Une machine à constats

Dans le domaine juridique.


Cela faisait déjà longtemps que l’idée me trottait dans la tête. Des années que je rêvais d’autre chose, d’un métier différent. Après huit ans passés dans cette étude d’huissier de justice parisienne, le moment allait enfin arriver. Il était temps. Je n’en pouvais plus de ce travail répétitif, des constats établis à la chaîne, de la procédure mécanique et du rythme quotidien effréné. J’étais devenu une machine à constats, un robot qui reproduisait jour après jour et dans l’urgence les mêmes tâches, balancé dans tous les coins de Paris comme une boule dans un flipper. La moitié du temps en extérieur pour les constats, l’autre moitié sur les dossiers à l’intérieur, et au final un travail toujours fastidieux. Tout était devenu corvée. Et qu’avais-je à raconter le soir en rentrant à la maison ? Le nombre d’assiettes et de petites cuillères que j’avais comptabilisées pendant l’état des lieux de cet appartement meublé ou encore les fissures dont j’avais constaté la présence dans les six étages de la cage d’escalier de cet immeuble ? J’avais honte de mon travail, surtout quand il était facturé de façon exorbitante. J’avais beau chercher, je ne voyais pas la plus-value intellectuelle qui justifiait de tels prix. Pourtant, après cinq années d’études de droit et l’obtention d’un examen professionnel à l’issue de deux années supplémentaires de formation, je m’attendais à exercer un métier intéressant. La réalité est bien plus prosaïque et décevante : elle consiste à aller le plus vite possible pour satisfaire le client et surtout à répondre aux exigences de rentabilité en alignant les actes de procédure les uns après les autres. Il n’y a guère de questions à se poser et l’analyse d’un dossier prend une minute. Pas de documentation juridique dans l’étude. On se débrouillait avec Google. Le quotidien s’est révélé assez pauvre et asséchant. Et si indéniablement j’avais eu au début l’âme d’un justicier, Zorro était rentré à l’écurie depuis bien longtemps.

Il me fallait autre chose, en vieillissant, on change, on évolue. On n’est pas figé, la vie est là, qui sourd au travers de nos désirs, de nos envies. Et pour moi, la vie semblait vouloir s’écouler par l’écriture. Je l’avais sans doute oublié mais dans mon parcours, il y avait une constante, comme un fil rouge : j’avais toujours aimé écrire. Je m’étais donc inscrit à des cours du soir d’écriture journalistique dans une école du 10e arrondissement de Paris. Il faut suivre ses envies car elles correspondent à ce que nous sommes profondément. Durant cette formation, j’ai découvert que le plaisir d’écrire était bien là, intact. Poser un mot, ciseler une phrase comme un orfèvre. Écrire est comme un travail d’artisan qui façonne patiemment, une production de soi, solitaire et humaine, une respiration. C’était sans doute ce qui manquait à beaucoup aujourd’hui, la réalisation d’un travail abouti. Dernièrement, j’avais entendu parler d’un jeune ingénieur qui voulait tout abandonner pour devenir charpentier : il en avait assez d’être assis toute la journée derrière un écran d’ordinateur à remplir des tableaux Excel.
J’avais quarante ans et le moment était enfin arrivé. Je démissionnai. Avec pour objectif de changer de vie. Peut-être de reprendre ma vie, à mi-route. Il était temps. L’occasion s’était en effet présentée en 2013 quand mon épouse avait postulé à un poste d’archiviste en Normandie. Quelques semaines plus tard, nous voilà partis à l’aventure, à Evreux dans l’Eure. C’était simple et compliqué à la fois.
À peine arrivé, je m’étais adressé à la rédaction locale du quotidien régional Paris Normandie pour être correspondant de presse. Ma lettre de motivation et surtout mon CV de juriste sans aucune relation n’a d’abord pas convaincu, la réponse habituelle, les effectifs étaient au complet. Je récidivais un peu plus tard avec un sujet sur une exposition de photographies présentée à Conches-en-Ouche, une petite ville du coin. Parmi les quatre photographes, deux d’entre eux avaient sillonné la France, l’un, Jean-Michel Leligny, à vélo le long du méridien de Greenwich, l’autre, Pascal Lecoeur, dans la campagne normande à bord de son camion de commerçant ambulant. Ils proposaient une vue de la France et de ses habitants, éloignée des centres urbains, une France un peu oubliée. Le sujet m’intéressait car il me semblait que cette mise à l’écart pouvait expliquer pour partie la défiance des citoyens à l’égard du monde politique. Je rédigeais donc un compte rendu de l’exposition que je proposais à la rédaction. Quelques semaines plus tard, on me rappelait pour une collaboration avec le journal. J’étais ravi de ce premier pas et m’investissais avec passion dans ce travail journalistique qui me permettrait, je l’espérais, d’acquérir une certaine légitimité pour envisager une reconversion vers le journalisme. J’allais donc de sujets en sujets, traitant de la vie des associations locales, de telle inauguration, de la rénovation urbaine ou de quelques sujets politiques à l’approche des élections municipales. Je couvrais également avec enthousiasme la chronique judiciaire en assistant deux fois par semaine aux audiences du tribunal correctionnel. Des faits divers bien sûr mais qui satisfaisaient la curiosité de l’observateur que j’étais. Parallèlement, je répondais à des offres d’emploi dans la presse. J’envisageais volontiers des allers retours à Paris situé à une heure de train, de travailler à distance. Une organisation du travail parfaitement compatible avec l’écriture. Mais je prenais conscience au bout de quelques mois que tout cela était peine perdue. Pas de diplôme, pas de travail dans ce beau pays et en particulier dans ce secteur d’activité par ailleurs en grande difficulté. J’avais par exemple pris contact avec un site Internet d’informations juridiques. On avait tout de même pris la peine de me répondre. Mais pour refuser ma candidature au motif que je n’avais pas la double compétence de juriste et de journaliste. Fallait-il faire dix années d’étude pour prétendre travailler ?

