Caméra au poing

Filmer des images.


Bernard a soixante-quatorze ans. Athlétique, le regard vif, grâce à la pratique des arts martiaux et du tai chi, on ne lui donnerait pas son âge. Issu de parents domestiques chez les riches, il raconte la naissance de sa vocation pour la photographie et la caméra et comment il a surmonté son handicap social et culturel grâce à sa volonté et ses qualités relationnelles. Il est vrai que sa carrière s’est déroulée à une époque où son abnégation et les personnes rencontrées permettaient de réussir dans une vie où le chômage n’existait quasiment pas. Cette hargne à réussir est en grande partie motivée par un désir de revanche sur les humiliations subies pendant son enfance parce qu’il n’était « qu’un fils de concierge ». Tout au long de sa vie il n’a jamais perdu le sens de ces inégalités. Plutôt que de parler à sa place, j’ai préféré retranscrire son fil narratif dont la qualité permet de lire son expérience de vie à plusieurs degrés.

« Mes parents étaient d’origine très pauvre, issus de familles paysannes enracinées depuis le XVIIe siècle dans la région d’Anjou. Ils travaillaient comme domestiques chez des gens fortunés. Ma mère avait à peine appris à lire et à écrire, juste à signer. Dès l’âge de douze ans, elle faisait le ménage chez des gens riches des châteaux de la région. C’est là qu’elle a rencontré mon père. Lui était pour sa part un peu plus instruit. Il fréquentait une école catholique : il allait à la messe, à confesse, bref tout le rituel de l’époque. À l’école l’instituteur a remarqué son intelligence. Il était doué, l’élève le plus brillant de l’école. Mais ses parents n’avaient pas les moyens de lui faire poursuivre des études secondaires. Aussi l’instituteur lui a dit « Je vais m’occuper de toi ». Mais c’était la guerre de 14. Au cours de la guerre, l’instituteur est venu le voir : « Tu sais, je ne t’ai pas oublié, à la fin de la guerre, j’en parlerai au maire et au curé, on a trouvé de l’argent, on va t’aider pour que tu ailles faire des études, même si tu dois aller à Paris, dans une université ». Malheureusement, mon père n’a pas eu cette chance, car cet instituteur a été tué la veille de l’armistice. Il avait pourtant bâti de grands projets, rêvé de faire des études, devenir professeur, instituteur en tout cas. Tout ça s’est effondré. Mais il a toujours gardé le goût de la lecture. Il aimait lire toutes sortes de livres, même s’il n’avait pas le bagage nécessaire pour pouvoir comprendre des matières telles que la philosophie. Donc il s’est retrouvé à pousser la charrue. Dès qu’il a pu, il s’est fait engager chez un châtelain où il est devenu maître d’hôtel et valet de pied. Il a alors appris à mettre la table, à recevoir. C’est comme ça qu’il a gagné sa vie et qu’il a rencontré maman. Puis ils ont décidé de quitter les châteaux où ils étaient domestiques.

Au début des années 1930 ils sont « montés » à Paris pour améliorer leur condition. À cette époque c’était toute une expédition. C’était à la limite héroïque, car ils ne connaissaient presque personne, hormis une vague cousine. À leur arrivée, ils ont trouvé une loge de concierges dans le 7e arrondissement. C’est donc là que je suis né, en 1942, dans les quartiers chics. Nous étions près de la rue Cognac-Jay, le centre de télévision que les Allemands avaient transformé en centre d’information de la Kommandantur. J’étais presque prédestiné à exercer mon métier dans ce milieu, puisque j’y travaillerai de 1967 à 1976 ! Puis ils ont trouvé une autre loge dans le 16e arrondissement vers la rue de la Muette. Je suis allé à l’école rue des Bauches. Tous mes camarades étaient des fils de famille bien nantis. J’étais le seul dans la classe à être de famille modeste. À la récréation, on jouait ensemble. Mais quand on se retrouvait au bois de Boulogne, c’était autre chose. Il y en a un qui m’a dit un jour : « je ne peux pas jouer avec toi parce que ta mère est concierge ». C’était gênant, ce genre de réflexion m’a souvent mis en colère. À la récréation il m’arrivait d’avoir des explications avec eux à coups de poing et de pied, ça allait très vite. Cela m’a donné une certaine pugnacité, mais pas pour les études. J’étais un peu feignant et très rêveur. Quand je suis arrivé au certificat d’études, je savais mal écrire. J’avais un retard considérable. Quand j’ai quitté l’école communale, j’avais deux ou trois ans de retard. Mes parents m’ont alors mis chez les curés dans une école privée catholique. Heureusement je suis tombé sur un instituteur qui s’occupait plus spécialement de la préparation au certificat d’études et qui a réussi à me faire rattraper le niveau. Mes parents étaient désespérés, c’est pour ça qu’ils ont insisté pour que j’aille plus loin encore en me payant des cours particuliers. Alors que je faisais près de vingt-cinq fautes dans une dictée, en trois mois, parce que cet instit avait une méthode incroyable, j’étais devenu le meilleur de la classe en français, et en un an j’ai rattrapé les deux à trois ans de retard. Tous les soirs il nous donnait un livre de lecture et un livre de grammaire. Il nous fallait apprendre les règles de grammaire et de conjugaison et les réciter chaque matin, par écrit et à l’oral. J’étais donc obligé de bosser pour ne pas passer pour un con auprès de mes copains. C’est ainsi que j’ai obtenu mon certificat d’études. D’ailleurs avec cet instituteur et ses méthodes, presque tous les élèves avaient réussi l’examen. J’avais tellement progressé qu’au collège on m’a fait passer directement en 5e. Mais je n’avais aucun goût à continuer les études.

