Je fais de la schizophrénie

Il s’agit d’un texte posthume qui nous a été confié par la directrice d’un foyer psychiatrique. Qu’elle en soit remerciée.


9 octobre 2003

« J’aime de loin », c’est Monica qui m’avait dit ça. En fait j’aime comme un toxicomane. J’ai un peu tendance à abuser. C’est le manque qui est le signe le plus tangible chez moi. Quand des êtres me disent ça j’ai peur pour mon ego, alors je manque d’égards ; y’a plus que ma mère qui me supporte. Je l’adore mais je prends du sirop à la codéine, je fais de la schizophrénie, je suis chez les dingues à l’hôpital psychiatrique de J. lès-M, c’est horrible. Ils me surveillent tout le temps, je ne maîtrise plus mon destin depuis neuf ans. Mon père disait que je n’arrivais pas à gérer le quotidien.

Ma vie avec ma mère me manque, je prenais des amphétamines pour faire du vélo, C’était génial, j’avais des orgasmes secs sur mon Trek 1200 tout aluminium. Je le traitais comme personne : je lui faisais même prendre des douches et je dormais avec… Je me suis plus éclaté, j’ai même plus joui qu’avec aucune de mes copines. J’ai jamais crevé avec lui, je mettais douze kilos de pression dans les pneus : des Michelis en latex. Je lui parlais en roulant. Je suis jamais tombé sauf une fois, c’est un VTT qui m’avait renversé, je saignais comme vache qui pisse mais j’ai quand même pu rentrer chez ma mère. J’ai attendu deux jours puis je suis reparti à la conquête des côtes de la Moselle. La pratique du vélo était un rite : d’abord j’allais à la cathédrale brûler un cierge pour pas qu’on ait d’accident, puis j’allais chercher les embrocations chauffantes chez les pharmaciens, ensuite je prenais mes dix ou vingt amphétamines et puis je partais. Les pédales automatiques faisaient clic clic comme quand on allume un ampli. Je fumais presque plus, un paquet tout au plus, je mangeais rien à midi. ma mère avait peur que j’aie un accident ; les amphétamines ça vous fait voler comme si vous aviez des ailes dans le dos – comme Icare, quoi.
J’ai monté six fois la Croix-Saint-Clément de suite, trois fois par Ancy et Gorze ; c’était fabuleux. Quand je roulais je voyais dieu, mais bien sûr c’était les amphétamines. C’est du délire, ça. C’est le docteur A. qui a diagnostiqué la schizophrénie.

Je vais demander une permission de sortie au docteur Minière, je l’aurai peut-être pas, j’ai fait le zigoto samedi dernier. Je prends de la codéine pour le goût, pas pour les effets. J’en prends beaucoup trop et je me retrouve en hospitalisation demandée par un tiers, mes deux frères en l’occurrence. Ils vont me garder longtemps, je crois, et je n’ai qu’un paquet de cigarettes par jour. J’adore ma mère, c’est mon seul repère dans ce bas monde mais j’abuse de son amour maternel, c’est ça, les toxicomanes. Quand je vais en permission, parfois je déconne en prenant trop de sirop et de vin rosé, et même parfois de saké. Je fais cela parce que j’aime bien ce qui est interdit. J’aime bien les pouvoirs anxiolytiques de l’alcool, je suis très anxieux et j’ai peur pour mon avenir. C’est pour ça que je prends des trucs. Mon avenir, c’est appartement protégé ou famille gouvernante. Je trouve ça angoissant, j’aimerais bien vivre avec ma mère. Mais c’est impossible parce que mes frères ont peur pour elle. En fait je ne suis plus libre, c’est les toubibs qui contrôlent mon destin.

