pas non plus cherché à savoir. On a surtout parlé, des manuels, des élèves, des classes, notamment des CAP qui semblaient pour ce lycée les classes les plus difficiles. On a discuté des moyens dont disposait le lycée pour travailler, pour faire cours à peu près correctement. Là j’ai senti qu’elle allait me décevoir. Elle avait du mal à m’en parler. J’ai vu dans ses yeux une certaine lassitude. Quelque chose la retenait comme pour ne pas me faire peur. Je n’ai pas insisté. Le manque de moyens lorsqu’on travaille à l’Éducation nationale, c’est une lapalissade. Elle m’a surtout mis en garde à propos des salles qu’on allait me donner en me précisant bien plusieurs fois « surtout tu n’oublies pas de bien le spécifier sur ta fiche de vœux, demande plutôt les salles dans le bâtiment F ». Alors, de quelles salles fallait-il que je me méfie ? De la salle E01 d’abord, qu’elle avait occupée pendant deux ans et dont je vous reparlerai. Cette salle est un vrai sketch. Elle résume à elle seule l’état d’incompréhension pédagogique qui règne dans ce lycée. Mais ce sont surtout les Algeco, c’est-à-dire des salles en préfabriqué du lycée. On ne les voit pas lorsqu’on arrive, ils sont cachés derrière les bâtiments.
C’est un lycée de type Pailleron construit dans les années 70 comme le collège rue Pailleron dans le 19e arrondissement de Paris qui brûla en 1973 en moins d’une heure avec vingt personnes dont seize élèves pris au piège. C’était l’époque de la massification et il fallait construire au plus vite un peu partout en France des collèges et des lycées pour accueillir tous ces enfants issus des milieux populaires, qui comme moi, arrivaient toujours plus nombreux. Mais à cette époque on était encore bien loin des normes drastiques de sécurité d’aujourd’hui et notamment de sécurité incendie. Pour résumer, ce type d’établissement, c’est un peu comme la maison des Trois petits cochons. C’est-à-dire, celle qui brûle la plus vite. À la suite de ce drame, les autorités de l’époque promirent de raser tous ces établissements et d’en construire de plus solides. Tous sauf un apparemment, le lycée où je venais d’être muté. L’information n’avait pas dû arriver jusque-là.

Justement, en 2012, le bâtiment D du lycée brûla tout aussi rapidement que la maison des Trois petits cochons. Aucun de mes collègues, par la suite, n’a réussi véritablement à m’expliquer ce qui s’était passé. Heureusement, c’était le soir, et il n’y avait personne. On décida alors de remplacer provisoirement les classes manquantes par quatre préfabriqués de type Algeco loués chaque année à une société pour la modique somme de 100 000 euros par an ! Ma collègue avait l’air abattu en me parlant de ces quatre salles.
J’aurai presque pu lui remonter le moral car j’avais déjà travaillé par le passé dans ce genre de structure et j’en avais gardé de bons souvenirs. C’était dans une autre vie. J’étais jeune et après avoir eu mon CAP de chaudronnerie, j’avais, dans la foulée, obtenu mon CAP de dessinateur industriel. Après quelques temps passés à l’usine j’avais décroché un emploi de dessinateur dans une société qui s’occupait du traitement des eaux pour les centrales nucléaires. La société, en pleine extension – on construisait à cette époque des centrales nucléaires à tout va – avait besoin de nouveaux locaux. Et c’est ainsi que je me suis retrouvé à travailler dans un Algeco. Mais là attention, c’était du quatre étoiles ! Lorsque vous étiez dedans vous n’aviez pas l’impression d’être dans du préfabriqué. Tout était beau, spacieux, fonctionnel, lumineux, insonorisé, avec des toilettes, du chauffage, la climatisation. Enfin bref l’idéal pour travailler et personne ne s’en plaignait.
J’ai demandé alors à ma collègue de me faire voir ces préfabriqués. Elle m’y a emmené par des escaliers qui tombaient en ruine et un petit chemin de terre qui devait être bien boueux et bien glissant par temps de pluie. Heureusement, nous étions dans la Nièvre et il faisait très beau ce jour-là. Lorsque nous arrivâmes devant les quatre petits bâtiments, je suis resté, comment dire, perplexe ! Je me suis dit que la société Algeco, depuis mes jeunes années, avait dû faire faillite et ce que j’avais en face de moi était l’héritage de sa splendeur passée. Je n’ai pas pu voir l’intérieur, ma collègue n’avait pas les clés, et les stores étaient fermés. Je me suis donc empressé dans ma fiche de vœux de demander les salles du bâtiment F afin d’échapper à ce que j’appellerai plus tard « les baraques de chantier ».