Mes parents se demandaient toujours ce que j’allais pouvoir faire plus tard. C’est alors qu’un jour j’ai eu une révélation ! L’immeuble où ils étaient concierges était habité par de grands bourgeois, des millionnaires. Ils avaient plusieurs voitures, chauffeurs, valets de pied, maîtres d’hôtel, cuisinières. Mes parents étaient toujours prêts à leur rendre service, ce qui fait qu’ils recevaient de généreuses étrennes à Noël. De plus, mon père et ma mère étaient doués d’une élégance naturelle et particulièrement soigneux de leur tenue. Mon père en particulier, quand il travaillait pour eux était toujours bien habillé. Il ne lui serait jamais venu à l’idée de porter des jeans et des baskets ! À tel point que parfois on les confondait avec les propriétaires ! C’était peut-être le fait d’habiter le quartier, on copiait les gens. Et puis un jour, voilà que Mme B., qui habitait au 5e étage, maria sa fille. Elle était veuve, son mari avait été propriétaire d’une usine de textiles. Pendant la guerre il avait fabriqué des chemises et des uniformes pour l’armée allemande. À la Libération, au dire de ma mère, les FFI sont venus le chercher et l’ont liquidé. Mon père était chargé de préparer la réception de mariage. Il m’a alors invité à venir pour admirer la mariée qui était extrêmement belle. Et alors j’ai vu des valises, un trépied… C’étaient des photographes ! Je les ai observés installer leurs appareils photos, mesurer la lumière – à l’époque les photographes travaillaient avec des chambres 13x18 avec des plans-films. J’ai vu comment ils « tenaient » les gens, j’en ai déduis qu’ils étaient les maîtres ! C’étaient eux qui leur commandaient ce qu’il fallait faire, c’étaient eux les patrons ! Moi je n’étais que le fils d’ouvrier qui disait bonjour au patron. J’admirai alors la mariée qui descendait avec ses suivantes, les flashs qui crépitaient, leur assurance et à cet instant je me suis dit : c’est ça que je veux faire ! Je veux être photographe ! Mon père m’a alors acheté mon premier appareil photo, une Rétinette Kodak 24x36. Étant donné les études calamiteuses que j’avais faites, je ne pouvais pas prétendre à entrer dans une grande école comme celle de Vaugirard où il fallait un bac plus deux ou trois années. Comme je n’avais pratiquement pas de bagage, mes parents ont décidé de me payer une école de photo privée, l’Institut Français de Photographie. Mon père a aussi parlé de moi au propriétaire des Studios de France pour qui travaillaient les photographes du mariage. Il a accepté de me prendre en apprentissage pendant mes temps libres.

Le studio était situé en haut de la rue Victor Hugo. Aussi entre quatorze et dix-sept ans, plutôt que d’aller jouer au foot le jeudi, le samedi et le dimanche, et à chaque fois qu’il y avait des vacances scolaires, j’allais au studio où, pris en charge par les laborantins, j’ai appris à développer, tirer et agrandir. On travaillait avec des agrandisseurs à lumière froide, des machines en bois, invraisemblables. Je partais prendre des photos dans le quartier, je rentrais et je développais. Après je préparais les bains, développais les photos pour la clientèle. La clientèle, c’était les mariages de la noblesse et de l’aristocratie, en particulier, tenez-vous bien, le prince de Monaco pour qui il avait fait les photos de son mariage avec Grâce Kelly. Donc quand on entrait chez les clients, la tenue exigée était cravate, chaussures cirées, chemise blanche et il fallait apprendre à se tenir. Pour faire ce métier, on ne pouvait pas venir en jean-baskets. Ces exigences ont renforcé mon goût de l’élégance qui m’avait été transmis par mes parents.

