Sur Internet

Un amour numérique.


Aujourd’hui j’ai dix-huit ans. Dans moins d’un mois, je passerai mon bac littéraire. Dans moins d’un mois, je passerai ce cap que j’attends depuis si longtemps.
Alors j’ai décidé de me souvenir de quand j’étais « plus jeune ». Albums photos, textes et romans de ma préadolescence ou enfance ? Non. Je suis allée sur Internet. Je me suis rendu compte que ma vie y était. Mon passé y était. Est-ce que mon futur y sera ?

À onze ans, j’ai rencontré mon premier amour sur un forum. Il y a sept ans déjà. J’avais mes règles depuis deux ans, j’étais plus grande que la moyenne, j’avais pas mal de poitrine, je me sentais mal dans ma peau, très mal. Mais je n’étais pas cet ado qui claquait la porte face à ses parents. Non, je vivais seule avec ma mère et lors de cette sombre période, je me suis renfermée sur moi-même et suis devenue boulimique. Mais comme je grandissais, ce ne se voyait pas trop par rapport à mon poids (alors qu’aujourd’hui, si).

J’ai rencontré ce garçon qui avait quatre ans de plus que moi par écran interposé. Au début, mon jeune âge me rendait timide, puis, à force de parler, nos points communs se sont précisés. Alors il m’en a parlé. « Je t’aime » m’a-t-il dit. « J’aime ton esprit, ton humour, ta manière de parler, ta beauté. Je t’aime tout entière, du plus profond de mon âme. » Alors mots après mots, l’amour est entré en jeu.
Mois après mois, amour caché, honte de l’avouer. Une ou deux amies au courant, me parlant de folie, de pervers et de dangers. Internet n’est pas une barrière. Il nous a rapprochés. Si ça n’existait pas, je n’aurais pas pu le trouver. Mon âme sœur. Naïveté quand tu nous tiens…

Pendant trois années, j’ai filé le parfait amour. Puis, parce que c’était trop dur de rester à distance et que j’avais grandi, j’étais sûre de notre amour véritable, on a voulu se voir. Avant, sortir seule, sans ma mère, était impossible. Alors il a tenté de venir. Mais il a eu un accident de voiture. Rien de grave, mais… Je me suis retrouvée seule, sur mon canapé, un paquet de m&m’s d’un côté, des mouchoirs de l’autre. Les larmes ont coulé toutes seules. Vous savez, ces larmes, celles de la fatigue, de la colère, de la lassitude, de l’inquiétude, celle du désespoir d’une gamine de quatorze ans. Puis, lorsqu’il est rentré en un seul morceau chez lui, j’ai pardonné son absence, la peur, et la solitude, le creux qu’il laissait dans mon cœur à cause de tout cela, j’ai pardonné cet homme qui m’obnubilait. De mes rêves, il ne sortait jamais. Mes pensées noires le jour, il les éclairait. Il me faisait sourire. J’avais l’impression de sentir ses mains sur mon visage. J’avais l’impression de le voir, partout. Il séchait mes larmes. Je rêvais d’être éternellement à ses côtés.

Il me demandait si j’avais peur de lui. Ce n’était pas le ca. Peur parce qu’il était plus âgé, peur parce que nous ne nous étions jamais rencontrés dans la vie « réelle ». Cette tentative, celle de se voir qui avait lamentablement échoué, s’était réitérée quatre fois après. Car oui, après tout, on sait bien que Marseille-Rennes, c’est très long et peu de compagnies le font, n’est-ce pas ? J’avais tellement peur de le perdre. Mais peut-être était-ce parce que j’avais peur d’être seule ? Il était ma seule raison de vivre. Puis le temps a passé.

Pendant six ans, je n’ai eu qu’un amour. J’ai passé six ans à être en contact avec cet homme. Cinq années à l’aimer et lui me protéger. Cinq années à sourire et une à pleurer. Trois amies étaient au courant, pendant cinq ans j’ai réussi à n’éveiller la curiosité de personne. Puis, alors que je regardais les dernières photos qu’il m’avait envoyées, je remarquais qu’il avait beaucoup (trop) changé. J’ai donc cherché sur Google images avec ses photos. Toutes sauf deux étaient fausses. Alors, je l’ai appelé, j’ai crié, j’ai pleuré, je l’ai haï, je l’ai traité de tous les noms. Il m’a donné des excuses bidon. M’a dit que les dernières étaient vraies, réelles. « Notre amour n’est pas réel ! Comme toi ! » Après plusieurs mois de discussions ou plutôt d’engueulades. Il a enfin accepté mon choix. Et il m’a envoyé un dernier message : « Je t’aime plus que tout au monde, n’oublie jamais que tu es la personne la plus précieuse pour moi mon ange. Tu es ma vie, mon univers, et ça le restera pour l’éternité. » Alors j’ai tenté de continuer à vivre. Pendant six ans je n’avais qu’un amour. Maisil est parti rejoindre mon passé, celui dont je ne cesse de rêver. Je ne cherche plus de réponse à ce qu’il est, ce qu’il était.

Il m’avait parlé du cancer de sa mère, et je savais qu’il allait souvent à l’hôpital. Il avait de nombreux problèmes de santé. Il aurait dû avoir vingt-deux ans il y a un mois. Et déjà un AVC à son compte. Tout ce que je sais, c’est qu’il a disparu de la surface d’internet. Peut-être de la surface du globe aussi. Aujourd’hui, cette histoire me rend dingue. Voilà sept ans qu’elle a commencé et j’ai encore un peu de mal à m’en remettre. J’ai vécu un amour sur Internet. Un amour légèrement fou. J’étais folle de cet homme de quatre années de plus que moi.

Aujourd’hui, tous mes amis sont en couple, oui, tous. Moi, je n’ai eu qu’un copain, pendant six mois, un anglais, rencontré lors d’un échange. Puis, le désert total. J’ai eu des demandes, mais rien je n’en ai accepté aucune. Pourquoi ? Je ne sais pas.
Ma meilleure amie, rencontrée sur le net, me dit que ça viendra. Qu’il faut que je persévère ; elle me dit qu’elle a peur pour moi, que cette histoire n’est pas terminée dans mon esprit et que ça me rend dingue, parce que je n’arrive pas à passer à autre chose. J’ai vécu trop de choses avec… un inconnu ? Une personne qui peut-être n’existe pas. À présent, j’ai du mal à croire en l’amour. J’ai du mal à croire les hommes. Mon anglais, qui était un simple séducteur à deux balles. Mon père, un homme détestable – que pourtant je n’ai jamais rencontré – et puis lui. Lui. Mon amour. Ma vie. Enfin, c’est ce que je croyais. L’amour, ça fait mal. Oui, c’est comme dire « le feu ça brûle ». L’amour est une passion, normal que ça fasse mal.
Et c’est aussi pour ça que je m’inquiète. Les enfants vont de plus en plus jeunes sur Internet. Et on peut s’inventer une vie là-dessus. J’ai peur pour eux, j’ai peur que ça les détruise. Ce n’est pas parce que c’est virtuel que ce n’est pas réel.