Mais c’était sans compter avec le bordel organisé des emplois du temps. Et je m’aperçus rapidement que l’on m’avait attribué l’Algeco 4. J’ai tenu quinze jours dans cette baraque de chantier. D’autres collègues ont tenu bien plus longtemps, surtout les professeurs de maths dans les autres préfabriqués. Pour quelles raisons ? Ne me demandez pas, je ne sais pas et eux non plus. Certains, comme pour me rassurer, m’ont dit : « Tu verras, finalement on s’y fait à la longue. » Voilà, ce qui m’agace le plus chez mes collègues, c’est ce fatalisme ambiant qui nous suit tout au long de notre carrière. À l’Éducation nationale, et nos dirigeants, du chef d’établissement jusqu’au ministre, le savent parfaitement, c’est notre bonne volonté, quelles que soient nos conditions d’enseignement, qui permet de pallier au manque cruel de moyens et de faire tourner la boutique. Heureusement, on s’habitue à tout… même au pire ! Et le pire était encore à venir.

Le jour de la prérentrée, l’après-midi, j’ai voulu voir à quoi ressemblait ma baraque de chantier n°4. Je suis donc allé chercher les clés que m’avait laissées ma collègue avant de partir. Pas de chance ! Je n’avais pas les bonnes.
Les clés dans un établissement, c’est toujours un problème, surtout pour ceux qui viennent d’arriver. Tous les ans, c’est la même chose. Il en manque toujours. Soit les collègues partis ne les ont pas laissées, soit elles ont été perdues, soit il n’y en a pas assez. C’est donc pour les nouveaux arrivants, la course aux clés et une galère de plus alors que vous avez d’autres chats à fouetter pour accueillir le lendemain les élèves. Et tout le monde s’en fout parce que tout le monde à d’autres chats à fouetter ! Chaque année, on se dit que les choses vont s’améliorer, que l’expérience passée va servir. Et bien non ! Ici comme ailleurs, c’est la démerde. On court à droite à gauche, on demande à un collègue si par un pur hasard il n’aurait pas la clé qu’il faut. Le pire, c’est quant au bout d’un mois, vous n’avez toujours pas de clé, et que vous attendez désespérément avec vos élèves que quelqu’un passe pour vous ouvrir. C’est fatigant à la longue car vous avez préparé un cours, et vous savez que vous avez perdu vingt minutes sur une séance qui dure, je le rappelle, 55 mn. Et rien n’est fait pour vous aider car pour la direction ce n’est pas une priorité. Elle aussi, elle a d’autres chats à fouetter. Certains établissements, les mieux organisés, ont des clés passepartout. Génial ! Mais c’est rare. Ça m’est arrivé une fois dans mon ancien lycée en Seine-Saint-Denis. Il faut une direction déterminée pour aider les enseignants, notamment les nouveaux arrivants, à préparer au mieux leur rentrée qui est, je le rappelle, aussi celle des élèves.
Pour en revenir à ma baraque de chantier n°4, j’ai eu mon sésame le matin avant de faire cours. Lorsque j’y suis entré, pour préparer l’arrivée des élèves, les bras m’en sont tombés. J’ai cru n’être pas en France, mais dans un pays sous-développé où une ONG aurait réussi par un appel aux dons à équiper cette salle afin qu’elle ressemble un peu à une classe.
Le mobilier était complètement disparate. Aucune homogénéité ! Il y avait de vieilles tables de labo déglinguées, mélangées à quelques tables basses dont la tablette pour certaines ne tenait plus qu’à une vis. Mon bureau était un vieux bureau en métal des années 60 qui avait dû être blanc dans sa jeunesse avec des tiroirs qu’on ouvrait à peine tant la rouille avait commencé à faire ses ravages. Un vrai tas de ferraille, bon pour les ferrailleurs ! J’ai pensé un moment qu’on avait dû faire tous les vide-greniers du département pour fournir aux élèves et au professeur ce qu’il croyait être le minimum vital pour travailler dans cette salle. Je devais faire un cours d’Histoire. Il n’y avait pas de Carte accrochée au mur, mais juste un petit tableau blanc derrière le bureau. Heureusement, j’avais amené mes feutres ! Il n’y avait évidemment pas de vidéoprojecteur et encore moins d’ordinateur. Nous étions en 2015 et j’étais tout à coup transporté trente ans en arrière.