Donc, en 1959 je suis rentré à l’école de photo, les cours m’ont passionné et je voulais être bon. Après un cursus de deux ans, j’ai obtenu mon CAP de photographe - à peu près mon seul diplôme - et j’ai participé à des concours de photographie. Ainsi, la première année, j’ai gagné le prix France-Amérique. Mes maîtres étaient les grands photographes de l’époque : Richard Avedon, Art Kane, Irving Pen, Frank Capa… Au cours de la seconde année il y a eu une exposition à la Bibliothèque Nationale, le prof nous a permis de présenter des photos pour espérer faire partie des 200 meilleurs portraitistes. La photo que j’ai présentée a été sélectionnée. J’avais dix-huit ans et j’exposais à coté de mes maîtres ! Je ne me rappelle plus si j’étais le 80e ou 150e exposant, mais cela m’a rempli de fierté, d’autant que mon père était allé voir l’exposition. Pendant ma formation photographique j’ai travaillé chez Phonogram Records Philipps. Ce sont deux photographes, Jacques Aubert et Stan Wiesnack qui m’ont appris le métier. J’ai fait beaucoup de photos d’artistes et de concerts. C’était la grande époque du jazz, je me suis passionné pour cette musique que j’aime toujours d’ailleurs. Il n’y avait que les grandes figures de jazz qui m’attiraient : Louis Armstrong, Duke Ellington, Bill Evans, Charlie Parker, Bud Powel, Lester Young, Billie Holiday, Ella Fitzgerald. J’ai aussi commencé à m’intéresser à la musique classique : Bach, Debussy, Mozart, Ravel, bref des œuvres qui m’élevaient l’esprit. J’ai aussi eu l’occasion de travailler pour Filipacchi, directeur du magazine Salut Les Copains, mais quand j’ai vu ce que je devais faire (c’étaient les débuts du rock) photographier des gens qui se roulaient par terre, très peu pour moi, c’est pourquoi j’ai refusé de travailler pour eux. Pour moi, la musique, comme je l’ai dit, c’était avant tout le jazz avec ses grandes figures…. Et puis un jour, je reçus un coup de fil du directeur de Paris Match qui était prêt à m’engager sur le champ. Pendant la conversation je me voyais déjà photo-reporter avec le Rolleiflex et tout le bazar, et puis patatras tout ça s’est écroulé parce que je n’avais pas le permis de conduire ! J’ai essayé de négocier, de le passer en quinze jours, mais il n’a rien voulu savoir. Donc je ne suis pas non plus rentré à Paris Match !

Au moment où j’ai quitté Philipps, c’était le moment de partir en Algérie. Décidée à me protéger, ma mère a voulu m’éviter de partir à la guerre. Grâce à une famille de notre immeuble, qui était amie de ministres, il a suffi d’un coup de téléphone et hop, elle m’avait fait planquer à l’Ecole Militaire. Au début de ma conscription, j’ai tout de même fait quatre mois d’entraînement à Melun au 1er RAMA (Régiment d’Artillerie de Marine) qu’on surnommait « la coloniale ». On nous soumettait à des entraînements style commandos paras près de quinze heures quotidiennes, de jour comme de nuit. On pratiquait beaucoup de tirs, jusqu’à cinq séances par jour, et puis le corps à corps, au couteau et à la baïonnette qu’on plantait dans des mannequins. On apprenait aussi à étrangler, à frapper dans la gorge à mains nues ou avec une arme blanche, bref comme dans un entraînement de parachutistes. J’avais dix-neuf ans et j’apprenais à tuer... Lorsque je suis rentré de cet entraînement, alors que tous mes copains partaient pour l’Algérie, je me suis retrouvé à l’Ecole militaire. J’ai été muté au CIPA, le centre d’information militaire photographique du 2e Bureau. J’étais donc avec tous ceux qui étaient planqués et qui le soir rentraient chez papa maman. Tout cela m’a rapidement saoulé d’autant que moi, au contraire j’avais envie d’aller en Algérie, sur les zones de combat pour faire des photos comme Robert Capa. Alors j’ai dit au commandant : « moi je me suis entraîné pour le baroud, je veux voir ce que c’est, je veux y aller ». Il s’est montré tout d’abord très surpris qu’avec ma haute recommandation je veuille aller sur le terrain, mais il a vite compris ma détermination et m’a muté en Algérie sur le champ. Quinze jours après, je prenais le bateau. J’ai été affecté en tant que photographe à Colomb-Bechar, au Sahara, dans la 26e compagnie saharienne portée de l’infanterie de marine. J’avais un laboratoire photo à moi, un super matériel et tout ce que je voulais. J’avais pour mission de photographier des gens. C’était la fin de la guerre, mais l’armée française était encore présente. On protégeait d’éventuelles incursions du FLN les sites où il y avait des armes, des installations militaires, des troupes. On comptait encore près de 11 000 hommes sur place ! Je photographiais le tout-venant, aussi bien les mariages, que les prises d’armes, que du renseignement pur, comme par exemple les participants aux manifestations du FNL, les nouveaux responsables politiques. Ensuite j’agrandissais les photos qui partaient par courrier postal militaire au SDEC (service de renseignement). Donc à cette époque-là, tout d’un coup tu étais dans l’histoire !

