Dans la poussière

Le texte d’un acharnement.


– Que se passe-t-il ? Tu as toujours aimé l’école...
Il est plus de minuit. Prostrée dans mon lit, tournée côté mur, je suis comme un mollusque à marée basse. J’ai mal partout, au ventre et surtout au cœur. Ma mère poursuit, je la sens inquiète, soucieuse, avide de comprendre pourquoi, depuis jeudi soir, je ne peux plus aller en cours. Mes larmes coulent depuis des heures. Je ne supporte plus ce mot-là : « école ». Mais je ne peux raconter ce qui, depuis quatre longues années, me fait si honte... Personne n’a jamais su.
– Allez. Tu sais que tu peux tout dire, je sais que quelque chose ne va pas.
En un éclair, je comprends que je n’ai plus le choix. Elle ne me lâchera pas. Je craque, cède et hurle : « Ça recommence ! » Comme un volcan ayant supporté plus de quatre ans d’éruption imminente sans exploser, je me révèle, avoue et raconte pourquoi j’en suis arrivée là. J’ai quinze ans et je suis phobique scolaire. Et en dépression.

L’école et moi, on a toujours eu de bons rapports. Jusqu’au collège. Je me suis retrouvée en classe avec une camarade de primaire, qui savait que j’avais de l’énurésie diurne. Un matin, en entrant dans la classe, j’ai entendu dire : « Elle n’assumait même pas en plus, elle disait que c’était de l’eau ! » Le « elle », c’était moi. Cette histoire, c’était la mienne. Cela s’est répandu comme une traînée de poudre d’abord dans ma classe puis en dehors.
Des amis, je n’en avais pas. Au contraire : on a écrit deux fois des insultes sur la voiture de mes parents (dans la poussière heureusement) avant de me demander si j’avais été punie. Lors d’une remise de prix lecture que j’avais remporté, je me fis huer par l’assemblée, obligeant le directeur à intervenir... Il arrivait par exemple assez souvent que l’on commente mes actions à voix haute sans me parler, que l’on m’évoque sans s’adresser à moi. On jouait beaucoup avec moi, aussi, en me prenant, puis en me rejetant, me reprenant, me rejetant… On se moquait toujours de moi, à cause de ma taille, de ma timidité, mes notes, mais surtout parce que j’étais « moche ». Les garçons me demandaient « Pourquoi t’es moche ? » ou riaient entre eux en disant : « Tu vas sortir avec elle ? » Je suis presque toujours restée stoïque. Une fois, une seule fois, on m’a fait sortir de mes gonds quand, en sport, on me lança une balle de volley en plein visage. Comme ça. Gratuitement. J’ai eu du mal à rester droite cette fois. J’appréhendais les moments où les équipes se constituaient – j’étais systématiquement la dernière choisie. Le constat était sans appel : j’étais celle qu’on aimait le moins. Je n’avais jamais de voisins de table, le rejet était devenu collectif. À moi, on ne parlait pas. On me désignait souvent sous « l’autre, là ». Qui était responsable ? Qui punir ? On ne peut pas obliger les gens à m’aimer ! Et puis surtout, du haut de mes quatorze ans, j’étais terrassée par la honte. Je pensais pourtant aller bien, je n’avais pas mal au ventre avant d’aller en cours... Ce n’est qu’avec le recul que je me rends compte qu’une adolescente qui, chaque soir dans le bus, s’enfonce la tirette de son sac dans le bras jusqu’à avoir le plus mal possible, jusqu’au sang, n’est pas dans son meilleur état mental. Sans m’en rendre compte, je commençais à m’épuiser. Et la dépression a pointé le bout de son nez...

L’été avant ma 3e, j’ai pris une décision. Jamais plus je ne me laisserais être traitée ainsi. Je devais leur montrer que je valais quelque chose, sans changer. Trouver une arme. Quelque chose qui changerait mon statut.
Un jour, je suis montée sur une scène pour jouer seule devant un public. Applaudie, et félicitée par un professeur de musique, je me suis dit que je tenais là quelque chose. La chance a été de mon côté quand a été nommée dans mon collège une jeune professeure de musique décidée à donner toute liberté aux élèves déjà musiciens. J’ai chanté et joué seule devant ma classe, je me suis inscrite à la nouvelle chorale du collège, on répétait le midi. Au fil des mois, quelques filles du groupe ont commencé à me trouver moins timide, moins coincée. Sans être totalement intégrée, j’étais enfin acceptée par elles. En dehors de la salle, j’entendais toujours des « Pourquoi tu retrouves pas tes amis ? Ah oui ! Tu en as pas ! », « T’es revenue ? Tu ne nous manquais pas… »
Cette pression constante a commencé à me peser. Un jour en sport, ma professeure m’a demandé de choisir un groupe parce que j’étais encore toute seule. Devant son empressement, et devant les cris des autres qui me demandaient de ne surtout pas les choisir, j’ai craqué et me suis réfugiée dans un bureau du gymnase pour pleurer. La prof est venue me parler :
– Je sais qu’ils sont différents de toi, mais essaye d’être tolérante.
– Je m’en prends plein la gueule depuis quatre ans et c’est moi qui suis intolérante ?
C’était la première fois que j’en parlais, qu’enfin je le disais. Ma professeur principale m’a convoquée pour savoir si ça allait. J’ai dit que oui. Elle a essayé de me faire parler des relations que j’entretiens avec les autres. J’ai éludé. Alors j’ai sombré. C’était de plus en plus courant que je me sente déprimée, que je me rende malade avant d’aller en cours. Je n’arrivais même plus à écrire « Je ». Comme un blocage. J’ai eu mon brevet et suis partie sans dire au revoir personne.

