J’ai deux ans et demi

Devenir grand frère.


Je m’appelle Lucien et j’ai deux ans et demi. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est de dire « non ». Non, non, non. Parfois je le dis d’un petit air espiègle pour voir comment réagit mon interlocuteur, enfin je veux dire maman, papa, mamie, papi ou les dames de la crèche. Parfois, je suis obligé d’élever la voix, si on insiste lourdement pour me faire faire quelque chose que je ne veux pas. Et si mon vis-à-vis ne comprend toujours pas, je dois même donner quelques coups de pieds pour me faire bien comprendre.
Je vous jure parfois c’est « carrément » lassant. C’est maman qui emploie ce terme « carrément » que je ne trouve pas particulièrement beau, mais bon, vu que j’adore ma maman, je répète son vocabulaire. C’est comme l’autre jour quand elle disait « ouais » alors que si c’est moi qui dis « ouais », elle me reprend en disant on dit « oui », pas « ouais ». Ce n’est pas très rigoureux, mais bon passons.

J’ai le droit de dire « mince », mais jamais l’autre gros mot (vous voyez ce que je veux dire…) alors que quelques fois, très rarement bien sûr, ce fameux mot échappe à ma maman quand elle est vraiment énervée. Et il y en a un autre qui l’emploie assez souvent et qui s’énerve d’ailleurs facilement, c’est papi. Certes, il ne le dit jamais à moi, mais à son téléphone portable ou à l’ordinateur de maman. Et à chaque fois il se fait gronder en cœur par maman et mamie… Moi, ça me fait rigoler.
Si j’ai bien envie de m’exprimer aujourd’hui, c’est que j’ai beaucoup, beaucoup de soucis en ce moment. Le premier et pas des moindres, c’est que je vais avoir une petite sœur. Vous ne vous rendez peut-être pas compte, mais moi, ça me fait très, très peur. J’en fais des cauchemars pendant la sieste, je m’éveille tout en sueur en hurlant et je mets beaucoup de temps à me calmer et à faire le tri entre le mauvais rêve et la réalité. Tout se bouscule dans ma tête. Ce nouveau bébé qui me volera ma place auprès de maman et papa… Je n’arrive pas du tout à gérer une telle situation.
Certes, j’admets que je suis parfois un peu trop violent avec ma maman, mais c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à me contrôler. Je rappelle que je n’ai que deux ans et demi.

L’autre soir, je me suis couché sur le canapé à côté de maman, quand elle revenue de son travail, fatiguée. Elle m’a dit, mets ta main sur mon ventre, elle bouge, ta petite sœur. Elle l’a dit très gentiment en me faisant un bisou et, en effet, j’ai senti que le petit bébé bougeait dans son ventre. « Oh, il bouge » je me suis exclamé et moi aussi j’ai fait un bisou à ma maman. Mais peu après, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’éprouvais le besoin de donner des coups de pieds dans le ventre de maman. C’était plus fort que moi. Je sais que ce n’était pas gentil, mais bon, parfois on n’arrive pas à contrôler ses pulsions. Maman s’est énervée, elle m’a grondé, j’ai redoublé de coups de pieds, elle s’est levée d’un bond pour me donner une fessée tout en me criant dessus et elle m’a puni en me mettant dans mon lit à barreaux.
Bien sûr, j’ai crié comme un dératé, mais petit à petit j’étais bien obligé de me calmer. Il est vrai que ce n’était pas gentil de ma part de donner des coups de pieds sur un bébé qui n’est même pas encore sorti du ventre de ma maman. Mais comme je vous disais, tout cela me fait très peur. Bon après, c’est toujours la même histoire : Je dis pardon à ma maman, je lui fais un bisou, et l’histoire est oubliée.