Et puis, vers la fin de mon service militaire, j’étais tellement bon que le colonel m’a demandé de photographier sa fille dans sa tenue d’équitation. Fier de mes résultats, j’ai alors placé devant le bureau du colonel un panneau avec des photos de filles arabes et quelques-unes que j’avais faites en France, des portraits 30x40 où j’avais inscrit mon nom et ma qualité d’artiste photographe. Il m’a alors administré une super engueulade parce que je n’avais pas son autorisation. Ce pugilat a assuré ma réputation dans le service ! Pourtant le colonel ne m’en a pas tenu rigueur, non seulement il m’a permis de continuer, mais il m’a même proposé de monter en grade, j’aurais pu être caporal ou sergent et gagner plus de sous. Mais j’ai refusé. Je préférais aller en mission pour faire du renseignement militaire. J’étais tombé amoureux du désert et de son ciel, si limpide dans ces nuits glaciales. J’ai été en particulier témoin d’une opération militaire très impressionnante. Il s’agissait de la tribu Reghibhat installée près de Tabelbala, des hommes qu’on appelait des « hommes bleus » parce qu’ils portaient des vêtements de couleur indigo qui, avec la transpiration, déteignaient sur la peau et la rendait bleue. Les femmes en particulier étaient magnifiques. Beaucoup d’entre eux avaient collaboré avec nos patrouilles en qualité de méharistes. De ce fait, cette tribu était menacée par le FLN et risquait d’être massacrée. C’est pourquoi les militaires les ont escortés vers les frontières du Maroc et de la Mauritanie avec leurs chameaux et leurs moutons. J’ai alors assisté à une opération incroyable où des automitrailleuses, des camions, jeeps, ont été largués d’avions par parachute. Il s’agissait en effet d’accompagner la tribu vers ces frontières de la manière la plus sécurisée possible. Des avions de chasse ont même été mobilisés en appui pour dissuader toute tentative du FNL. Sur le moment je n’ai pas réalisé le sens de tout cela, c’est seulement plus tard que j’ai pris conscience du plus important : on avait évité un massacre !

Lorsque je suis rentré de l’armée, je me suis retrouvé sans boulot. Mon ancien capitaine m’a téléphoné chez mes parents pour me demander si je voulais revenir dans l’armée comme photographe. Je lui ai demandé si je serais en civil ou en uniforme. Il m’a répondu « évidemment, en uniforme ! » Mais j’ai refusé, parce que pour sortir avec des filles le soir, l’uniforme, pour moi, c’était pas terrible ! J’ai alors passé un entretien d’embauche au centre de formation professionnelle de l’ORTF Deveze, rue François 1er. J’ai été accepté et engagé comme pigiste pour un contrat de deux mois renouvelable. Il s’agissait donc de travailler dans le service de formation professionnelle et de la recherche. À la fin du contrat, je me suis retrouvé sans emploi. Alors je me suis présenté à Télé France Films pour devenir 1er assistant cameraman, et si possible cameraman. J’ai été reçu par un Monsieur. J’allais le voir toutes les semaines. Exaspéré par mon harcèlement il a fini par céder, et un jour m’a dit : « d’accord pour lundi, midi, au studio B comme assistant opérateur stagiaire non rémunéré ». C’est un des fils des Compagnons de la Chanson qui m’a appris le métier de 1er assistant. J’ai enfin réussi à être payé à la semaine. J’ai travaillé sur des feuilletons : Rocambole, Thierry La Fronde, Salle 8, Allo Police, Rouletabille. Comme c’étaient des périodes de travail, mon père était furieux que je n’aie toujours pas d’emploi à plein temps, car à cette époque, le temps partiel était exceptionnel. J’ai travaillé là deux à trois ans, puis j’ai appris par l’annonce d’une speakerine que l’ORTF recherchait des opérateurs. J’apprends ça le vendredi soir. Le lundi matin à la première heure, je me présente à la secrétaire chargée d’ouvrir les dossiers de candidatures. Mais voilà, je n’avais aucun des diplômes requis : École Louis Lumière, École Vaugirard, l’HIDEC (Institut des hautes études cinématographiques) pour me présenter au concours. Mais la secrétaire s’est décarcassée pour trouver des clauses d’équivalence, et il s’est avéré que les 250 heures d’émissions que j’avais cumulées à l’antenne constituaient une équivalence pour me présenter au concours. Sauf que le jour du concours, j’ai vingt-cinq ans passés, je n’ai pas fait d’études brillantes, et là il y a un calcul d’optique à faire. Un système de fractions, je ne me rappelle plus comment on fait. Quel con, je me suis dit ! C’est pas possible d’être aussi con ! Comment je vais faire. Quand j’étais scout, pendant l’adolescence, mon surnom c’était « le renard paresseux ». Rusé, mais paresseux. Alors je reste le dernier dans la classe, j’attends, j’attends, et là le prof me fait signe que je suis le dernier. Je me lève et lui dit « écoutez monsieur, je connais la réponse, mais j’ai pas le temps de calculer » et je lui donne le résultat, la formule d’optique qu’on avait à calculer. Du coup j’ai réussi et j’ai même été classé parmi les six premiers.