Après une année passée comme correspondant de presse, je me résignais donc à revenir dans le domaine juridique. Mais je souhaitais me décaler un peu pour découvrir autre chose. Ce qui semblait être une idée décidément saugrenue. Car là encore, je ne décrochais aucun entretien. J’avais l’impression de me heurter à un mur, au mur de la société française, obtuse et vieillotte, rigide et bloquée. Une société dans laquelle chacun devait rester sagement dans sa petite case, assis sur la même chaise durant quarante-trois ans et demi pour pouvoir prétendre enfin à la libération, après avoir validé ses petits points de retraite. Une société pépère d’employés surdiplômés qui passeraient une bonne partie de leurs journées et de leur vie à s’ennuyer dare-dare dans le même bureau. Par le passé, j’’avais déjà expérimenté l’ennui au travail dans un service contentieux où l’on recrutait des bac + 5 pour accomplir du secrétariat juridique. J’étais devenu en quelques mois un fantôme errant dans les couloirs, terrassé et absent à moi-même. J’avais besoin d’apprendre, chercher et écrire pour tenir debout et en arrivant à Evreux, mon état d’esprit était tout simplement que je ne voulais plus travailler. C’était ça, mon accident du travail. Cela pouvait paraître choquant dans un pays rongé par le chômage de masse mais c’était la vérité. Je n’imaginais pas pouvoir tenir encore vingt-cinq ans ainsi, aller jusqu’à la retraite, écrasé par la monotonie des jours, la routine des tâches, employé aigri au teint gris au fond de son bureau. Je ne pouvais plus y aller. Ce que je pressentais, je l’expérimentais effectivement les mois suivants.

Face à ces difficultés, comme un mauvais vent qui vous rabat sur les mêmes récifs côtiers, j’enchaînais deux CDD, l’un de six mois dans une association du secteur du logement, l’autre de trois mois dans un organisme de retraite. Inutile de préciser qu’il s’agissait dans les deux cas de recouvrement de créances. J’étais marqué au fer rouge et vivais cela comme une condamnation. Mon parcours semblait suspect à certains. Après un début de vie professionnelle linéaire, que signifiait cette rupture ? Je ne pouvais bien entendu faire part de mon total désintérêt pour mon travail. Une chef de service à quelques années de la retraite était particulièrement retorse et infecte. Normal, elle n’aimait pas les gens diplômés. Elle tirait sa fierté de sa présence dans l’établissement depuis trente ans, elle ne cessait de le rappeler, et espérait obtenir la médaille du travail. Il était sans doute grand temps pour elle de laisser la place, même si elle restait toujours aussi passionnée, à en croire ses commentaires, par la lecture des courriers de la commission de surendettement qu’elle épluchait scrupuleusement. J’étais tombé sur une autre planète. Je ne concevais pas de rester des décennies dans la même entreprise.