Tant pis, j’allais devoir, pour faire mon cours d’Histoire, user de tous mes talents d’acteur pour raconter… des histoires. Tout était vieux, du sol au plafond. Il faisait sombre. Au fond, un des stores des deux fenêtres que comptait cette salle était fermé. J’ai voulu l’ouvrir pour rendre un peu plus lumineuse cette pauvre salle. Peine perdue, il était coincé. Tant pis, j’allumerais les vieux néons qui pendaient au plafond. Il faisait encore frais ce matin-là. Il y avait deux radiateurs électriques. Un seul fonctionnait. Tant pis, j’autoriserais les élèves pour une fois à garder leur manteau.

J’ai éprouvé à cet instant un grand moment de solitude et de lassitude. J’avais envie de me barrer, de prendre mes jambes à mon cou. J’ai repensé avec mélancolie à mon ancien lycée. D’un coup, je me suis senti triste. Triste pour moi et pour mes élèves qui commençaient à rentrer. Je les ai regardé s’installer et je me suis demandé ce qu’ils avaient bien pu faire pour mériter cela ? Je me suis retourné un moment vers le tableau blanc pour qu’ils ne voient pas la mine défaite que j’avais. Puis j’ai respiré un grand coup, et je pense que j’ai dû faire ce jour-là le meilleur numéro d’acteur de ma carrière.
Je sais que vous ne me croyez pas. Mes anciens collègues non plus. Lorsque je les ai appelés pour leur raconter mes malheurs, ils ont cru que je me fichais d’eux, que je râlais encore une fois, comme d’habitude, que c’était une plaisanterie. Eux aussi pensaient comme moi qu’en Seine-Saint-Denis, ils étaient en France les plus mal lotis de l’Education nationale. Ils pensaient, et moi aussi du reste, qu’en province, on avait plus de moyens, qu’il y avait une attention plus grande pour les élèves, surtout en Lycée professionnel. Que nenni ! Il a fallu que je leur envoie une photo pour leur prouver que je ne mentais pas. En retour, j’ai eu finalement de certains, un soutien moral, d’autres de la compassion, pour des plus révolutionnaires : « mais pourquoi vous ne faites pas grève ? ». Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! Pourquoi ? Et bien parce que « finalement à la longue, on s’y fait » comme m’avait dit un collègue de maths, et on s’habitue à tout, même au pire ! Surtout ici. Mais moi, je n’ai pas pu m’habituer car j’ai encore une certaine idée de notre école républicaine, de celle qui a fait ce que je suis aujourd’hui. Et c’est pour cette raison que la semaine suivante, un événement majeur dans cette baraque de chantier me fit pousser une grosse colère. Une très grosse colère !

La première semaine, je n’ai pas fait attention car j’avais une classe en demi groupe. La deuxième semaine, j’ai eu la classe entière, vingt-quatre élèves. Des élèves sympathiques répartis en deux groupes entre ceux qui voulaient devenir gendarme, pompier, policier et ceux qui voulaient devenir routier. Par la suite quand même, je me suis aperçu que le courant passait moins bien entre les futurs routiers et les futurs gendarmes. Allez savoir pourquoi ? Lorsqu’ils sont rentrés, je me suis rendu compte que cela allait être difficile de faire vraiment cours. La salle était trop petite, les élèves se sont entassés les uns contre les autres sur les chaises et les tabourets. La salle n’était pas non plus insonorisée. Entre le bruit que faisait mes élèves pour s’asseoir et la voix de mon collègue d’à côté et celle de ses élèves, c’était infernal.
J’ai commencé à faire mon pitch de lancement et j’ai fait distribuer les fiches d’activité de la séance. C’était mon premier cours de français avec eux. Il était consacré, comme le veut le programme de 2nde, à Des goûts et couleurs, discutons-en. Je savais que pour discuter des goûts avec les élèves, il n’y aurait pas de problème. C’est pour les couleurs que je me faisais du souci. Comme j’étudiais en Histoire La Renaissance, j’avais choisi de les faire travailler en français sur La Venus de Botticelli. Ils avaient donc devant eux ce célèbre tableau… mais en noir en blanc et je n’avais aucun moyen technique dans cette baraque de chantier de leur montrer cette peinture en couleurs, encore moins le PowerPoint que j’avais préparé pour les guider dans leur fiche d’activité. D’emblée, ça énerve ! Surtout quand vous avez passé des heures chez vous à préparer minutieusement cette séquence qui nécessite au minimum un ordinateur et un vidéoprojecteur. J’aurais pu me direz-vous leur donner à chacun une photocopie couleur de ce tableau. Mais là on touche aux limites du progrès technique dans l’évolution de l’Éducation nationale. Des photocopieuses couleurs pour les profs, je n’en ai jamais vu. Je pense que ça n’existe pas ! Trop cher ! Ou alors dans certains établissements où encore une fois la direction à quelque ambitions pédagogiques pour les élèves.