La drogue c’est terrible : pour arrêter, j’avais été à l’hôpital civil de Strasbourg. le professeur A. a diagnostiqué la psychose, depuis ma vie est un enfer. Je ne fais plus rien du tout à part prendre un sirop à la codéine. Ma psy ne veut pas me lâcher tout de suite, alors pour m’occuper j’écris, je fume et téléphone à ma mère trois fois par jour. Ma mère c’est ce à quoi je tiens le plus au monde, mais je lui ai fait du mal, j’écoute jamais ce qu’elle me dit, elle m’avait prévenu que ça finirait à l’hôpital psy, mais j’ai quand même pris du sirop.
Je suis en manque de clopes, faut que j’attende 11 heures et il est que 10 h 30, mais il y a rien à faire, ils veulent pas m’en donner. J’ai téléphoné à ma mère, elle aimerait bien que je prenne plus rien du tout et que je mène une vie normale, mais pour un toxicomane psychotique c’est dur – même impossible. Je prends des neuroleptiques, ça rend impuissant et ça fait grossir. J’étais beau quand j’étais jeune, tout me réussissait, j’adorais faire l’amour et maintenant je peux plus.

*

Avant, j’étais facteur dans le 9e à Paname et je faisais de la musique. Je suis le huitième bassiste français 1987. J’avais vingt-quatre ans et l’album s’appelait « Rock star ». Le groupe s’appelait Square. C’est long, un quart d’heure sans clope, c’est dur d’écrire et pourtant j’ai eu une vie bien remplie : six copines, drogue, vélo, musique, études de Lettres, etc. Je ne suis pas un délinquant, j’ai juste passé une nuit au poste pour ébriété sur la voie publique.
J’habitais Montmartre, rue des Trois Frères, là où il y a eu des assassinats de petites vieilles. J’étais venu avec Cathy, une jolie rousse qui me passait tous mes excès alcooliques. Elle travaillait aux impôts rue Montmartre et comme moi elle aimait bien le hard rock surtout Scorpions. Quand on s’est connus elle était vierge et moi j’étais puceau alors ça a été la folie au début mais elle m’en voulait pas. C’est avec elle que j’avais fait mon disque, c’était du hard rock un peu genre Trust assez politique. On en a vendu douze mille. J’en vendais aux collègues de la poste, avec dédicaces. J’avais beaucoup d’argent sur moi, on allait au restaurant tous les soirs. C’est comme ça que j’ai connu Monica : elle fêtait son anniversaire. On a beaucoup bu, tout le monde est parti, moi je suis allé dormir chez elle pour provoquer le destin, j’étais habillé en peau de panthère comme tout hard rockeur qui se respecte.

30 octobre 2003

Mon référent m’a fait avouer un sirop, donc j’aurai pas de permission. Hier, j’ai lu le Que sais-je sur la schizophrénie, j’ai pas compris grand-chose, je demanderai au docteur qu’il m’explique. Metz, c’est une orange dans une salade la nuit. Les images fortes, c’est bon pour le cerveau. Les schizophrènes sont un peu des pseudo-poètes, c’est écrit dans le bouquin. J’espère que je suis un grand écrivain. Ici les gens m’aiment beaucoup parce que je suis le fils de mon père et que je suis connu comme musicien. Mon père était agrégé d’histoire et allemand, l’amphi de la faculté des lettres porte son nom. Le prof d’histoire très craint de ses étudiants était surnommé Minou par les siens, il faut le répéter à personne.

Monica avait de l’expérience et deux enfants. On a fait l’amour comme des bêtes, c’est pour ça que le lendemain il y avait du retard dans le courrier. Le corps de Monica, c’était du lait et du miel, « milk and honey ». Mais Monica n’aimait pas trop le hard rock, on n’a pas tout dans une seule femme. L’amour c’est comme un puzzle avec des myriades de rêves. J’ai déménagé, pris mes quatre basses et mes santiags en daim rouge. Cathy a beaucoup pleuré, et Monica et moi on faisait l’amour toute la journée en écoutant mon disque qui se vendait relativement bien. Un journaliste de hard rock avait écrit que mes lignes de basse étaient dithyrambiques. J’avais les cheveux vachement longs et un tout petit cul, à la poste y’avait même un homo qui était amoureux de moi. Nous, Square, on était un des meilleurs groupes de l’époque. Ma défonce était l’alcool et la teinture d’opium : ça rend contemplatif.
J’ai plus ou moins élevé le fils de Monica, Benjamin. Son père était en prison pour trafic d’héroïne. Il ne pouvait pas nous gêner tant qu’il était en taule, mais une fois il est venu avec un flingue, il voulait me descendre.
Monica et moi, on se mettait souvent en maladie. Il y avait un docteur compréhensif. J’aimais Monica, j’étais son étalon. L’amour physique à outrance c’était bien, mais c’est pas assez. J’avais toujours voulu sortir avec une intellectuelle, comme ma mère, deuxième à l’agrégation d’allemand. Monica et moi on lisait jamais, les conversations étaient banales. Un jour j’ai pas réussi à la faire jouir, alors elle est partie. Je suis quand même allé répéter mais j’avais le blues.