Je suis donc rentré à l’ORTF en octobre 1967 avec une période de probation de huit mois comme stagiaire. J’ai vécu toutes les évolutions : l’ORTF, Antenne 2, France 2, France Télévision. Au début de ma carrière je me suis spécialisé dans les émissions de variété. C’était ce qui correspondait le plus au feeling de l’époque quand on avait entre vingt et trente ans. Mais voilà, j’étais détesté par mes collègues cameramen parce que j’avais été volontaire pour l’Algérie et que j’étais pratiquant de tir à la carabine de compétition qui était discipline olympique. À l’armée, je me considérais comme bon tireur et puis dans un club civil, j’ai rencontré un sportif qui a été deux fois champion du monde de tir et qui m’a pris en main pour devenir tireur de compétition. De plus, je faisais de la boxe française, j’avais donc le profil du parfait facho. Tout ça faisait que j’étais très mal vu de mes collègues. Pour aggraver mon cas, n’étant pas trop vilain de ma personne, m’habillant pas trop mal, j’avais du succès auprès des maquilleuses, des coiffeuses et des scripts, ce qui a généré de la jalousie et même de la haine. Jusqu’au jour où le patron du bureau des cameramen me fait appeler et me dit « faites attention, tous vos collègues, en particulier les délégués syndicaux sont venus me voir et m’ont demandé de vous virer ». Il est vrai que je n’étais pas du même bord politique que la majorité d’entre eux et qu’une fois en m’engueulant avec l’un d’eux, il a failli se prendre un coup dans le tibia, mais pas vraiment, c’était juste pour lui faire peur. Aussi le patron m’a dit « méfiez vous, ils veulent votre peau ». Du coup j’ai un peu fermé ma gueule. Et puis j’ai compris que pour être protégé il fallait être affilié à un syndicat. D’ailleurs ils avaient le monopole puisqu’à l’époque on ne pouvait accéder à certains postes que si on était syndiqué chez eux. Et de gauche, on peut dire qu’ils l’étaient presque tous, je me souviens en particulier d’un délégué CGT, toujours obsédé de trouver quelque chose « pour faire chier le patron ». Alors j’ai décidé de rentrer à la CGT. Du coup, je payais ma cotisation, j’avais ma carte, je fermais ma gueule, j’étais subitement devenu un mec sympa ! D’autant que si j’avais mes idées, ça ne m’empêchait pas d’avoir de la sympathie pour certaines de gauche. En 1968, à la force de leur majorité, ils ont tout bloqué. À ce moment-là, j’étais encore stagiaire. On m’a dit « si tu fais la grève, tu ne pourras pas être engagé ». Et puis, un beau jour, pendant les grèves, les gendarmes sont venus à la maison pour me remettre un ordre de réquisition. Il y avait 68, les barricades, moi j’étais pas tellement de ce côté-là et donc on s’attendait à une insurrection armée. J’étais avec des mecs très opposés au mouvement qui s’apprêtaient à prendre les armes et n’avaient envie que d’en découdre. On avait prévu toute une logistique, avec un type qui était au Conseil d’État. On avait des armes de poing et des fusils. On comptait aussi dans le groupe des médecins, des infirmières au cas où il y ait des blessés. Heureusement tout ça s’est calmé et je suis enfin entré comme titulaire à l’ORTF !

En début de carrière j’ai travaillé comme cameraman dans les studios de télévision pour les émissions de Guy Lux, Les Dossiers de l’écran, j’ai filmé les feuilletons, les variétés, les dramatiques, les hommes politiques en direct... Mais, je me suis dit, je ne vais pas faire ça toute ma vie. J’ai une caméra, je veux aller dans la rue, voyager, voir ce qui se passe sur la planète. Il faut dire que quand j’étais gamin, j’adorais les albums de Tintin, de le voir dans sa voiture avec sa caméra, sillonnant le monde, je n’avais qu’une envie, c’était de faire comme lui…. Je réalise d’ailleurs que j’ai fait tous les pays où il est allé ! À un moment j’apprends qu’il y a un service « d’urgence », composé juste d’un preneur de son et d’un cameraman chargés de faire un direct à n’importe quel endroit et à n’importe quel moment. On les appelait d’ailleurs « les pompiers » ! Tout à fait mon tempérament ! On était des casse-cous, on brûlait les feux rouges pour être les premiers sur les événements, les manifs, ou les attentats. J’étais ravi d’avoir pu intégrer ce service qui s’appelait à l’époque les Moyens HF2. Il s’agissait d’une équipe de techniciens Haute Fréquence utilisant une voiture permettant le montage et la diffusion. Je suis resté dans ce staff de 1976 à 1988, j’y avais particulièrement la cote. Mon esprit combatif était tout à fait adapté au style. Puis en 1988, je suis devenu reporter d’images pour le journal télévisé.