*

Je la sens à fleur de peau, ma maman, ces temps-ci. Continuellement fatiguée et facile à énerver. J’avoue, j’en profite un petit peu pour attiser le feu, pour tester ses limites. Parfois, elle arrive à faire diversion au lieu de se crêper le chignon, on rigole, on lit un livre ensemble, on joue. Qu’est-ce que j’aime rigoler ! Je me marre facilement, mais vraiment, comme une baleine. Il suffit d’un petit rien, et j’éclate de rire jusqu’aux larmes. Le truc facile, c’est de jouer à cache-cache : je mets les mains devant les yeux, et elle ne me voit plus, elle me cherche partout… Ou bien je me cache derrière mon doudou, et elle m’appelle Lucien, Lucien, où es-tu passé, je ne te vois plus. Il suffit que j’écarte un petit peu mon doudou et elle est super contente de me retrouver. Je ne veux pas lui gâcher le plaisir, mais entre nous, le doudou n’est pas bien grand et si elle faisait un petit effort, elle pourrait me voir sans peine. Bon, parfois on peut facilement les leurrer, les adultes.
Ce qui me fait toujours rire aussi, c’est les petits jeux du genre « A dada sur mon bidet… » Vous connaissez, je suppose. Tout le monde connaît cette petite comptine. Et à la fin, quand on me renverse, la tête vers le bas, j’attrape des fous rires, mais vraiment à me tordre. Et j’en veux, encore et encore.

Quant aux livres, je ne m’en lasse jamais. J’adore me retrouver dans un univers imaginaire et m’identifier aux différents personnages. Les livres avec des objets et leurs noms à apprendre, bon ça va un moment, mais ça devient vite lassant. Non, ce qui me plaît par-dessus tout, ce sont les histoires. Il y a des histoires dans des pays imaginaires ou lointains, avec des animaux qui parlent comme des humains, certes c’est rigolo, mais moi, je préfère de loin les histoires de petits garçons ou de petites filles qui me ressemblent et qui expriment des choses que je ressens moi aussi. Eh hop, je m’identifie aux personnages… Le premier livre de ce genre, c’était Léo et Popi. Léo est un petit garçon comme moi et Popi, c’est son doudou. Il leur arrive des aventures que vous trouvez peut-être banales, mais moi, un doudou qui sent soi-disant mauvais et qu’on doit mettre dans la machine à laver et qui ressort méconnaissable, imprégné d’une horrible odeur de lessive, ça me parle et je dirais même plus, ça me donne envie de pleurer. De même un doudou qu’on a oublié sur la plage en faisant des châteaux de sable et qu’on retrouve in extrémis juste avant la tombée de la nuit, cela me touche. Et vous ne pouvez pas savoir comme je suis soulagé à chaque fois quand le papa de Léo retrouve ce pauvre Popi enseveli et abandonné. Qu’est-ce que j’ai pu les réclamer, ces histoires. Encore et encore. Et maman me les lit et les relit et les relit. Il lui arrive, très rarement certes, mais quand même cela peut lui arriver d’oublier un mot ou de le remplacer par un autre sans faire attention, mais là, je la reprends tout de suite. Les mots, c’est sacré pour moi. Ou bien elle a une hésitation, et je la devance car moi, contrairement à elle, je connais l’histoire par cœur.

Parfois quand c’est mamie qui me lit la même histoire, je suis intrigué, car elle n’a pas la même intonation que maman et du coup ça devient une histoire un peu différente, mais pas méconnaissable pour autant heureusement. L’autre série de livres que j’adore, ce sont les histoires de Canaille. Canaille est un petit garçon comme moi qui apprend à faire du vélo. Ou bien il va chez le docteur pour faire faire des vaccins. Il a une petite sœur, Cannelle, qui est en admiration devant lui. Il me ressemble vraiment beaucoup : il se donne des airs très courageux, mais au fond de lui-même, il n’est pas si sûr de lui. Commencer à faire du vélo sans roulettes ou bien se faire vacciner sans pleurer, ça lui demande beaucoup d’efforts mais il y arrive et en plus sa petite sœur est très fière de lui.
Je vous avoue que ces histoires m’apaisent un petit peu par rapport à l’arrivée de ma future petite sœur. Si elle pouvait être gentille, admirative, et surtout ne pas trop empiéter sur ma relation privilégiée et exclusive (pour l’instant) avec ma maman chérie, cela m’arrangerait drôlement. Mais qui sait ? Déjà elle occupe tout le ventre de ma maman, alors qu’elle n’est même pas encore née… On peut franchement se poser des questions par rapport à la place qu’elle va prendre et celle qu’elle va me laisser auprès de ma maman.