Puis j’ai commencé à « faire parler » le tableau, à leur raconter l’histoire de Vénus. On s’est bien amusé en voyant le gros Zéphyr porter à bout de bras Cupidon qui cherchait désespérément à atteindre Vénus dont il était tombé éperdument amoureux. Certains garçons ne pouvaient pas s’empêcher de rire et de lancer des plaisanteries grivoises aux filles devant la nudité de Venus. Cela m’a donné l’occasion de leur montrer la différence entre la pornographie, qu’ils connaissent très bien et l’érotisme, qu’ils ne connaissent pas du tout. Cela m’a aussi permis de leur parler des relations amoureuses entre les filles et les garçons. Les élèves adorent ça !
Enfin bref, tout se passait bien jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’une jeune fille était debout et ne faisait rien. Elle m’expliqua qu’elle n’écrivait pas parce qu’elle ne pouvait pas s’asseoir. Et elle me le dit d’une manière très sèche, comme un reproche. Dans ces cas-là, on reste calme car on connaît aussi les stratégies d’évitement des élèves pour ne pas travailler, mais je restais ferme. Elle s’énerva alors de plus belle, soutenue par tous ses camarades qui prenaient maintenant fait et cause pour elle. J’étais en train de perdre tout le capital que j’avais gagné auprès d’eux et je sentais que mon cours, qui avait si bien commencé, allait partir en vrille. Elle me lança alors à la face : « Mais vous voyez bien que je n’ai rien pour m’asseoir, la chaise que j’ai est trop petite et je suis fatiguée d’être debout, vous le voyez pas ? » Je pris ça en pleine poire ! Je n’avais rien vu effectivement. Dans tout cet amas de mobilier hétéroclite, il n’y avait pas assez de tabourets pour les tables hautes, mais il y avait trop de petites chaises pour les tables basses. J’ai ramé comme j’ai pu, je lui ai dit que j’étais désolé, que je m’en étais pas rendu compte, bref j’ai pris sur moi l’insuffisance d’une direction qui n’avait pas été fichue de vérifier avant la rentrée que les élèves avaient au moins une chaise et une table, à leur taille, pour travailler.

Ce jour-là, j’ai eu honte pour notre école. Honte qu’au XXIe siècle notre pays malgré tous ses beaux discours sur l’égalité des chances ne soit pas capable d’offrir le minimum pour que les élèves en lycée professionnel puissent travailler à peu près normalement. Ce fut, comme on dit, la goutte d’eau qui fit déborder le vase.
Je profitai de la récréation pour aller dire deux mots à cette direction qui depuis la rentrée m’en avait fait baver et pire encore en faisait baver aussi aux élèves. Pour moi, c’était intolérable de leur faire supporter cela. Celle-ci le comprit très bien et me changea de salle. Je fus surpris de tant de sollicitude de la part d’une direction que ma colère n’avait pas épargnée. Mais je compris plus tard qu’on allait me la faire payer cher, très cher. Mais ceci, comme on dit, est une autre histoire. Lorsque je revins en salle des profs, je racontai mon histoire. Certains n’en revenaient pas que j’aie pu sortir aussi rapidement de mon Algeco. Mais cela les fit bien rire d’apprendre que j’allais déménager dans la salle E01. En prime, un prof me dit : Je ne te dis rien, tu verras par toi-même ! » Et je vis en effet, après avoir constaté l’indigence pédagogique qui régnait dans ce lycée que j’allais être confronté à son indigence informatique.

*

Lorsque je vais vous raconter l’histoire de la salle E01, vous allez croire encore que j’invente. C’est ce qu’ont pensé une fois de plus mes anciens collègues, mes amis et même ma femme, tant cette histoire est à mourir de rire ! Mais, je dois l’avouer, sur le moment je n’ai pas ri du tout. Il a fallu que je leur envoie encore une photo pour qu’on me prenne au sérieux. C’était si incroyable que lorsque j’y suis entré pour la première fois, je suis ressorti et entré de nouveau tellement je croyais avoir rêvé.
La salle E01 est une grande salle normalement destinée aux arts appliqués mais malheureusement partagée par de gros poteaux de soutènement. Finalement, on ne fait classe que sur la partie gauche. Mais cela reste quand même une salle assez vaste. Les tables sont disposées en un grand rectangle face à une grande table qui sert de bureau. Et derrière ce bureau, un tableau noir. Oui, dans ce lycée, il y a encore des tableaux noirs, comme avant ! Ce n’est pas la seule classe, et on a dû penser qu’en arts appliqués, les craies de couleurs, c’était bien mieux ! Mais ce n’est qu’un détail car après tout, cela ne nous empêche pas de travailler. C’est juste qu’à l’heure où de nombreux lycées sont ou commencent à être équipés de TBI (tableau blanc interactif), nous on se traîne avec nos vieux tableaux noirs d’antan. Où est le problème alors me direz-vous ?