Ce qui va tout changer c’est le mur de Berlin. C’est moi qui ai filmé Rostropovich et Soljenitsyne ! À partir de cet événement l’information s’est mondialisée. Chaque matin j’écoutais la radio, les nouvelles du monde entier. Sur le plan technique, on a assisté à une autre révolution, celle du passage des caméras-films aux premières caméras électroniques qu’on porte à l’épaule. Je suis un des trois pionniers à les avoir utilisées et je suis même le premier à avoir filmé et rapporté des cassettes qu’on appelait UMATIC. Ensuite on est passé à la Betacam. Donc je fais partie des pionniers de la vidéo électronique. On était le seul service en France à faire ça. On l’a expérimenté pour la première fois à Dakar, au Sénégal, lors du premier Congrès Franco-Africain en 1978. J’y couvrais la visite de Valery Giscard d’Estaing à Léopold Senghor. On faisait les montages et les diffusions sur place ; on envoyait ensuite par satellite. Ce système allait tout changer à la télévision. Ensuite tous les autres pays du monde ont adopté cette technique qui avait été inventée par des ingénieurs français, japonais et américains. C’était passionnant de participer à la révolution de l’image. Une fois, à Dakar, je me retrouve sur la plage où l’on admire des pirogues de pêcheurs absolument extraordinaires. Je me suis dit que j’allais tourner des images pour illustrer le sujet... Une pirogue arrive, je filme la scène. Je m’approche et là je veux faire un gros plan des piroguiers, à très courte distance. Je vois à ce moment un bout de bois planté dans le sable près d’eux. Je leur fait un petit bonjour de la main, je mets ma caméra à l’épaule, je commence à filmer et à ce moment-là, l’un d’eux arrache le bout de bois, vise et cherche à me l’envoyer dans la poitrine. Marcel, mon preneur de son m’attrape, m’arrachant littéralement de l’endroit et on s’est barrés en vitesse. On a eu des tas de compliments, quasiment mortels ! C’est seulement après-coup que j’ai pris conscience que le piroguier avait pris ça comme une agression.

Pendant la guerre des Balkans, au début des années 90, avec Patrice, mon preneur de son, nous sommes partis à Sarajevo pour illustrer le travail de l’association Architectes Sans Frontières, un sujet pour le 20 heures. On arrive dans un petit village et en l’arpentant, je vois un type qui se tient debout devant sa maison à moitié écroulée, au milieu des gravats. La lumière est belle, les couleurs des pierres superbes. Donc des images formidables pour le type, la lumière et toute la symbolique. Je le filme et là je dis à Patrice « je vais faire une interview et quelques autres plans » mais il me répond « non, non, on n’a pas le temps, on se barre, on a rendez-vous au check point », parce que quelqu’un devait nous y accueillir. On part donc vers le check point et on tombe sur des soldats avec mitrailleuses et kalachnikov braquées sur notre bagnole. Après leur avoir présenté notre identité, ils nous laissent passer et on arrive dans un quartier où les maisons sont en grande partie démolies. En effet, les Serbes avaient pour coutume de tirer deux coups d’obus dans toutes les maisons pour les démolir afin d’obliger les populations locales à foutre le camp des villages. Que ce soit à midi ou à minuit, chaque maison était pilonnée. L’association Architectes Sans Frontières avait donc pour but d’aider à rafistoler ces maisons pour que les gens puissent passer l’hiver chez eux. On avance de quelques mètres, et puis là je vois un immeuble défoncé par un coup d’obus. Je remarque pourtant que seule la façade est atteinte, l’appartement du premier étage est intact je repère la table et les chaises qui ne sont pas du tout abimées. Et à ce moment-là j’aperçois dans la pièce le portrait de Tito qui pendouille à un fil. Je mets ma caméra à l’épaule, je tourne, je filme la photo de Tito, j’élargis et je couvre la façade et la rue. Je me dis c’est bon. Je me fais plaisir, je tourne une seconde prise, même mouvement, zoom avant, zoom arrière. Juste avant cette seconde prise de vue j’avais remarqué, en haut de la colline, des hommes en uniforme, des Serbes qui surveillaient ce qui se passait en bas. J’avais aperçu des signes, j’avais bien vu qu’ils nous avaient repérés. Et au moment où je fais le second zoom arrière, tact tac tac, ils commencent à tirer, la rafale est passée à 50 cm de moi. Inutile de dire qu’on s’est enfuis vite fait avec Patrice. On est sortis dans la rue et on s’est planqués derrière de grands bacs de poubelles. C’est comme ça que ma prise de vue a déclenché les combats, les Serbes ont commencé et les Croates ont répondu. Par la suite on a réussi à se planquer dans une cave. On a alors subi des tirs de mortiers et de mitrailleuses pendant tout l’après-midi. Lorsque les combats ont pris fin, j’ai voulu revoir le type devant sa maison écroulée, c’est alors que j’ai appris qu’elle était piégée, et qu’en voulant rentrer chez lui, il a tout fait sauter. Ça veut dire que si on était restés avec lui on aurait sauté aussi ! Ce jour-là, je me suis dit que le bon dieu était avec nous !