Je dirais que ce bébé qui est déjà là tout en n’étant pas encore visible, cela a vraiment quelque chose de menaçant. Et c’est pour ça que je fais tous ces cauchemars à répétition. Et c’est pour ça également que je fais beaucoup de caprices à longueur de journées.
J’avoue que je ne suis pas gentil du tout. Je ne veux plus aller ni au pot ni aux toilettes alors qu’à mon âge, je pourrais tout à fait avertir maman ou papa quand j’ai envie de me soulager. Eh ben non, je n’en fais qu’à ma tête. Voilà encore une expression que je n’ai pas le droit d’utiliser (eh ben, eh ben, eh ben…) alors que maman l’utilise souvent sans se rendre compte. Et surtout mamie. Dès que je fais une bêtise, elle le dit. Et vu que je ne fais presque que des bêtises ces temps-ci, je vous laisse imaginer le nombre de « eh ben » qui m’arrivent aux oreilles. Mais nous avons perdu le fil de notre sujet : les livres.
Depuis la rentrée de septembre, ma maman m’a abonné à un magazine pour petits qui s’appelle Popi, justement. Il arrive dans notre boîte aux lettres tous les mois et je l’attends avec impatience. Il est composé de plusieurs histoires : il y a d’abord une histoire de Popi, un petit singe qui s’amuse avec ses copains, ensuite il y a Petit ours brun et sa famille, Lili la souris qui joue à cache-cache avec ses copines, de grandes images à commenter, genre la plage en été, la rentrée à l’automne, le sapin de Noël ou bien les enfants dans la neige en hiver. Et, sur la dernière page il y a toujours une histoire de Cocotte et le Loup qui me fait tordre de rire : ce gros badaboum de loup essaie toujours d’attraper et de croquer cocotte, mais il est bête comme chou et la petite cocotte est maline comme un singe et donc, elle arrive toujours à l’éviter.
Je pense aussi que si on est petit, on a intérêt à être malin. Cocotte, c’est un peu mon modèle, car des loups il y en a partout. Voyez par exemple à la crèche : si on veut éviter de se faire mordre on doit mordre soi-même… Enfin, c’est ma théorie, les dames de la crèches ne sont pas du même avis. Mais pour ma part, je pense que c’est assez efficace.

*

Je ne vous ai pas encore raconté ce qui m’est arrivé à la crèche dernièrement : je me suis cassé le bras ! L’avant-bras, plus précisément. Ça a fait terriblement mal, vraiment très, très mal. Ma maman est aussitôt accourue pour m’amener à l’hôpital. Et après des heures d’attente et de souffrance et une nuit presque sans sommeil, on m’a opéré sous anesthésie. En me réveillant, je me suis trouvé avec un énorme plâtre autour du bras. J’arrivais tout juste à bouger un petit peu les doigts, mais c’est tout. Le reste était complètement immobilisé. On me dit que ça va durer deux mois, mais bon, ça va passer. Deux mois, à mon âge, on ne se rend pas vraiment compte ce que cela veut dire… mais les adultes autour de moi ont l’air de trouver ça très long. Personne ne sait comment c’est arrivé. Les dames de la crèche étaient en train de papoter pendant que nous on jouait à la bagarre. Et moi, j’avoue je ne me rappelle plus très bien à quel moment ce bras s’est cassé. Vu que tout le monde passe son temps à m’interroger là-dessus, je varie les versions : Parfois je dis que je suis tombé tout seul, parfois je me décris plutôt en victime, le bras écrasé par un autre enfant qui m’est tombé dessus. Lequel ? Tyler, le méchant qui tape tous les autres enfants ? Non, je ne leur fais pas ce plaisir, en général, je me défends très bien par rapport à lui. Et vu que cette soudaine douleur a effacé tout le reste de ma mémoire, je n’ai pas envie d’accuser un enfant en particulier.

