La Forteresse Examens

Corriger des copies


Lettres d’un manchot à son ami de Patagonie

Mon cher Jabot, comme tu le sais, je subviens aux frais de mon séjour chez les humains de France en enseignant aux jeunes têtes de cette admirable République. Pour cela, il a fallu ma naturalisation. On s’est étonné de ce qu’un manchot de Patagonie s’occupe d’apprendre leurs langue et littérature aux enfants de l’hexagone. Et moi, d’avoir été si aisément engagé dans ce corps foisonnant, mais nécessaire, de la fonction publique nationale. « C’est, m’a déclaré quelque notable, qu’on prend ce qu’on trouve, crise des vocations oblige. » J’ai eu assez le temps d’y songer pour comprendre que le nœud du problème est d’ordre financier. Les fonctionnaires ici sont peu payés, outre que, comme tout un chacun de leurs concitoyens, ils sont de plus en plus incités à finir leur vie au travail.

Me voici donc confirmé dans la didactique de ce qu’il est encore d’usage d’appeler les Lettres, quoique cet intitulé ne soit plus guère de saison, la réalité culturelle des petits Français excluant volontiers et de facto ce qui, autrefois, était lettres de noblesse au point qu’on a parlé de la République des Lettres, vieux souvenir. Il est vrai que les meneurs appelés inspecteurs ès Lettres eux-mêmes avouent n’en rien démêler quant aux causes et aux effets. Cette digression faite, voici la raison ou plutôt le thème de ma lettre. Mon cher ami, je te veux conter mes premières armes en matière d’examens de fin d’année lycéenne, tel que cela se fait en ce brillant État réputé pour en imposer par l’efficacité de son Administration. Cette même Administration que, parmi les Français, d’aucuns, gagnés à l’idéologie néo-libérale, rêvent de supprimer, les fonctionnaires avec, et à cette fin leur crachent dessus à l’envi. Tu y verras, comme moi, une façon fort délicate d’appliquer un dicton d’ici : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Les fonctionnaires sont en effet régulièrement qualifiés de fainéants notoires. À mon grand étonnement, car, à ce que j’ai pu constater, la lourde machine bureaucratique serait perdue sans le dévouement de ses gens, aux plus bas échelons. On trouve toujours le moyen de rectifier, par un subtil bricolage qui relève parfois de l’acrobatie, les fréquentes et ubuesques inconséquences des supérieurs hiérarchiques. Mais laissons cela. Du reste, il règne dans ce corps professionnel, à l’instar de l’Armée française, un devoir de réserve qui n’est rien d’autre qu’une omerta. Celle-ci m’expose à je ne sais quelles sanctions pour peu qu’un palotin juge mes propos impudents.

Une première convocation m’est parvenue par courrier pour me signifier de gagner par tous moyens – remboursables en principe, et selon des règles de calcul assez improbables – un lieu fortifié dévolu aux Examens et Concours, s’il vous plaît. Cela se trouve en banlieue, au cœur d’un dédale de quartiers bétonnés jusqu’à saturation. On s’y rend comme on peut, seul ou en sardines (un comble !). Il est certain que nos petites pattes palmées n’y suffiraient pas seules ! Mais je ne t’apprendrai rien, mon ami, de l’énormité des problèmes logistiques en zone urbaine dans ces pays dits développés que l’homme appelle Occident, ce qu’ils pourraient tout aussi bien écrire oxydants. Le contenu de cette (première) convocation m’enjoignait de corriger des copies du Brevet de Technicien Supérieur. Ce que faisant par la suite, il m’est apparu que le niveau de cet écrit dit de Culture Générale n’est en rien concerné par l’épithète. Si supériorité il y a, elle ressemble à s’y méprendre à de l’infériorité. Une autre convocation suivit bientôt la première, rectifiée, car erronée, par un courrier numérique. Cette fois, il s’agissait du baccalauréat et c’est, comme on dit ici, une autre paire de manches pour l’examinateur, surtout manchot ! Je veux parler de l’EAF – autre de ces sigles dont raffole un cerveau sapiens sapiens : l’Epreuve Anticipée de Français. Elle se passe (te l’ai-je dit ?), par tradition héritée du temps où il existait une classe de Rhétorique, un an avant les autres épreuves et se divise en écrit et en oral. Or c’est, mon cher Jabot, je te prie de le croire, une tâche pour l’examinateur qui s’avère d’autant plus épuisante que son organisation est une véritable gabegie. Une débâcle, à l’image de la banquise de nos étés ! (S’il est encore possible de parler d’été, sur cette planète.) Mais revenons un moment à ma mission initiale.