Laure est entrée dans ma vie par hasard, c’était une postière. Elle aimait bien le théâtre, Antigone d’Anouilh, elle répétait avec une petite troupe, alors j’avais enfin trouvé quelqu’un à qui parler. Elle aimait bien mon disque et m’aimait tout court. On a décidé de se marier, ça faisait à peine un mois qu’on se connaissait mais c’était pas grave alors on s’est dit oui. Mon père était là mais ma mère n’est pas venue à nos noces, elle sentait la « délinquerie » juvénile et le non-sérieux de la chose. Elle avait plutôt raison puisqu’on a divorcé deux mois plus tard, et j’avais tous les torts, j’étais retourné avec Monica. Ah, l’amour !
Après le divorce, j’ai beaucoup bu, fait un coma éthylique. Mon frère m’a ramené à Metz, et dans le train j’étais insupportable. Je me suis fait sevrer et me suis inscrit à la faculté de Lettres où je suis sorti avec Isabelle qui était très belle et me payait mon elixir parégorique ; j’en prenais six flacons par jour et j’étais très contemplatif. Isabelle était un ange descendu du ciel mais elle pleurait beaucoup parce qu’elle avait de mauvaises notes en français alors que j’avais des 17. J’ai été reçu haut la main en deuxième année et Isabelle a été recalée. Elle pleurait tout le temps, alors on a fini par se séparer et je suis sorti avec Michèle, une grande fille assez sympa qui avait des santiags en python, j’adorais ça. Et le chanteur Bon Scott aussi. Je voulais mourir comme lui à trente ans d’une overdose. Les Who disent « I wanna die before get old », je veux mourir avant de devenir vieux. Sauf qu’ils vivent toujours. Moi je vis aussi, je suis un ressuscité. J’ai fait quinze jours de coma après un accident de vélo. Je ne tenais plus sur mes jambes, mes muscles avaient fondu, je tombais par terre alors je suis allé chez un kiné très réputé qui m’a rééduqué, et je me suis racheté un vélo. Je suis mort et puis né, je suis un Christ qui s’ignore mais ça c’est du délire de schizophrène, j’ai lu ça dans le Que sais-je.

J’aime les gens selon ce qu’ils font, pas selon ce qu’ils sont. J’étais crazy bike maintenant je suis laying bull : vélo fou et taureau couché.

Ça fait douze ans que mon père est mort, j’espère juste que ma mère est pas trop malheureuse. Je l’admire parce qu’elle s’est pas mise à boire et elle a jamais pris de médicaments alors qu’elle était si triste... C’est la femme d’un seul amour. Elle ne s’ennuie jamais, elle prend un bouquin. Elle a lu tout Kant, Sartre, et tout : c’est une fortiche.

Mon docteur (un médecin sportif) me prescrivait les amphétamines. Je crois bien qu’il a eu des ennuis depuis. Il prescrivait n’importe quoi à n’importe qui : j’avais droit à deux boites de soixante par semaine. Normalement on en prend deux par jour alors que moi c’était une vingtaine... On m’a même dit que j’aurais dû porter plainte mais c’est comme le toxicomane qui porte plainte contre son dealer. Tout le monde balance tout le monde, ça tient pas debout. Peut-être que c’est ça qui a révélé ma schizophrénie. Je pourrais demander cent mille euros de dommages et intérêts. Mon pharmacien m’a expliqué que j’étais sans doute déjà schizophrène avant et que les amphétamines étaient une décompensation et que je n’étais pas responsable : je suis MALADE mais non COUPABLE : il n’y a pas de ma faute.

J’ai six euros, ça fait un paquet de clopes à la cafeteria. J’ai assez de café pour aujourd’hui et demain. Je suis pas raisonnable avec le sirop mais c’est juste pour le goût. Verlaine prenait bien de l’absinthe : « la sorcière verte », comme il disait. L’art passe avant la santé.