La vie de bureau décidément ne me convenait pas. Commencer tous les matins à la même heure, enchaîner avec le repas du midi, puis le déroulement à n’en plus finir de l’après-midi et les petites pauses dans la journée pour essayer de donner un rythme. Le meilleur moyen était sans doute de boire beaucoup d’eau pour être obligé de se rendre aux toilettes. J’avais trouvé ce subterfuge pour combattre l’ennui. Il y a aussi la sociabilité attendue de l’employé au travail, qui va sans doute de pair avec l’esprit d’équipe. On m’avait reproché lors d’un entretien que j’étais habitué à faire les choses de A à Z et que, par conséquent, je n’avais pas l’esprit d’équipe. Ce qui était manifestement un défaut majeur, une entreprise étant avant tout une équipe qui gagne, qui avance. Pour ce qui est de la sociabilité, le déjeuner avec les collègues est un passage obligé. Difficile d’y couper si on ne veut pas se voir définitivement exclu et victime de toutes les médisances possibles. J’en avais déjà fait l’expérience par le passé et je prenais sur moi pour participer, de temps en temps, aux agapes méridiennes. Mais il ne suffit pas d’être présent, encore faut-il parler. Or, je n’étais pas un grand bavard, encore moins à l’heure du midi. J’avais plus besoin à ce moment de me retrouver seul, de me reprendre et surtout d’aller marcher un peu. C’était une sorte de respiration pour moi qui avait du mal à rester enfermé toute la journée. À l’occasion d’une formation, j’avais été amené à déjeuner régulièrement avec Florian, que l’on pouvait qualifier de taiseux. Curieusement, ce moment passé avec lui ne me coûtait pas car il ne parlait pas, si bien que je n’avais pas à chercher de sujet de conversation ou à relancer la discussion. Cela m’épargnait bien des efforts. Perdu dans mes pensées, je n’éprouvais aucune gêne moi non plus à garder le silence. À la fin du repas, l’un ou l’autre, en fonction de l’avancement de ses réflexions, lançait soudain un « on y va ? » et on se levait.
Malgré tous mes efforts, je notais cependant de la froideur de la part de certaines collègues. Et j’en trouvais la cause : je ne m’étais pas soumis à la culture de l’entreprise qui voulait que tous les matins, chacun passe dans tous les bureaux du service pour se faire la bise. Je me contentais d’un bonjour quand je croisais les gens et je voyais bien que cela ne passait pas. Mais je n’avais aucune envie de faire trente bises tous les matins, pour dire les choses encore plus clairement, ça m’emmerdait. J’avais pris conscience lors d’un bilan de compétence que j’étais tourné vers la tâche à accomplir. Bref, j’allais au travail pour y travailler et non pas pour y nouer des relations alors que d’autres aimaient s’y rendre pour retrouver leurs collègues. Cela pouvait expliquer une attitude parfois distante, souvent mal comprise.

J’étais victime de ma lucidité sur le travail. Mais à moins d’être aveugle, d’autres autour de moi n’y trouvaient pas leur compte. Il suffisait d’observer un peu leur façon de se lever ou de s’asseoir lourdement sur leur chaise, de se déplacer dans le couloir ou du nombre de pauses-cigarettes. Ces attitudes ne témoignaient pas forcément d’un grand dynamisme et peut-être s’étaient-ils résignés à subir leur sort. Je pouvais le comprendre de la part de personnes âgées d’une cinquantaine d’années mais pour ce jeune homme de tout juste trente ans, diplômé d’une école de commerce et qui accomplissait jour après jour des tâches essentiellement administratives ? Tiendrait-il la distance ? Il m’avait expliqué que pour le moment, il y trouvait son compte car il quittait le bureau vers 16 h 30 chaque jour, après quoi, commençait sa deuxième journée : il pratiquait le volley-ball et était membre d’une association de philosophie. Il n’avait jamais trouvé de poste qui correspondait à ses études et avait même été un temps ouvrier sur des chantiers. Il est vrai qu’il n’avait pas souhaité quitter sa ville d’origine.
Après un peu plus de quinze ans de vie professionnelle, il fallait me rendre à l’évidence, il m’était arrivé quelque chose que je n’aurais jamais imaginé durant mes études : je n’avais plus envie de travailler, moi qui pourtant avait cru au travail et à l’effort. J’étais un être inadapté à l’entreprise, à ses codes et à ses modes de fonctionnement et donc au monde. Je ne me faisais plus aucune illusion : au bout des annonces auxquelles je pouvais prétendre clignotait l’ennui en lettres rouge. Je voyais à l’avance les tâches administratives, la paperasse, l’exigence d’efficacité, les heures passées derrière l’écran la souris à la main à cliquer. Certaines structures pratiquaient le zéro papier. Tout était numérisé, ce qui, au passage, doublait le papier de fichiers informatiques et rendait très mal aisée la consultation des documents à l’écran obligeant à multiplier les clics. L’informatique et la numérisation étaient passées par là. La technologie devait nous faciliter la tâche mais on cliquait toujours plus. À se demander si les concepteurs de logiciel avaient un jour utilisé un ordinateur ! J’étais allergique à Excel et je n’étais pas le seul. Différentes lectures me confirmaient que les cadres étaient lassés d’avoir à remplir des tableaux toute la journée. Car la grande escroquerie avait été de faire croire que les diplômes permettraient d’avoir un travail intéressant. Non, ils permettaient simplement de travailler, de devenir des employés qualifiés en lieu et place des ouvriers qualifiés, de bons petits soldats de l’entreprise, qui répétaient chaque jour les mêmes tâches. Et gare à ceux qui souhaitaient s’écarter du chemin, la spécialisation du diplôme était telle qu’elle rendait difficile la mobilité professionnelle. Le diplôme avait eu cet effet redoutable : il avait rigidifié le marché du travail.