Imagine-moi suant, après deux heures de convoyage dans une boîte en fer blanc, et parvenant enfin sur le perron de la forteresse dont je te parlais tout à l’heure. C’est une sorte de Pentagone à la française. Tout est barricadé. Gare à qui n’a pas sur lui ses papiers : il n’y pénètre pas. Il faut accepter de les donner en gage pour obtenir de s’entendre indiquer un point mystérieux au cœur du labyrinthe, le numéro d’une salle dans une aile, à quelque étage haut perchée. Pour ne pas mourir d’épuisement dans les escaliers, on joue de l’ascenseur, quand il n’est pas en panne ou pris d’assaut par une foule de fourmis humaines chargées de dossiers et de cartables. Une fois dans la salle, on se fraye un passage entre des tablées de collègues réunis là comme à une sorte de grand messe. Trois prêtres font le prêchi-prêcha de la Bonne Correction sans qu’on puisse les entendre distinctement, tant le brouhaha brouille les limites de l’audible. Aussi n’en ai-je rien retenu, sinon quelques bribes saisies à la faveur d’une baisse aléatoire de décibels. Deux heures après, quel soulagement : on me confiait enfin mon paquet de copies et je pouvais rentrer chez moi.
Je n’aurai pas le front de me plaindre de ces corrections bêtes, eh ! est-ce ?, cher Jabot. (Pardon : les Français prisent tant les fins jeux de mots...) Il est vrai qu’il y a peu, si j’en crois mes collègues, la corvée des corrections de fin d’année était plus légère : c’était BTS ou Bac. (« Vous en reprendrez bien une copie ? » « Non merci, même avec la meilleure volonté du monde. ») Eh ! c’est que les choses ont changé : un ministre a appelé cela la reconquête du mois de juin. On fait dans l’épique, en haut lieu ! C’est plus comique qu’autre chose, quand on sait qu’il ne s’agit nullement de reconquérir les principaux intéressés, à savoir les élèves. Les professeurs continuent de dispenser des cours, mais leurs copies à corriger les empêchent d’en faire autre chose qu’une garderie. C’est égal, pour le ministère, il s’agit de surcharger le dos de mules professorales en vertu du on-dit de leur paresse de fonctionnaires. Je le disais plus haut : qui veut noyer son chien... Mais le problème se résout, cher Jabot de Patagonie, dès lors qu’on embauche à leur place les échines du tout venant, non titulaires aussi serviles que précaires. Je disais donc, il y a quelques lignes, que les corrections de copies de BTS sont, ma foi, indolores. Soixante en une quinzaine de jours, voilà qui est quasiment anodin pour ces salariés enseignants qui dépassent couramment (mais officieusement) les 50 heures de travail par semaine et qui consacrent nombre de soirées et de week-ends à leur travail. La moitié de leurs vacances, (ce privilège qu’on leur envie) y est aussi sacrifiée. Tu le vois, ce sont là jean foutres d’un type paradoxal !
Autrement plus tripalien est ce bagne qui consiste à corriger le bac et, surtout, à en faire passer les oraux. Figure-toi (on me l’a syndicalement rapporté) que son organisation fut si détestable en l’année 2015 dernière, que le mâle dominant de l’Académie à laquelle je suis rattaché et auquel on donne le nom de Recteur, a dû vertement tancer le chef de meute de la Forteresse des Examens et Concours (celle-là même que je te décrivais tout à l’heure). Devinerais-tu ce que ce dernier a rétorqué ? La faute, a-t-il déclaré, en revient aux trop nombreux arrêts-maladie des salariées de ses services. Les femelles humaines ont donc toujours tort, au pays des Lumières ! L’an dernier, te disais-je, les oraux m’ont contraint, comme mes collègues, de travailler jusqu’à dix heures par jour, à quoi il faut ajouter les heures de transport : tu te fais aisément une idée de l’état des correcteurs... Combien je plains les candidats, face à des visages blêmes et ridés par la fatigue et l’écœurement ! Pour l’avoir moi-même expérimenté en épreuve blanche (n’est-ce pas la couleur de la débâcle ?), j’ai souffert : on se lève aux aurores de fort méchante humeur, n’ayant pas eu son content de sommeil. Passé dix candidats, on a juste le temps de se sustenter et de pratiquer certaines mesures d’hygiène indispensables. Puis l’on retourne s’ankyloser sur une chaise et tenter, par de titanesques efforts, de se concentrer sur ce qu’on entend plus qu’on ne l’écoute. Ecrasé de lassitude, on devient de plus en plus perplexe face au bordereau qu’il faut remplir de notes et d’observations. Ma foi, la tentation est forte d’envoyer paître, par quelque griffe acariâtre, la machine Education Nationale ; mais il s’agit de l’avenir d’un-e jeune et l’on se culpabilise. Ainsi nous tient, par le scrupule, la grande Maison. Sans quoi, ne pas faire son travail ? C’est risquer je ne sais quelle lapidation forfaitaire : une retenue sur salaire ou quelque blâme péroré par un palotin rectoral et spécialiste, comme tant de hauts fonctionnaires, de la machine à décerveler ! Je m’en chatouille sous tes yeux pour en rire, cher ami, mais il y a de quoi bisquer ! Comment sabote-t-on ainsi des examens dont dépend la réussite des éduqués, en dégoûtant de leur tâche leurs éducateurs ?