Donc, j’ai passé une journée et une nuit à l’hôpital avec ma maman à gémir et à avoir très mal. Maman a été gentille comme tout, à me faire des bisous et des caresses et à me lire des histoires pour me faire un peu oublier ma douleur. Papa nous a rejoints après son travail et m’a apporté une petite voiture jaune à toiture noire. Je me suis un peu amusé avec comme j’ai pu avec mon bras valide. J’ai de la chance d’être gaucher et que le bras cassé soit le bras droit. Ainsi je ne suis pas trop handicapé pour manger et pour jouer.
Quant à l’opération, je n’en ai aucun souvenir. Ils vous endorment avec une anesthésie, et quand vous vous réveillez, tout est fini. Vous avez cet énorme plâtre autour du bras, immobilisé avec une attèle. Et ensuite il faut être sage, pas trop bouger etc. Ils croient que c’est facile, mais moi, j’ai besoin de bouger, de courir, de jouer au ballon… Résultat, l’attèle glisse tout le temps.

*

Maman avait du travail par-dessus la tête juste à ce moment-là. Donc, elle a demandé à mamie de venir s’occuper de moi pendant quelques jours avant que je puisse retourner à la crèche. L’arrivée de mamie l’a vraiment soulagée. Et moi, je l’aime bien, ma mamie. J’avoue, je la mène parfois par le bout du nez et je fais beaucoup de caprices avec elle, car elle n’aime pas les conflits et ça me titille de la pousser à devoir élever la voix et me gronder alors qu’elle a horreur de ça. Bon, mais là, j’étais plutôt en position de faiblesse. Mon petit bras cassé me faisait un peu mal, je me sentais fragile, et elle redoublait de gentillesse pour me faire oublier la douleur. Elle m’a offert un très beau cadeau à son arrivée : des gommettes en forme de véhicules. On a passé des heures et des heures à les coller sur des feuilles de papier tout en racontant des histoires. Mamie dessinait des routes, des champs, des nuages, des rails, des lacs pour accueillir locomotives, poids-lourds, voitures, vélos, tracteurs, bateaux, montgolfières et motos que j’arrivais à coller avec ma main gauche, à peine aidé par ma mamie. On s’amusait vraiment bien, on dessinait des petits bonshommes dans les montgolfières qui faisaient coucou aux voitures ou aux nuages. Et en plus, ça faisait des tableaux très colorés qui me réjouissaient le cœur et me faisaient complètement oublier mon bras cassé.

