Le trou blanc du visage

Une nuit d’un infirmier psychiatrique.


– Po...
Sa bouche étroite, aux lèvres pâles fines et serrées, remue à peine, tout juste un frémissement. Elle laisse maintenant dégouliner un filet de phrase, une relique sonore exsangue et morne, un murmure atone de récitante de chapelet, comme ces mots que l’on devine emmurés dans les recoins sombres et humides des cathédrales. Alors, je me penche doucement vers elle, lui demande de répéter, en expliquant que je ne parviens plus à saisir ce qu’elle essaie encore de me dire. Elle poursuit sans discontinuer, sans même hausser la voix ni tourner la tête ou le regard vers moi, totalement absente à ma requête. Mais, tout prêt d’elle maintenant et rendu plus attentif, soucieux d’entendre encore, je perçois « maman fait du gâteau » qu’elle continue inlassablement de répéter, en boucle, comme ces images de tours qui s’effondraient dans une débâcle de poussière à la télé, puis recommençaient sans interruption, de manière parfaitement absurde. Elle y accole une débandade futile d’onomatopées infantiles engluées de maternel, les « podopo » qui abondent en petites bulles sourdes et précises au bord de sa bouche, explosives et dentales avortées, et psalmodie : « podopo podopo maman fait du gâteau podopo podopo maman fait du gâteau. »

C’est arrivé quatre heures environ après le parking goudronné étouffant. Après ses îlots touffus de massifs tordus d’arbustes et de broussailles, après leurs boursouflures d’estampes sombres transpercées de grandes herbes folles et desséchées, tendues vers le ciel comme autant d’abandons. Après le double jeu de portes vitrées et les premières rotations de poignet pour tourner la clé de sécurité plate dans la fente resserrée de la première serrure. Après les carreaux gris indifférents, l’obsessionnelle géométrie du large couloir vacant et désolé, son étirement interminable, sa rectiligne et pesante rigueur. À son bord droit côté pelouse -côté nuit à venir- encore le gris délavé d’une bavure exténuée de crépuscule. Là, les colonnades d’un gris plus soutenu hissent pour toujours leur verticale tentation de péristyle de pacotille, encadrent la brèche des immenses baies vitrées au buvard du soir. Puis, revenu dans l’enfilade du couloir, l’œil se mutile par deux fois successives contre les double-portes coupe-feu rouge brique, où il s’agglutine et s’engloutit, comme le taureau agenouillé juste avant l’estoc se fond dans la muleta trouble. Une fois franchis ces double-battants, à droite encore, de nouvelles portes rouge-brique plus étroites cette fois, les grandes fenêtres des bureaux infirmiers et leurs longues tables ovales - les écrans d’ordinateurs cyclopéens. Parfois des bruits de voix atténuées ou des cris.. Parfois des rires aussi. Mais ce soir-là, une torpeur, juste ça.
Il m’a fallu traverser tout ce froid pour arriver, tout ce froid même en plein août caniculaire, parce que la glace bleutée je la sens bien qui s’installe et rampe, reptilienne dès cette première allée carrelée ; dans cette artère tendue et rigoureuse d’entre les murs je la devine qui ondule, s’insinue et s’insère goutte après goutte à l’intérieur de moi, avec chaque pas devenu plus sonore, avec les voix éphémères des silhouettes qui s’y croisent et coagulent leurs caillots, lâchent leurs premiers squelettes de mots là-bas vers l’entrée, puis le long du couloir parfois, enfin, s’émiettent un peu plus à chaque bifurcation d’écluse rouge-brique.

J’ai d’abord salué une collègue qui arrivait, lui ai demandé si elle allait bien. Elle a souri, commenté mon bronzage, a supposé qu’ainsi je revenais tout juste de vacances. J’ai rétorqué que j’étais rentré depuis trois semaines et que c’était déjà de l’histoire ancienne. Elle a dit – c’est vite loin – l’a ponctué d’un bref rire d’ombre et de lassitude, incrusté vite derrière les mots comme le noir sous les ongles. On s’est souhaité bonne nuit et chacun a pris son chemin.
Plus tard, dans la lumière blafarde et brutale du couloir, l’équipe de jour depuis longtemps partie : « bonne nuit – à demain – oui à demain, reposez-vous bien ». J’ai ouvert à nouveau, avec la même clé, la grande porte blindée épaisse et massive. Elle s’est bloquée comme chaque fois au premier tiers de son passage, a affuté la trace noire de son frottement sur le carrelage, a ravivé l’accroc dans l’uniformité grise.
Je le sais bien pourtant que toujours elle me figera là, stoppera mon entrée, que je viendrai la heurter de l’épaule droite, devrai encore cette fois reculer d’un pas pour la tirer à nouveau par-dessus le léger dénivelé, le soupçon d’anicroche entêté, et putain elle fait chier cette porte, des mois de nuit après nuit et de tours de clés après tours de clés que je me répète ça : putain fait chier cette porte, sa fadeur hypnotique d’écran vide, la poisse du même, son crachat gluant d’en-deçà l’ennui, tout ce fatras, cet embarras de rien obstinément recommencé qui me gagne et effrite inexorablement toute la vie, depuis les premiers pas dans l’entrée.