*

Je n’attendais rien de particulier du lycée. À côté de mon collège de campagne, ce lycée (le seul général du coin), situé en ville, avait des allures d’immensité. Avant, il n’y avait jamais plus de quatre classes différentes par niveau. Là, il y en avait bien une dizaine. Perdue, je l’étais vraiment. Seule aussi.
C. était l’une de ces filles qui n’ont pas de problèmes pour se faire de nouvelles connaissances. Elle avait repéré ma solitude dès le début et m’a proposé de passer du temps avec elle et ses amies. J’ai alors intégré ce groupe. J’étais entourée. Appréciée. Jamais seule. Quand C., avec qui je m’entendis très bien, n’était pas là, d’autres me parlaient. De fil en aiguille, c’était toute la classe ou presque, qui me considérait comme une amie. J’avais l’impression d’être sans cesse poussée en avant par un vent très doux et chaud. Et pourtant, elle était toujours là, tapie, prête à me sauter à la gorge à la moindre occasion. Ma déprime. Elle n’attendait qu’une chose : le moindre petit évènement.

Quand les filles de ma bande parlaient de maquillage ou évoquaient les défauts physiques d’autres filles, j’étais muette. Mon silence et désarroi a commencé à agacer. Forcément. En quelques jours à peine, je croulais sous les critiques, les reproches. Perturbée, je ne disais rien. Je savais que c’était de ma faute. Après les vacances d’octobre, plus personne n’a répondu à mes saluts. Je me suis fermé comme une huître. J’ai commencé à perdre plusieurs kilos, même mon piano ne m’intéressait plus autant. Je n’avais envie de voir personne, même pas ma famille. Je voulais seulement qu’on me laisse tranquille.
En récréation, je restais désormais souvent seule, derrière un buisson, dans la cour. Tous les élèves me faisaient tous peur.

*

Voilà, j’ai tout dit à ma mère. Elle était d’accord pour que je reste à la maison. Une décision qui (aussi radicale qu’elle puisse paraître) fut validée par tous les médecins. Je faisais des crises d’angoisse tous les jours, je ne faisais plus rien, restais prostrée la plupart du temps. Deux fois, j’eus des hallucinations auditives. Les médecins ont parlé de « dépression réactionnelle ». Cela a duré six mois, où je ne pouvais plus approcher de mon lycée, même pas la rue où il était. J’ai été déscolarisée et inscrite au CNED, le temps de me reconstruire. Puis, l’idée de redoubler me rendait malade. J’ai continué comme ça jusqu’en Terminale, c’était idéal pour moi. J’ai eu mon bac sans mention mais ça suffisait. La fac aussi, j’ai préféré y aller par correspondance. Mes nouvelles relations, je préférais les nouer sur Internet. C’était plus facile, alors. Je pouvais réfléchir à ce que je faisais ou disais avant de continuer la discussion. Je ne faisais pas autant de gaffes. Après, c’était toujours très difficile pour moi de croiser des adolescents dans la rue et de retourner sur des lieux scolaires. Je devenais agoraphobe...

À 21 ans, alors que j’étais en train d’écrire mon mémoire de fin de licence, et sans aucun signe précurseur, j’ai entendu résonner dans ma tête une voix qui me disait une moquerie. Comme ça. C’était un flash-back. J’avais un mémoire à préparer, un diplôme à obtenir. Malheureusement, il y en a eu beaucoup d’autres. Les uns après les autres. Je voyais mes cours, et au-dessus, les images de mes douloureux souvenirs d’adolescence. Superposés. Cela ne s’arrêtait jamais. Mon ressenti était présent, lui-aussi. Toujours le même. Un sourire forcé. Pendant des mois, ces souvenirs devinrent une obsession. Je ne pensais plus qu’à ça. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je suis tombée une nouvelle fois en dépression. Assez pour ne plus m’en sortir avec les cours et abandonner l’année. Assez pour recommencer à me faire mal. Et puis, j’ai eu un rebond d’instinct de survie vers la fin de l’été. J’ai décidé de briser le mur, de ne plus faire comme si tout ça n’avait jamais eu lieu. Je me suis mise à parler. Et puis, progressivement, les souvenirs ont cessé de m’envahir. J’ai repris le contrôle.

Ces années ont des conséquences sur ce que je suis. Surtout dans mon rapport aux hommes. Séduire, ou même l’envisager, est quelque chose de très éprouvant. Parce que, face aux hommes, j’entends encore les garçons me dire « T’es moche » et je me dis qu’ils ont raison. Ma vision de mon physique dépend encore de celle de mes camarades de l’époque. Je pense qu’il me faudra du temps pour réellement m’épanouir. Je me rends compte à quel point ne pas en parler fut ma pire erreur dans cette histoire. J’ai 22 ans, je suis adulte, je sais qui je suis. Je me bats toujours. Je ne lâcherai pas.