Très vite, j’avais quand même envie de bouger, de me dépenser physiquement. À commencer par faire du scooter dans la maison. Certes, c’est un petit scooter à quatre roues adapté à mon âge, mais je vous avoue que de retrouver son équilibre avec un plâtre qui pèse assez lourd, ce n’est pas évident. Et conduire avec une seule main, ce n’est pas facile non plus. Résultat, je risquais de tomber à chaque tournant, et mamie courbée au-dessus de moi, me suivait à travers toute la maison prête à m’attraper en cas d’accident. Ensuite, je voulais jouer au foot. Une journée sans taper un peu dans un ballon, ce n’est pas imaginable pour moi. Aller dans un parc avec mon bras cassé étant hors de question, j’arrivai à persuader ma mamie de jouer au ballon dans la maison. J’ai un petit ballon mou qui ne fait pas beaucoup de bruit. On commençait à le lancer tout doucement, assis par terre tous les deux face à face. Ça m’amusait un moment, mais je préfère quand même shooter dans le ballon, c’est bien plus rigolo. Et très vite, j’arrivais à exaspérer mamie, à mettre en danger les bibelots de la maison, à courir et risquer de glisser, bref, dès que je commençais à me sentir dans mon élément, il fallait arrêter, être sage, je dirais même être amorphe. Donc, je piquais des crises, à taper et à mordre, malgré mon plâtre. Cette pauvre mamie essayait de me calmer, tout en faisant attention à ne pas toucher à mon bras cassé et fragile. C’était vraiment rigolo, elle avait du mal à y arriver car je n’avais pas envie de lâcher prise.
Au bout de quelques jours, nous sommes sortis faire des promenades en ville, en poussette, bien sûr. On allait juste faire des courses en ville, pas question de faire du manège (pourtant ça m’aurait fait tellement plaisir…), les seules distractions auxquelles j’avais droit, c’était d’aller voir mon vendeur de crêpes préféré qui s’est apitoyé sur mon sort et qui m’a offert deux petites crêpes aux pommes pour me consoler. Et bien sûr, l’autre plaisir, c’est d’aller chez la boulangère acheter du pain. Elle aussi, elle me connaît bien, elle m’offre toujours un bout de pain, et je lui ai raconté mes malheurs. Mais rester sagement dans une poussette sans pouvoir bouger, c’est assez lassant à la fin. Et donc, au moment où ma mamie me détachait et me faisait doucement descendre en prenant mille précautions pour ne pas heurter mon bras cassé, je me suis échappé pour courir à toute vitesse dans la cour où on gare les poussettes. Ah, quel plaisir. Ma mamie, tout en poussant des cris du genre « Fais attention de ne pas tomber mon lapin, doucement, doucement », essayait de m’attraper en douceur, mais je réussissais à m’enfuir sans mal, car elle avait tellement peur de heurter mon bras qu’elle n’y arrivait pas. Et ça me faisait un bien fou de ne plus me sentir diminué, mais en pleine possession de mes moyens.

Et, entre nous, je n’y aurais même plus pensé à ce bras cassé, je me débrouillais très bien avec un seul bras valide, si mon entourage ne me l’avait pas rappelé sans cesse. Mais bon, c’est comme ça, les grandes personnes, toujours à se complaire dans leur rôle de protecteur, et à vouloir freiner mon énergie débordante. Être le petit bébé vulnérable et chouchouté, certes, ça peut avoir des avantages de temps à autre, mais là, ils en faisaient vraiment trop. Les deux, trois premiers jours j’en menais pas large, le plâtre me cisaillait un peu juste en dessous de l’épaule, j’avais envie de me gratter et j’avais des douleurs lancinantes de temps à autre. Mais après, je vivais assez bien avec. Au bout d’une semaine, ma mamie est repartie. Et j’ai eu le droit de retourner à la crèche. Et ça a recommencé, le chouchoutage et, bien sûr, les interdictions. N’ayant plus le droit de faire du vélo dans le jardin de la crèche, j’ai été condamné à faire du tracteur. C’est soi-disant plus solide, mais surtout ça avance beaucoup moins vite que le vélo.
Le bain, c’était aussi toute une histoire avec ce plâtre. D’habitude, je m’amuse quand je prends mon bain. J’utilise mes petits canards comme des pistolets à eau et j’en fais gicler partout. J’ai également des cubes en plastique que je remplis d’eau que je verse ensuite sur ma tête et parfois par-dessus le rebord de la baignoire dès que maman a le dos tourné. Certes, ça la met en colère, mais elle n’a qu’à mieux me surveiller, car avec ce jeu-là, tout est une question de rapidité et de reflexe. Et j’avoue que j’excelle plutôt dans ce domaine. Je pense d’ailleurs qu’il n’est jamais trop tôt pour s’y entraîner. Les grandes personnes, appellent ça « être réactif ». Et j’ai entendu dire que c’est une qualité importante pour réussir dans la vie. Autant s’entraîner pour se retrouver plus tard du bon côté.
Mais pour revenir à mon plâtre, les amusements du bain, c’est suspendu pour un petit moment. Pour me laver, maman ou papa enveloppe mon bras plâtré dans un grand sac en plastique rendu étanche avec un élastique. Et debout dans la baignoire, pendant que je tiens mon plâtre avec le bras valide tout en faisant attention à ne pas glisser, ils me savonnent rapidement avant de me rincer avec la douchette. Autant dire que tout le plaisir du bain est fichu.

