J'ai muté

La mutation d’un enseignant en lycée.


Je suis un pur « Ch’Ti ». Enseignant en lycée, j’ai sollicité une mutation auprès de l’administration de l’Éducation Nationale pour rejoindre une partie de la famille dans le Sud de la France, et je l’ai obtenue ! Pas peu fier, j’ai pu organiser mon départ du lycée, pour saluer la plupart de mes collègues après quinze ans à leurs côtés – moment convivial et très émouvant, je suis « brave » mais sensible, alors j’étais très ému de les voir tous. Commença alors l’aventure, de ce qui n’est en fait qu’un déménagement, mais qui s’avère être un peu plus compliqué que prévu.

La première surprise a été le lieu de nomination. Le système d’affectation fonctionne avec des points ; ceux que j’avais ne m’ont pas permis d’obtenir le poste convoité (dans le Vaucluse), ni un de ceux vacants à Marseille, mais un établissement classé ZEP, dans un quartier mal réputé de Marseille : le 15e. Comme on prend ce qu’on nous donne, je me suis concentré, avec ma conjointe, sur le déménagement.

Pour vider une maison « en haut » et en remplir une « en bas », il faut d’abord en trouver une. Première désillusion, une maison avec un petit terrain, coûte à la location 300 € de plus. Nous avions un potager, un verger, des poules et des ruches – rien de cela ne trouve place dans la seule maison proposée. Nous vivions dans un village rural, plutôt tranquille ; la maison que nous louerons au Sud est proche d’une quatre voies et de la voie ferrée. C’était la seule dispo ; nous avons fait appel à près de dix agences ; les recherches sur Internet sont restées infructueuses.
Le Sud est en « zone tendue », selon les agents immobiliers ; on peut louer pour une semaine, au même prix que pour un mois, surtout l’été. Les propriétaires qui ont ce choix n’hésitent pas…

Camion loué, un 30 m³ avec permis B, nous chargeons, tant bien que mal, avec l’aide de la famille et des voisins ; c’est sympa, ça évite les pleurs. Le voyage se fait plutôt tranquillement, notre petit convoi avance sereinement jusqu’à destination. La surprise vient à la restitution, quand un dégât nous est injustement facturé : un rétroviseur présente une coque fendue : ça vaut une franchise de 450 € ! Un mois après, la société qui a loué ce camion (avec l’argument « Y’a pas plus gros ») ne daigne toujours pas nous répondre. Impression de s’être fait avoir – les forums regorgent de ces mésaventures.
Camion vidé, c’est à dire meubles déballés dans le garage à l’aide de la famille « d’en bas »,
« du Sud » ???
« nous comblons comme nous pouvons, une maison de superficie inférieure de moitié à celle quittée ; quelques meubles avant de déménager : heureusement ! Beaucoup de cartons restent fermés.
Au moment de penser à manger, nous nous apercevons que la maison ne comporte aucun moyen de cuisson : course chez une enseigne d’électroménager, pour un équipement de base. La personne qui nous conseille vient du même village que nous dans le Pas de Calais ! Hasard qui nous fait sourire, un peu.

Commence alors la course aux abonnements : électricité, téléphone, ainsi que la régularisation des coordonnées postales et bancaires. On n’est plus « d’en haut », on n’est pas « d’en bas ». Or, il faut toujours prouver l’un, pour mettre fin ou ouvrir l’autre. Le nombre de courriers, appels téléphoniques, déplacements est vertigineux. Un mois complet à aller à droite à gauche, pour justifier, signaler… À l’heure du numérique, on aurait pu croire que ce serait plus simple, mais non. Citons pêle-mêle : courrier égaré, ligne téléphonique introuvable sur le central, dépôts bancaires impossibles (parce qu’on est dans une banque régionale, et on a changé de région), documents mal remplis, justificatifs manquants… La période estivale n’arrange rien : il faut bien que les gens prennent leurs congés ; il en reste moins dans les services. Tout ça dans une région nouvelle pour nous, où nous ne connaissons rien ni personne... Heureusement, dans le Sud aussi, les humains sont humains, et compréhensifs. À la banque, à la poste, à la mairie et quasiment partout où nous sommes allés, nous avons trouvé des gens aidants.
Il faut ajouter à cela qu’en partant nous étions en panne de téléphone, panne non résolue, donc qui nous a accompagnés dans le Sud. Nous avons utilisé une clé 3G, qu’il a été bien difficile à rendre dans une agence pourtant de la même enseigne. Côté coût, on a beau essayer de réaliser un budget déménagement, à la fin c’est très cher !

Nous bénéficions d’une aide financière pour muter, bien entendu, mais le dossier est à compléter à la rentrée. D’ici là, se débrouiller, ne pas avoir trop peur des soldes débiteurs etcompter sur la famille aussi ! La vente des quelques meubles superflus et de vélos (nous en avions huit pour deux personnes, c’était peut-être beaucoup !) a permis de constituer une « caisse », bien utile pour les achats au marché par exemple. Mais il a bien fallu verser la caution pour louer, sans voir récupéré celle de la maison rendue.

Mais alors ce SUD tant convoité ? Ensoleillé déjà, et c’est appréciable ! Il faut s’habituer à la chaleur et aux limites qu’elle impose, mais on s’y fait. Le bulletin météo est souvent le même : fortes chaleurs et risques d’incendie (celui d’août était à moins de 5 kilomètres de chez nous). J’en avais une idée pour y avoir séjourné quelques étés, mais naïvement j’en étais resté à l’époque Pagnol. On vit où avant on allait juste en vacances ; la mer est à vingt minutes ; les randonnées pédestres sont à nos portes. Je suis cycliste et me régale des sites où je peux pratiquer ce sport. Un peu plus pentu : pas de faux plats ici, que des vraies côtes ! Il y a beaucoup à faire, pourvu qu’on se bouge un peu. L’environnement est très appréciable, réputé. La faune et la flore sont exceptionnelles : voir un écureuil traverser la route est chose courante ; les odeurs de sous-bois sont embaumantes : résineux et serpolet chatouillent agréablement nos narines.

L’avantage d’être enseignant, c’est que ça laisse un peu de temps pour s’installer, se familiariser. Il est vrai qu’il faut prendre de nouveaux repères, dans un nouveau cadre, mais une fois installés, on se fait aux prix du marché : tout est plus cher, notamment les produits frais ; mais nous sommes en zone touristique. Par ailleurs, on a un grand choix et plutôt de la qualité. Et l’un des grands changements a été de ne pas trouver de friteries à tous les coins de rue, mais des marchands de pizzas ! Avec le rosé qui va avec…

C’est la première fois que je demandais une mutation, je l’ai obtenue. D’autres parmi mes collègues, n’ont pas eu cette chance. Ils sont restés « en haut ». Alors, je ne me plains pas. Tout ce que j’ai raconté, c’est pour témoigner de l’épreuve que représente ce grand changement de région et de lieu travail. Si ça peut servir à ceux qui tenteront la même chose, tant mieux. Si ça permet à ceux des administrations et autres services de location, de téléphonie etc.de nous considérer autrement, alors c’est écrit.

J’attends désormais la rentrée, pour rencontrer nouveaux collègues et élèves. Le premier accueil au lycée, a été positif et bienveillant ; c’est encourageant. Une de mes nouvelles collègues était même stagiaire professeure dans le Nord. Puis viendra le temps de recevoir la famille, les amis. À cinquante ans passés, c’est plutôt un beau challenge, partagé avec celle que j’aime.