Au cours de la même décennie, on est parti en Angola, en pleine guerre civile. J’étais avec Dominique, mon preneur de son et Dorothée, une journaliste, pour le magazine Geopolis. À cette époque il y avait encore la guerre froide entre les deux blocs est-ouest projetée en Afrique. Ca a vachement bardé. Il y avait des massacres épouvantables, à l’Africaine. On était alors en reportage avec le général Gatto, de l’UNITA, qui était chargé de nous emmener sur les zones opérationnelles. On n’avait pas l’autorisation de filmer les combats, mais on se doutait des atrocités car quand on arrivait sur le terrain, on voyait du sang partout. En particulier j’ai assisté à une scène épouvantable. Dans un village les soldats avaient forcé la population à marcher sur un chemin dont les côtés étaient bordés de têtes coupées. C’étaient des hommes plus que farouches, de vrais sanguinaires. Au cours de ce reportage, on manquait alors d’eau pour se laver. Un jour, en nous observant faire notre toilette de chat, le général me dit qu’il allait chercher un endroit où on pourrait se baigner. Dominique et moi on part donc, escortés par les kalachnikov, on circule sur un chemin qui ne fait pas plus de 50 cm de large et on n’a pas intérêt à s’en écarter parce que tout est miné. D’ailleurs, les mines, on les voit, les mécanismes sont à nu. En discutant avec quelqu’un je ne m’aperçois pas qu’un de mes pieds s’est dangereusement écarté du chemin, je me retrouve pratiquement à dix centimètres d’une mine, un soldat m’attrape brusquement et me remet illico sur le sentier. Heureusement, je n’avais pas mis le pied sur le fil ! On est arrivés près d’une rivière obstruée par les décombres d’un grand pont qui avait été bombardé. Du coup cela faisait comme une grande piscine, en particulier protégée de bestioles sympathiques comme les crocodiles. Donc on se prépare à se baigner. Le général, pour le situer, on l’appelait « le général sanguinaire » car quand il pénétrait dans un village, il ne restait plus beaucoup de survivants quand il partait… Le général sanguinaire vient nous voir, moi à poil et Dominique en caleçon, pour nous demander qu’on le prenne en photo avec nous. Il me dit alors « dis donc Bernard, t’aurais pas une petite crème pour le soleil », lui qui était noir comme du charbon ! Pendant qu’on se baignait, Dominique et moi, et Dorothée trente mètres plus loin, il y avait toujours les mecs qui nous protégeaient avec leur kalachnikov en bandoulière. Ca donne des sensations incroyables.

À Berlin, j’ai vécu la chute du mur. Le seul matin où je n’ai pas écouté la radio, le téléphone sonne : « dis donc Bernard, le mur de Berlin vient de sauter ! » On est partis sur le champ et on arrive illico sur check point Charlie. Très impressionnant ! On voit que les barrières de la police et des douanes séparant l’est de l’ouest sont levées. Tout le monde traverse librement les deux zones tandis que les Vopos fument tranquillement, observant ceux sur qui, quelques jours plus tôt, ils auraient tiré pour les empêcher de passer. Le lendemain on est sur un praticable, c’est une plateforme élevée d’un peu plus d’un mètre, sur laquelle repose la caméra. Donc on est en surplomb, ce qui fait qu’on peut filmer confortablement. Et tout d’un coup, qui est-ce que je vois dans la foule ? Rostropovich ! J’aime beaucoup sa musique, j’avais écouté ses disques, son interprétation de Malher, et je le vois devant moi ! Je me précipite vers lui et lui parle en français, je lui demande s’il a son instrument avec lui, il me le montre, il va jouer, je regarde partout… il n’y a pas de siège ! Je demande alors à plusieurs personnes de trouver un tabouret ou une chaise, quelque chose quoi ! Et tout le monde se précipite. Je me retrouve avec deux tabourets, trois chaises, l’appel avait été entendu ! Je m’aperçois que derrière lui il y a un dessin de Mickey Mouse. Je dégage alors d’autorité la foule et je fais un plan où il y a Rostropovich, Mickey Mouse, symbole du capitalisme, check point et les barrières levées, et le mur symbole d’entre deux mondes. À ce moment précis, j’apprends qu’on peut passer au journal de 20 heures dans quelques minutes. On n’avait pas le temps de fignoler, on l’a fait « à la sucette », c’est à dire qu’on a tendu le micro alors installé sur la caméra au-dessus du zoom, pour l’interview, retour pour la question et ainsi de suite. Comme pendant la guerre d’Algérie, j’étais de nouveau dans l’histoire ! J’ai pensé merci mon dieu, comme si une puissance divine m’avait accordé cette incroyable opportunité !