Je lisais parfois des récits de carrière formidable où la personne, de fil en aiguille, était parvenue à sortir des balises et à construire sa propre vie. Pour ma part, après trois années de tentative, je devais constater mon échec. Je n’avais tiré aucun fil et sans doute m’y étais-je mal pris. J’avais les aiguilles mais pas de fil. Peut-être aurais-je dû créer un profil Facebook ou Linkedin. Mais je n’aimais pas afficher à la terre entière ma photographie, forcément souriante et cravatée, ou à l’américaine, décontractée et tout aussi souriante, jetant au monde sa réussite et son bonheur de vivre, qui se manifestent souvent, et bizarrement, en position allongée sur le sable. Je ne pratiquais pas les réseaux sociaux où l’on se racontait. De ce point de vue, j’étais déjà hors-jeu. Quant à réintégrer la profession réglementée d’où je venais, il n’en était pas question. Comme dans la publicité pour les rillettes, je n’en partageais plus les valeurs. Ces professions qui semblaient tout droit sorties de l’ancien régime avec des monopoles et des tarifications fixés par l’État étaient dignes de l’économie administrée soviétique. Elles formaient une Nomenklatura à la française. La plupart de ses membres que j’avais cotoyés votaient à droite tout en bénéficiant d’un système les exonérant des règles du libéralisme qu’ils réclamaient par ailleurs pour le reste de la société. L’enrichissement était leur alpha et omega.

Par la fenêtre, le regard perdu, je voyais à peine que le paysage était désormais plongé dans l’ombre. En face, la colline avait complètement disparu derrière le rideau de pluie et le vent d’ouest sifflait sur les toits. Une sirène de police remontait l’avenue en direction des quartiers. Papa d’un petit garçon de huit mois dont je découvrais l’insatiable curiosité, je m’inquiétais déjà pour son avenir. Fallait-il justement entretenir cette curiosité qui le condamnerait à coup sûr à l’ennui professionnel ? Ou au contraire le modeler pour le transformer en un produit industriel, adaptable aux besoins de l’entreprise, afin de lui permettre de s’insérer pour plusieurs décennies sans avoir à se poser trop de questions. Un produit humain, pragmatique et sans recul, qui pourrait être indifféremment et selon les opportunités, analyste-crédit ou vendeur de machines à café.
Le taux de chômage de cette ville de 50 000 habitants était de 21 % et le taux de prauvreté de 25 %. À une heure de train, il y avait la richesse intellectuelle et culturelle. Il devenait urgent pour moi de trouver une solution au risque de me trouver happé. Alors, la mort dans l’âme, je cliquai sur Envoyer. Ma lettre de motivation et mon CV parviendraient en quelques millièmes de seconde à la messagerie d’un chasseur de tête d’un cabinet de recrutement quelque part à Paris. Est-ce que je déborderais d’enthousiasme s’il me contactait quelques jours plus tard pour me présenter plus en détail le profil de son client ? Une société de rachat de créances recherchait un gestionnaire de dossiers pour assurer le recouvrement auprès des débiteurs. L’annonce précisait qu’il fallait avoir une bonne gestion du stress. Les journées s’annonçaient réjouissantes. Un peu plus tard, à l’entretien, je feindrais l’envie et le dynamisme. Puis, à la question « ça vous intéresse ? », et alors que tout mon être dirait non, je m’entendrais répondre avec le sourire « ça me va ».