Le problème, c’est qu’à part les tables et le tableau noir, cela ressemblait à tout sauf à une classe. C’était un véritable capharnaüm où l’espace-classe finalement n’occupait qu’une petite partie de ce qui était devenu un grand débarras. À droite des deux poteaux, on avait empilé des tables sur lesquelles on avait empilé de vieux ordinateurs, et sur lesquels on avait empilé des cartons, et tout cela au milieu de dossiers, de classeurs, empilés eux aussi les uns sur les autres. À gauche au fond de la dite classe, des parpaings qui avaient dû servir à un projet d’art jamais terminé, s’empilaient aussi sur un meuble à moitié défoncé

Le plus étonnant, c’était le vidéoprojecteur. Il était bien fixé au plafond et avait l’air correct. Il était placé à droite du tableau noir. L’ennui, c’était l’écran placé à gauche du tableau noir de telle sorte qu’aucune image ne pouvait y être projetée. Je me suis demandé si celui qui avait posé l’écran ou le vidéoprojecteur avait les yeux en face des trous ? C’était ahurissant ou alors surréaliste, peut-être parce que nous étions dans une salle d’art appliqué ! Les bras m’en sont tombés. C’est la première chose que j’ai vu lorsque je suis entré dans cette salle et je me suis demandé : « Mais dans quel lycée ai-je échoué ? Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’on en arrive là ? »
J’en ris aujourd’hui encore, mais à ce moment-là, j’étais vraiment en colère et dépité. J’ai vraiment regretté ma Seine-Saint-Denis, mon 9-3. Jamais une chose pareille n’aurait pu s’y produire. Aucun de mes anciens collègues n’aurait accepté cette situation ubuesque.
Retour en salle des profs à la récréation. Je leur ai demandé s’ils étaient au courant, et depuis combien temps cela durait ? Ils se sont marrés et m’ont dit que c’était comme ça depuis longtemps, qu’ils avaient demandé plusieurs fois de déplacer l’écran et qu’ils avaient fini par abandonner. Pour me rassurer un ancien m’a dit « derrière l’armoire, il y a une planche en bois peinte en blanc. C’est un collègue qui l’a ramenée de chez lui. Tu n’as qu’à la poser sur une petite table devant le vidéoprojecteur et tu auras ton écran. La planche est petite, mais c’est tout ce qu’on a. » La misère, quoi ! Le sous-développement je vous disais.
De toute manière, même si l’écran avait été posé correctement, cela n’aurait pas été possible vu que l’ordinateur branché au vidéoprojecteur ne fonctionnait pas. Mes collègues qui avaient cours dans cette salle venaient avec leur propre ordinateur portable.
C’est cela que j’appelle être empêché d’enseigner. C’est je crois, la pire chose qui puisse arriver à un prof. C’est la négation même de son métier, c’est la non reconnaissance de sa mission, au pire, c’est du mépris ou de la maltraitance.
Heureusement, ma jeune collègue d’art appliqué, qui comme moi venait juste d’arriver, a pris les choses en main. Elle a remué des montagnes, fait débarrasser tout ce qui n’avait rien à faire dans une classe. Elle est allée voir plusieurs fois l’intendance et la direction pour faire avancer les choses. Elle a beaucoup pleuré aussi parce que la direction n’aime pas trop qu’on vienne l’embêter avec ce genre de problèmes et celle-ci ne lui a rien épargné. Bref, elle s’est démenée, plus que moi du reste pour faire de cette salle, une vraie salle de classe d’art appliqué. Les élèves s’y sont mis aussi décorant la salle de leurs travaux sur le design, l’art contemporain car elle avait de véritables projets créatifs. Les élèves l’adoraient. C’était ce qu’on appelle aujourd’hui une pédagogue innovante. Je ne sais pas si beaucoup s’en sont aperçus. On avait au demeurant commencé à réfléchir à un projet en partenariat avec une cathédrale de la région. Je parle d’elle au passé car comme beaucoup de collègues, elle a demandé sa mutation dès son arrivée vers son midi natal. Et elle l’a obtenue ; ce qui est très rare la première année. Quoi qu’il en soit, dans ce lycée à moitié délabré, la salle E01 est devenue grâce à elle une vraie salle de classe. C’est sans doute la plus belle salle de classe du lycée. Chapeau l’artiste !