Une autre aventure encore plus incroyable a été celle de l’Algérie, en 1991, où on a failli se faire lyncher par la foule. Nous étions trois, chargés d’un sujet pour le 20h. Il s’agissait de filmer une importante conférence pour la paix à Alger à laquelle devaient participer de Pérez de Cuéllar, François Mitterand, Tarek Aziz alors Premier ministre de Sadam Hussein. On était en pleine guerre du Golfe, cette conférence était celle de la dernière chance. Mais aucun des trois n’est venu, je n’en n’ai jamais connu la raison. Au cours de cette période, la population était de plus en plus agitée. Les élections qui avaient failli amener les islamistes au pouvoir avaient été invalidées et l’intervention des Français et des Américains en Irak était très mal vue. Une foule houleuse se dirige en grondant vers l’ambassade de France. On décide alors de rejoindre la manif. Au moment où je sors de la voiture, caméra à l’épaule, je me fais arracher le micro que j’arrache à mon tour à mon agresseur, pour le remettre, miracle, à sa place ! Les mecs essayaient de me faire tomber. Alors je me dis « Bernard, fait tai chi, relâche le bassin » pour éviter de perdre l’équilibre. Je continue de tourner, ça tourne, ça tourne. Une rue en Y, je tiens la caméra à bout de bras, 6 à 12 kg, les gens essaient de me l’arracher. Je résiste toujours, mais tout en avançant, il y en a qui me tirent côté gauche et côté droit, j’ai beau relâcher le bassin, il devient impossible de me dégager. On me pousse en haut, en bas, on pousse on pousse, on pousse, jusqu’au moment où surgissent quelques policiers sortis de nulle part, qui me soutiennent. Toujours poussés par la foule, nous arrivons devant un salon de coiffure. J’y rentre, la caméra tourne toujours. Les policiers poussent la porte en fer, ordonnent à la patronne de fermer la porte du fond, et je continue de tourner. Je vois une femme avec des bigoudis qui crie « mais qu’est-ce qu’il fait celui-là, qu’est-ce qu’il fait là ? ». L’air est épais, étouffant, pourtant j’ai froid, je me sens glacé. Mais je suis toujours très calme, je contrôle le diaphragme, le point. Je vois un mec qui essaie de défoncer l’entrée, j’avance vers la vitrine pour le filmer et quand il me voit, ça le rend fou. Les autres manifestants se ruent pour essayer de briser la vitrine. À ce moment-là, une cliente m’envoie alors un message extraordinaire, elle me dit « tu as la crise cardiaque ». Je ne me rends pas du tout compte de ce qu’elle me dit, je tourne toujours, je suis dans mon truc, alors elle m’apporte un verre d’eau. Là tout d’un coup, je comprends ! Je joue le malade, je prends le verre d’eau en tremblant, j’en renverse sur moi partout, je vais m’asseoir dans un fauteuil. Je mets la caméra sur la cuisse, j’adapte la mise au point, car à l’intérieur la lumière change, et s’ils rentrent il va falloir encore changer. La porte du fond s’ouvre, des policiers se présentent : sécurité nationale, je continue à faire un peu le malade, ils veulent prendre ma caméra, je refuse. Ils me soulèvent et quand on sort, on se retrouve de nouveau dans la foule qui nous bouscule. On parvient enfin à arriver près d’une toute petite bagnole, une Dauphine Gordini. Je cadre et je tourne, quand la porte de l’arrière s’ouvre, j’aperçois des grenades, un pistolet mitrailleur, un parabellum, tout le matos qu’on avait quand j’étais trouffion. La foule nous presse encore, essaie de soulever la voiture et de la retourner en la faisant chalouper. Enfin d’autres flics arrivent à notre secours pour nous dégager, on arrive à démarrer et à rentrer à l’hôtel Saint Georges. Les flics à toute allure, le pétard à la main, tout ce remue-ménage fait un effet pas possible dans l’hôtel, pousse le directeur à sortir de son bureau. Et là tout d’un coup, je me rends compte que dans l’action je n’avais rien vu, ni senti, j’ai les vêtements déchirés et je suis couvert, mais alors couvert de crachats. Je file me changer, je remercie les policiers, je serai d’ailleurs toujours accompagné par eux les jours suivants. Je prends ma douche, je me change et j’enlève la cassette de la caméra au cas où ils viendraient la réquisitionner, et j’en mets une autre à la place. Je descends au bar, je me paye un double whisky Chivas, et puis j’attends mes deux collègues, Jérôme et Roland. J’attends, j’attends, je commence à m’inquiéter, je me dis, ils leur ont fait la peau, c’est pas possible ! J’essaie de me rassurer en me disant qu’ils vont rentrer à pied ou en taxi, et puis ils arrivent enfin ! Dans la chambre d’hôtel je leur montre la cassette, ils n’en reviennent pas de voir ce que j’ai tourné.

Toujours sur place en Algérie on fait un montage d’un peu plus de trois minutes et on balance ça au JT de 20 heures quand toute la France, du moins celle de France 2, est devant son poste. Ça fait un effet pas possible, le standard est débordé par les appels. Lorsque nous revenons à Paris, tout le monde nous congratule, les responsables de l’émission Envoyé Spécial me rencontrent, tout d’un coup je suis quelqu’un ! Je les persuade, vu le flot d’images que j’ai et qui n’ont pu toutes être diffusées qu’elles pourraient être utilisées pour un sujet d’Envoyé spécial de douze minutes. J’avais vu juste, ma proposition est acceptée et ce sujet sera titré « Algérie, la colère ». Je n’étais dans le service que depuis 18 jours, je tapais fort !

Ma carrière a pris fin en 2000, date à laquelle j’ai été mis en retraite anticipée à la suite d’un accident en reportage. Et voilà, c’est un métier qui m’a rendu tout simplement heureux ! Au cours de ces années, j’ai fait des reportages internationaux, depuis les plus classiques jusqu’aux plus chauds. L’adrénaline, être toujours prêt à partir aux quatre coins du monde, avoir une vie d’équipe, une vie de bistro, faire des rencontres exceptionnelles, vivre des moments forts, historiques... Toute cette carrière c’est une revanche sur mon origine sociale, une fierté pour mes parents, pour ma fille Justine. Moi, fils de concierge, celui avec qui les gamins ne voulaient pas jouer, j’ai fait le tour du monde…. »