Évidemment, je suis de mauvaise humeur. Être privé de toute une série de plaisirs, c’est pas très drôle. Donc, je me venge : je fais des scènes pour manger, aller aux toilettes et au lit. Vous l’aurez compris : je passe mes soirées à faire des scènes à mes parents. Je pousse ma pauvre maman à bout, elle et ma petite sœur qui est douillettement installée dans son ventre pour l’instant.
Quand je hurle, la petite sœur se réveille et donne des coups de pieds dans le ventre de ma maman. Mais je ne suis pas du genre à lâcher prise facilement, j’aime bien tester les limites des gens. D’ailleurs on dit que c’est normal à mon âge, et même que c’est nécessaire pour affirmer ma personnalité. Eh oui, pour m’affirmer, je m’affirme, sans problème. Et pour les limites, c’est quand maman m’attrape et me met dans mon lit. Je continue à hurler pendant un petit moment pour essayer de l’attendrir, et si ça marche vraiment pas, là, au bout d’un certain temps je me calme ; ensuite c’est toujours le même scénario : Maman vient me voir. Elle me demande de dire pardon. Elle me demande si je vais être sage. Elle me demande de lui faire un bisou pour m’excuser de mes caprices. Et c’est uniquement si j’accepte toutes les conditions que j’ai le droit de sortir du lit. Parfois, j’acquiesce tout de suite, parfois je fais un peu durer la crise avant d’accepter les conditions. Tout dépend de mon humeur.

*

Au bout de sept semaines, on m’a enlevé le plâtre. J’avais oublié entretemps l’utilité d’un deuxième bras. Je me débrouillais très bien avec mon seul bras gauche. J’avoue que c’est assez impressionnant quand le médecin arrive avec sa scie et s’acharne sur ce plâtre, à quelques centimètres de mon petit bras devenu tout maigre. Bon, ça s’est passé assez rapidement, et mon papa était avec moi pour me donner du courage et pour me protéger en cas de danger.
Donc, une fois le plâtre enlevé, je ne savais plus très bien quoi faire de ce petit bras maigre qui pendouillait sans être soutenu par une attèle. J’ai décidé de le replier et de le tenir avec mon bras valide. Pendant deux jours, je tenais mon bras, alors que tout le monde me disait : « Tu sais, tu peux te servir de nouveau de ton bras et de ta petite main ». C’est quand même mieux d’en avoir deux, pour faire du scooter à la maison, pour manger, pour jouer au ballon… Mais je n’osais pas, il me fallait du temps pour l’apprivoiser, ce petit bras. Je pense que c’est en prenant mon premier bain que ça m’est revenu, mes mouvements d’avant. Je pouvais de nouveau m’amuser avec mes canards et verser de l’eau sur ma tête et, le cas échéant, par-dessus le rebord de la baignoire. Et d’un seul coup, je retrouvais mon agilité.

Le seul interdit qui n’a pas été levé tout de suite, ça a été de faire du vélo à la crèche. Soi-disant, il fallait encore du temps avant que le bras se soit remusclé en cas de nouvelle chute. Donc, encore quinze jours de tracteur tout en voyant les autres me dépasser sur les vélos. J’aime tant la vitesse, ça me grise et ça me stimule. Courir derrière un ballon, rouler à toute vitesse sur un vélo ou un tricycle, quel bonheur. J’ai du mal à comprendre pourquoi les grandes personnes marchent toujours doucement, ne s’essoufflent jamais. D’ailleurs, c’est pour ça que je faisais au moins une bonne crise par jour avec mon bras cassé. Je ne m’étais pas assez dépensé dans la journée, donc j’avais besoin de ma poussée d’adrénaline en criant, en me débattant, en courant fesses nues à travers l’appartement.