18 novembre 2003

Hier mon frère Jeannot est venu : j’ai des clopes et une dizaine d’euros.J’irai au chinois. J’ai la meilleure famille de tout l’hôpital. Le temps est maussade, il pleut. J’aime bien mon traitement et le goût du tercian : c’est un peu amer. Quand je bois du coca, je pétille.

Je supporte pas le quotidien, la vie me fuit et m’exaspère. Ça fait plus d’un an que je suis là et j’en ai vraiment ma claque, la psychiatrie c’est inhumain. Aux yeux de la loi, les schizophrènes sont considérés comme des mineurs : pas le droit de gérer son argent, contrôlé par un tuteur, pas le droit de vote et enfermés dans un asile psychiatrique où on est traités comme des criminels.

28 novembre 2003

Demain j’ai une permission. Pour avoir quelques euros je ferai la manche : « Je me présente, Vincent Le Moigne, rock star déchue, vous auriez pas un euro ou deux pour manger ? » En général les gens me donnent, je peux me faire six euros en moins de dix minutes. Puis j’irai chez Geronimo, la sublime librairie de Metz. J’aime tellement cette ville : c’est une histoire d’amour entre elle et moi. Je suis un citadin : j’ai vraiment besoin de la ville.

Il faut pas que je fasse le zigomar sinon on me carotte la permission. Si je fais du cirque demain, ce sera signalé dans le dossier et ça craindra pour moi.
Je suis relativement calme et stabilisé ; la schizophrénie se porte bien merci le traitement est efficace : Tercian, Efflexor, Sulfarlem, Zyprexa et Téralène pour dormir. Je suis une vraie pharmacie ambulante : ça me gêne pas car j’adore les médicaments. Ça fait vingt-cinq ans que je prends des trucs, il serait peut-être temps d’arrêter mais je me fous royalement de ma santé ; le plaisir passe avant tout : cigarettes, sirop et verre de rosé.

26 décembre 2003

C’est la fête à mon petit frère Nicolas agrégé d’histoire et mon tuteur, je crois qu’il m’aime bien et trouve stupide que je me drogue au sirop, comme tout le monde.

J’aurai sans doute une permission samedi : maman est d’accord je crois, il me reste cinq euros et six paquets de Ducal. Je suis accro à maman, il y a des gens qui disent qu’à quarante ans, il serait temps de couper le cordon, mais en fait j’avais taillé ma route à vingt : j’avais fait ma vie comme un grand, c’est depuis la schizophrénie que j’ai besoin d’elle plus que tout. Dans le Que sais-je c’est écrit que les gens souffrant de schizophrénie ont vraiment besoin de leur famille, donc je suis un schizophrène normal, à part que je suis atypique car je me lave et je me rase tous les jours, je suis propre et le docteur apprécie beaucoup, je crois. Il me dit qu’il ne fallait pas prendre de sirop parce que ça donnait du pouvoir aux psychiatres de l’hôpital, ils ont le pouvoir et moi j’ai la gloire.

Maman aime bien être à Wilwisheim : c’est la maison de son grand-père, qui était conservateur de la bibliothèque de Strasbourg, il est mort à 93 ans, c’était de lui que venait le plaisir de la littérature et le côté intellectuel de la famille. Moi je suis le brouillon : j’ai qu’une licence de lettres acquise en 99 à vingt-six ans. En fait je crois que c’était à 28 : je sais plus exactement, il faudra que je demande à maman.

2 janvier 2004

Je suis de vaisselle et déteste ça. J’ai réveillonné avec maman et j’ai respecté mon contrat avec le docteur que j’attends pour avoir une permission demain. Tout le monde me fait des compliments sur les baskets que mon frère Jeannot m’a achetées. Je sais pas si basket est masculin ou féminin, je suis pas sûr du genre de mes grolles. J’aime bien le vendredi parce qu’on mange du bon poisson.

11 janvier 2004

J’aurai sans doute pas de permission mercredi : hier, j’ai bu un demi flacon de sirop et Sophie l’a senti ; on verra bien. Avant, en alsace j’en prenais sept par jour, plus le train : je vivais au-dessus de mes moyens. C’est un truc de schizophrène, de claquer trop de fric. Je perçois l’allocation adulte handicapé AAH qui sert à payer le forfait journalier, les clopes et les permissions.