Pardonne, mon cher Jabot, ces giries qui te surprendront, toi qui demeures en pays où peaufiner l’Éducation est presque à seule charge de dame Nature. Cette année 2016 promet, hélas, d’être pire que la précédente. Ce sont sept et non plus cinq jours que durera mon supplice. La liasse des copies, censée ne pas dépasser la cinquantaine, frôle la centaine et est à corriger en quatre jours ! Je t’ai dit naguère comme il est délicat d’évaluer des exercices littéraires et particulièrement ce qu’on nomme commentaire et dissertation. Il y a à peser et à soupeser mille et un détails pour les tamiser dans une grille de compétences pointue, - le principe en est certes juste. Mais dix minutes par copie, voici à quoi l’on en est réduit ! Dis-moi, Jabot mon ami, si ce n’est pas prendre les enseignants de ce pays pour des robots correcteurs ? Il est vrai que cela ne choque nullement une société où l’économie est une religion plus ancrée que la préoccupation de l’humain. Les citoyens d’ici, au train où vont les choses et les « réformes », se verront quelque jour enjoints de mourir sans autre retraite que celle de la Bérézina ! Quant à moi, je te laisse deviner s’il est utile que j’ouvre mon bec ! Il n’y a pas, chez nous autres Patagouins, de bêtes de somme, sauf dans les cirques des esclavagistes humains. Tu me feras remarquer avec raison qu’encore ceux-ci savent-ils ménager leurs montures. Aussi, mon cher ami, en viens-je à me demander si cette belle République universellement connue où j’officie, veut réellement voyager loin...

De gaste terre, à une brasse de soleils-lunes de la saison ci chaude, froide chez nous, si loin de ses palmipèdes aimés, manchot non plus empereur, mais examinateur

Ton ami à plume

P.S. : Je ne t’ai pas encore envoyé ma lettre que me voici revenu de la Forteresse en les murs de laquelle j’ai rapporté mes copies de BTS. Une liasse d’entre elles n’atteignait pas une très fameuse moyenne. Figure-toi que l’on m’a déclaré qu’il est formellement interdit de tolérer un écart avec la moyenne académique supérieur à un certain nombre de points. N’ayant pas de temps à perdre, j’ai accepté la proposition de remonter chaque note desdites copies de deux points chacune pour obtenir une moyenne conforme. Heureux candidats qui se sont vus gratifiés de deux points parce qu’ils sont pires que les autres ! J’ignorais qu’il pouvait être légal... de tricher avec des notes. On appelle cela un lissage et cela permet de laisser croire à la population que le niveau des admis se maintient. Mais chut ! La rationalité française, cela ne se discute pas...