*

Ah oui, à propos de couches : Mes parents, ou plus précisément ma maman a décidé qu’il était temps que je devienne « propre », c’est-à-dire que je devais faire mes besoins aux toilettes et que je ne devais plus porter de couches. Elle m’a acheté de beaux caleçons aux petits dessins rigolos, elle m’a expliqué que j’allais porter des caleçons « comme papa », et pour être accepté à la grande école à la prochaine rentrée, je devais être propre. Entre nous soit dit, je ne pense pas que je sois particulièrement sale, mais bon, c’est leur manière de s’exprimer. Les dames de la crèche s’y mettent aussi, tout le monde se préoccupe du contenu de mes couches. Le problème, c’est que je n’ai pas forcément envie de me soulager au moment où ils m’installent aux toilettes. Et moi, je ne me rends pas toujours compte quand j’ai envie de faire pipi ou bien je suis occupé à faire autre chose et ça m’embête de devoir m’interrompre pour demander d’aller aux toilettes. Quant au reste, je me rends souvent compte quand ça arrive. Dans ce cas-là, je me cache dans un coin pour pousser, c’est moins compliqué que de demander, de me déshabiller, d’installer les accessoires etc. etc. Mais après, je me fais en général gronder par mes parents qui aimeraient tellement que je sois propre et surtout qui n’aiment pas trop changer ma couche pleine et malodorante. Et j’avoue que je les comprends. Mais bon, tant que je porte des couches, j’en profite.
Ils n’ont qu’a mes les enlever et me mettre des caleçons tout le temps. Mais je sais que ça les embête, car ils n’ont pas envie que je leur salisse le beau parquet du séjour ou le revêtement en sisal dans le couloir et les chambres. J’ai entendu dire qu’ils préféreraient finaliser l’apprentissage de la propreté chez mes grands-parents qui ont du carrelage au sol dans leurs maisons respectives. Donc, réflexion faite, j’ai encore jusqu’à l’été prochain avant de quitter mes couches définitivement.

*

L’arrivée de la petite sœur approche à grands pas. Ma maman a de plus en plus de mal à se déplacer et à me porter. Donc, elle se fait souvent aider par mes grands-parents : soit c’est mamie et papi qui viennent à la maison pour s’occuper de faire à manger, faire les courses, et de venir me chercher à la crèche le soir. Papa travaille beaucoup. Le matin, c’est lui qui m’amène à la crèche, mais le soir, souvent, il ne peut pas se libérer à temps. Soit papa me dépose chez mamou et papou et j’y reste pendant quelques jours d’affilée. J’aime bien car ils habitent au bord de la mer et papou a un petit bateau de pêche. J’adore les bateaux. Pour l’instant, j’ai juste le droit d’y monter dans le port, mais c’est déjà pas mal. Et j’aime bien manger aussi les poissons et les crabes que papou pêche. Miam. Mais au bout de quelques jours, j’aime bien retrouver mes parents. Et j’ai toujours ce petit pincement au cœur quand je m’imagine que la petite sœur a le droit de rester tout le temps avec ma maman, alors que moi, on m’éloigne souvent ces-jours-ci.

Donc, là, ce petit bébé peut sortir du ventre de ma maman d’un jour à l’autre… d’une part, je n’arrive pas à m’imaginer précisément comment ça se passera. Un bébé tout entier qui sort par là où en général on pousse les cacas. Je trouve ça vraiment étrange. En plus, ça doit lui faire mal, à ma pauvre maman. Même si elle m’affirme que j’étais arrivé par le même chemin, j’ai du mal à y croire. Et d’autre part, j’ai encore plus de mal à m’imaginer de devoir partager ma maman avec cette petite sœur qui pleurera tout le temps, qui voudra être tout le temps dans ses bras. Qu’est-ce que je vais devenir ? Je pourrai toujours accaparer mon papa si la petite sœur me prend ma maman, mais le problème c’est que mon papa travaille tellement que je ne pourrai pas toujours compter sur lui en cas de besoin.
Maman m’assure certes que dans son grand cœur d’amour, il y a suffisamment de place pour deux enfants-chéris, mais j’attends de voir si ça peut fonctionner aussi facilement qu’elle le dit.