J’ai appris par Franck de la pharmacie que mon frère Nicolas était assistant à la Sorbonne. Il paraît qu’il plaît beaucoup aux filles, c’est peut-être un étalon comme moi mais à force de le considérer comme mon petit frère, c’est devenu un homme.

Il me reste que cinq euros mais hier j’ai fait une bonne affaire : Lili m’a donné un pot de café contre une seule cigarette. Marie m’a prêté son shampoing, il s’appelle Médiance, alors j’ai de très beaux cheveux. En fait pour quarante ans, je suis encore assez beau, un peu gros peut-être, mais assez beau.

12 janvier 2004

Marie la kleptomane me prête du shampoing Fructis aux fruits comme son nom l’indique mais je ne me rase plus. Sophie m’a sévèrement engueulé d’avoir demandé le shampoing à Marie mais moi je suis un vieux hippie : quand j’ai je donne, quand j’ai pas je demande.
Cette nuit j’ai pas fait de cirque mais j’ai un peu bobo au bichele : mal au ventre en français : bichele se prononce avec un p : pichele. Il pleut beaucoup et c’est un temps propice aux dépressions. Renaud m’engueule quand je suis pieds nus, il me dit c’est une question d’hygiène, alors aujourd’hui j’ai mis des chaussettes que Sandrine, la femme à la radio m’a prêtées, on est bien en chaussettes.

Jeannot est venu hier : j’ai douze euros et neuf paquets de Nexs. C’est un des meilleurs frères du monde, je crois qu’il m’aime selon ce que je suis (son frère aîné) et non selon ce que je fais. Je crois même qu’il comprend et me pardonne mes excès.

14 janvier 2004

Les toubibs contrôlent mon destin depuis presque dix ans. Ils me traitent tous comme un véritable gosse : Régis me dit « pas de bêtises », comme à l’école. Je suis pas un mauvais bougre : juste un peu schizophrène sur les bords et un peu toxico à mes heures perdues. J’ai dit à l’infirmier zen, que c’était un de mes préférés, il m’a traité de fayot et le docteur a rigolé. Je suis très malheureux d’être enfermé comme un délinquant, je supporte pas qu’on me donne des ordres, je suis un anarchiste fou de la liberté mais dans l’ensemble ils sont assez sympas, je crois qu’on est bien soignés.

18 janvier 2004

Hier je suis allé chez Geronimo et j’ai pris le Que sais-je sur Kierkegaard : très bon philosophe danois du XIXe siècle. La librairie me fait crédit grâce à maman, ils savent qu’elle paiera. J’adore lire et écrire : ça occupe l’esprit.

C’est la schizophrénie qui prédomine sur la toxicomanie, m’a-t-on expliqué, c’est pour ça que je suis ici et non au pavillon des toxicomanes.
Je m’aime pas du tout : je suis trop gros : on mange beaucoup trop pour ce qu’on fait : je passe mes journées au lit. Je déteste mon ventre. Pour me remonter le moral ils me disent que c’est normal à mon âge d’avoir un peu de « bichele », comme dit maman.

29 janvier 2004

J’ai pas pu écrire parce que j’étais à Bon Secours. Je suis tombé dans les chiottes : j’ai trop d’eau dans les urines.

Mon docteur dit que quand je prends du sirop j’écris moins alors je m’abstiens. Je pense qu’il a pas tout à fait tort et je préfère écrire que me droguer : ça coûte moins cher et ça peut rapporter gros comme le loto.

Hier j’étais au café et j’ai rencontré Giovanni, un ancien collègue de J-lès-Metz qui entendait des voix. Il m’a dit que je devais m’en sortir, que J-lès-Metz c’était pas une vie, etc. Je suis bien d’accord avec lui mais l’assistante sociale m’a dit qu’il fallait attendre pour un appartement protégé ou une famille gouvernante. Les listes d’attente sont longues car, d’après le Que sais-je, encore lui, on est près de quatre cent mille schizophrènes en France : ça fait du monde qui se bouscule au portillon. Le destin d’un schizophrène ne dépend pas de lui, mais des psychiatres qui le soignent et des structures qui peuvent l’accueillir.
Bientôt quarante et un ans : à mi-vie, comme l’a si bien écrit Servan Schreber. J’arrive pas à inventer des personnages : je me satisfais de mon moi – je suis un être égotique, égocentrique, égoïste.