*

Mon cher Jabot,

Me voici plongé dans mon premier bain de copies de bac. Il y en a trente-huit à corriger. Divisé par le nombre de jours, même s’il a diminué, et y compris les week-ends, cela fait une dose de cinq par jour, ce qui est indolore. Pour les oraux, auxquels je me prépare, la tâche, comme je te le disais, est autrement lourde. Il m’a fallu cinq demi-journées pour venir à bout de la centaine de textes que contiennent les descriptifs des textes et activités faits en classe par chaque professeur de français pendant l’année scolaire. Il y a tant de papier qu’on imagine quelque forêt décimée ! J’ai passé tout mon temps à lire et relire ces textes, à éplucher les séquences de cours et à me creuser la tête pour trouver des questions à poser à mes futurs candidats. Rivé à mon bureau, bourré de café (comme un humain qui se respecte), je me répète pour me consoler que j’ai plus de chance que mon collègue d’enseignement technique qui, lui, est convoqué toute une semaine à cent kilomètres de chez lui et qui se lèvera tous les matins à 4 heures pour faire le trajet… Je te promets, mon cher ami, de te transmettre le déluge de perles que je ne manquerai pas de récolter les jours qui viennent !

Du bout du monde, mes amitiés plumitives et correctives les plus sincères.

*

Jabot mon ami,

Jusque-là, je me chatouillais du sujet pour en rire. Mais à présent que ma purge commence, je suis déjà excédé ! Voici un exemple qui suffira à te décrire mon bagne. Arrivé sur place à 7 h 30, j’ai juste le temps d’uriner, de prendre à la volée un café dans une machine à sous et me voici vissé sur ma chaise à remplir un monceau de paperasses pour m’éviter la rage de la désorganisation. Car tout va très vite : il me faut une feuille avec le nom du candidat, la référence du texte sur lequel je l’interroge, la question à laquelle il lui faut répondre, le chronométrage. Puis, la même chose à donner au candidat. Puis, encore la même sur un bordereau qui sera archivé par l’Administration ! Il faut faire cela l’œil bien ouvert, car les candidats sont mélangés et gare à la confusion qui oblige à recommencer et retarde le petit laps de temps de pause en milieu de journée. J’ai sous le bras droit deux kilos de paperasse (les descriptifs), sous le gauche, les papiers utiles à la prestation. Et toutes les vingt-cinq minutes je m’entends dire fort : « Au suivant ».

Pas de pause avant 13 heures. En attendant, le danger est grand pour l’énurétique, car si aucun surveillant n’est en faction dans le couloir, il faut se contenir. De toute façon, il n’y a rien à boire, ni café ni bouteille d’eau (quelquefois tout de même un quart de litre en cas de canicule et pour toute la durée des examens). Les baies vitrées de la salle ne s’ouvrant que parcimonieusement, la chaleur devient vite insupportable. Examinateurs et candidats puent. On tire les rideaux et on allume les lampes : elles chauffent.
Voilà les 13 heures sonnées, j’ai donc quarante-cinq minutes de pause pour quitter la position assise, vider ma pauvre cervelle blasée et ma vessie, grignoter quelque chose, bref respirer. Pourtant, je passerai encore un long moment à remplir de nouveaux bordereaux, encore de la paperasse pour les candidats d’une après-midi sans solution de continuité jusqu’à 17 heures. Comble d’infortune, ce lycée, comme bien d’autres, n’est pourvu ni d’un four à micro-ondes ni d’un réfrigérateur. La cantine n’est pas ouverte tous les jours. Au moins, je n’aurai pas ce ventre lourd de l’après déjeuner qui assomme et gêne la concentration.

Et l’après-midi commence, alors que mon esprit a perdu toute sa souplesse après les huit premiers candidats du matin. Je ne suis pas sûr d’écouter bien ce que j’entends et n’ai pas le temps de peser la note que je vais donner. À titre d’exemple : un drôle d’individu s’est présenté ce matin. Mon bon Jabot, il t’aurait fait rire. Cheveux longs, barbe hirsute, les yeux vitreux, ce mélange de Gaston Lagaffe et de grand Duduche avait l’air complètement perdu. Venu juste pour faire acte de présence, incapable, m’a-t-il dit, de choisir entre deux filières qu’il a suivies en pointillé cette année, il renonce, à peine entré à faire sa prestation. D’ailleurs, il est venu sans ses textes. Cela m’a attendri et j’ai réussi à le rasséréner un peu. Il aura eu trois, c’est mieux que zéro. Il s’est plaint d’être « viré » de l’établissement, je crois que parler un peu lui aura fait du bien. Et à moi donc, qui me suis rappelé que, malgré toutes les prévisions, plans et calculs d’une administration tatillonne, l’aléatoire, toujours, émerge à la première faille venue. Cela va durer six autres longs jours et puis j’irai faire des châteaux de neige avec toi, mon bon ami !

Ton dévoué Bougran