*

Mon papa m’a réveillé à six heures du matin en me disant : »Vite, vite, vite, il faut se dépêcher, on doit accompagner maman à l’hôpital, car la petite sœur veut sortir du ventre de maman. » Maman a l’air d’avoir très mal. Elle n’arrête pas de nous demander de nous dépêcher. Et ça y est, c’est parti. Nous voilà tous les trois installés dans la voiture, papa roule à toute vitesse. À peine arrivés à l’hôpital, maman saute de la voiture et court vers l’entrée pendant que nous, on se gare. On la rejoint à l’intérieur de l’hôpital, elle est déjà installée dans la salle d’accouchement. Une gentille infirmière me propose de m’accompagner dans une petite pièce à côté où il y a plein de jouets. Papa me fait un bisou en me disant qu’il revient tout à l’heure et en plus il a appelé mamou qui est déjà en route pour me tenir compagnie.
Vingt minutes plus tard, la petite sœur est née.

Je n’y croyais pas vraiment, mais il y a en effet un tout petit bébé qui était caché dans le ventre de ma maman et qui est là, maintenant, en chair et en os…Un petit visage un peu fripé, les yeux fermés, et criant à tue-tête. Ça fait un choc. Maman me fait un grand sourire, me prend dans les bras et m’explique : « Tu vois, c’est ta petite sœur. Et toi, tu es un grand frère maintenant. » À vrai dire, je ne sais pas quoi en penser. Tout le monde a l’air très heureux, ils n’arrêtent pas de me prendre dans les bras et de me faire des bisous. Papa me dit que j’ai vraiment de la chance d’avoir une petite sœur qui va beaucoup m’aimer et être fière d’avoir un grand frère…
Mamou est arrivée, elle a les larmes aux yeux, tellement elle est contente. Et on me dit que mamie et papi sont également en route pour voir la petite sœur.

Pour être tout à fait sincère, je m’attendais à pire. Ce bébé longtemps caché dont je n’arrivais pas à m’imaginer à quoi il allait ressembler et qui m’avait causé pas mal de cauchemars, il a l’air plutôt inoffensif. Ceci dit, il vaut mieux être prudent dans mes jugements, il cache peut-être son jeu pour l’instant.
Néanmoins, je peux constater la chose suivante : tout le monde me gâte deux fois plus que d’habitude : Mamou m’a préparé mon repas préféré. Mamie et papi m’ont payé trois tours de manège d’affilée, et ils m’ont même fait choisir un petit cadeau que j’allais offrir à ma petite sœur, un bonnet pour qu’elle n’ait pas froid à la tête.
Et des cadeaux, il y en avait plein. Au début, j’étais un peu inquiet en me disant qu’il n’y en aurait que pour ma petite sœur et qu’elle n’avait peut-être pas envie de partager, mais en fait, moi aussi j’avais droit à plein de cadeaux… Et en plus, elle m’a même laissé jouer avec ses cadeaux sans ciller. C’est plutôt bon signe.
Par contre, il y une chose que je n’aime pas beaucoup : c’est quand mes grands-parents s’intéressent un peu trop à ma petite sœur. Je leur fait remarquer que c’est pas LEUR petite sœur, mais MA petite sœur, faut pas confondre quand même.
Mais bon, pour conclure, je dirais que j’ai plutôt gagné dans l’affaire : on est très gentil avec moi, on me gâte beaucoup, on me fait des cadeaux, et en plus, le plus beau cadeau, c’est peut-être ma petite sœur…