26 février 2004

J’ai des problèmes avec Bruno, il a été bavé que je l’avais menacé. C’est parce qu’il me doit un paquet de Camel et qu’il veut pas me le rendre. Je ne suis pourtant pas violent : j’ai jamais fait de mal à une mouche.

La maladie est stabilisée : j’ai plus de délire et pas d’hallucinations : c’est une schizophrénie négative comme disent les spécialistes. Peut-être que le docteur m’a prescrit un bon traitement ; il m’a parlé d’une sortie possible dans quelque temps : il a un projet pour moi mais c’est assez long.

4 mars 2004

Robert est ici depuis quatorze ans parce qu’il a tué sa femme, il n’a aucun regret, il m’a même dit que c’était une sale conne.

1er avril 2004

Je suis de vaisselle, c’est pas grave par rapport à hier où j’ai fait une fugue. J’ai pris le gauche et sept sirops. Le docteur m’a interdit de sortir dans le parc, je suis consigné au pavillon. J’ai fait ce qui m’a plu même si je paie le prix fort.
Faire une fugue c’est presque marrant mais ça n’amuse personne, enfin ça va : maman n’est pas ravie mais elle m’aime quand même, faut quand même que je fasse gaffe à pas lui causer trop d’émotions fortes : j’aimerais pas qu’elle meure de chagrin. Hier j’ai vu un journaliste du Républicain Lorrain qui m’a dit que c’est sans doute grâce à mon père qu’il est devenu journaliste. Mon père en a suscité, des vocations ! Il était vraiment aimé par la crème intellectuelle de Metz : je suis vachement fier de lui. C’est grâce à lui aussi que je suis très connu hormis ma carrière de bassiste bien sûr.

J’espère que maman m’aimera assez malgré le plaisir que je prends à boire du sirop : j’ai vraiment besoin d’elle : c’est la seule voix réelle que j’aie.

8 mai 2004

Je suis amoureux d’une certaine Coralie : elle est divine, encore que comme le dit Roland Barthes « le mot aussitôt posé déçoit », je veux dire par là qu’elle est plus que divine : elle a seize ans, des longs cheveux châtains bouclés et des yeux verts émeraude. De plus c’est une littéraire, alors je me suis présenté : « Vincent Le Moigne, huitième bassiste français 87, fils de prof dont l’amphi a le nom », comme d’habitude. J’espère que je la reverrai : elle seule pourrait me faire arrêter les conneries codéinées, voilà où j’en suis : je vais aller en taule pour détournement de mineure. Elle est belle comme un rayon de soleil dans un monde de ténèbres : je vous l’avoue : c’est un peu nervalien mais c’est beau. Arthur m’a dit de prendre les vendredis en permission pour avoir une chance de la revoir : elle est en 1e L. Je suis sûr que la cyprine de Coralie est meilleure que le sirop, enfin je sais ce qu’il me faut : l’Amour avec un grand A au minimum pour arrêter les conneries. Je voudrais tellement qu’elle m’aime, Coralie ou au moins qu’elle m’apprécie un peu : je suis peut-être un peu enveloppé mais tout le monde reconnaît que je suis très intelligent : la schizophrénie n’a rien à voir avec l’intelligence, c’est clair. Les Ferrari sont plus fragiles que les deux chevaux, c’est maman qui dit ça.

9 mai 2004

Je suis fin amoureux de Coralie, elle me manque beaucoup, enfin, je devrais me faire une raison : elle n’a que seize ans. Je ne suis qu’un vieux schizophrène malade et un peu gras du bide, je ne suis plus beau du tout, mais j’espère quand même : les voix impénétrables de l’amour. J’ai tellement envie de la revoir, le coup de foudre à quarante et un ans c’est absolument terrible mais je sais qu’elle seule serait plus forte que la drogue.

Coralie est comme un rayon de soleil, enfin c’est peut-être le sirop que j’avais bu qui a amplifié les effets de l’amour mais je suis sûr de la revoir : je crois en mon étoile. J’en ai parlé à tout le monde tout l’hôpital saura que je suis amoureux. C’est tellement bon de parler.