La deuxième porte – juste après dans le sas – donne accès à la chambre d’isolement. À sa droite, la moitié supérieure du mur est remplacée par une vitre en verre sécurisé autorisant le regard à l’intérieur. Là sur l’étroit rebord de cette fenêtre, côté couloir, on a disposé une grande pendule, maintenant un peu de guingois, aiguilles visibles depuis le lit. À côté, la télécommande de la clim, un gobelet plastique oublié là avec un fond de sirop de grenadine, et, sur une table roulante, juste en dessous, une boîte de gants jetables taille M. Par cœur, je peux déchiffrer le décor de la chambre, malgré la demi-pénombre. Carreaux vert foncés, lit métallique peint couleur crème, un peu surélevé, traces de rouille, tâches diverses, scellé au sol. À droite derrière un muret s’élevant à mi-hauteur, le WC en métal couleur aluminium, pas loin du petit lavabo également métallique, avec son bouton poussoir pour actionner l’arrivée d’eau par petits jets prostatiques, désamorçable de l’extérieur, certains se gavant de noyade. Un débord du mur fait office de banquette carrelée, à côté du lit. C’est tout. Pour entrer : double tour de clé à gauche et remonter la poignée verticale d’une crémone. Pour ouvrir je l’ai soulevée, faisant naître comme chaque fois ces images d’un vieux film noir et blanc : intérieur confiné d’un sous-marin, l’homme au crâne rasé et en pull noir qui actionne une manette, remplissage des ballasts. Une voix qui braille : « en plongée, en plongée ! » En fond sonore le hurlement répétitif d’une sirène de catastrophe et son râle saccadé d’urgence, un clignotement soutenu de lumière comme des paupières qui battent et rythment : « en plongée, en plongée ! » En surface, juste un remous, le sillage blanchâtre et en V du périscope pas encore rentré.

Je la distingue à peine à l’intérieur, pâle découpe nue assise sur le fond métallique du lit dépourvu de sommier. Trop dangereux. Sa masse hirsute de cheveux, le trou blanc du visage. Une fois entré et la lumière allumée je vois qu’elle a fait basculer le matelas ignifugé. Elle l’a dressé contre le lit comme une barricade ou un dérisoire appui, installant ainsi sa paroi de mousse jaune sale plastifiée entre elle et la porte. Elle a passé ses jambes écartées pliées aux genoux par-dessus, et, raide et figée, les bras tendus en arrière pour maintenir l’équilibre, elle est pétrie d’immobilité, statufiée. À ses côtés, les draps en boule froissée. Par terre, la chemise d’hôpital, boutons pressions dans le dos.
Je la salue, bonjour, comment va-t-elle, et qu’est-ce qui arrive donc. Je sens la glace bleutée qui goutte et goutte à l’intérieur de moi tandis que le silence s’installe autour de nous. Elle n’a pas bougé. - Et bien voilà, ça y est. Se rend-elle compte que nous sortons peu à peu des rapports humains ordinaires, des rapports humains tout court - depuis ce jour où quelque chose s’est cassé, quand elle s’est pliée en deux dans le couloir, s’est mise à marcher, elle toute courbée pendant des heures, et à tourner, tourner comme dans ce vieux film Midnight Express. – « redressez-vous" on lui disait, « allons redressez-vous » – « arrêtez de vous épuiser comme ça »– « venez vous reposer » – « écoutez- nous » – « arrêtez tout ça, arrêtez. » Mais elle, et ce n’est pas si vieux, elle poursuivait sa déambulation, parfois parlait, parfois pas, puis ça lui est venu d’uriner en marchant, puis ça lui est venu de se mettre nue dans le couloir, alors on n’a pas pu faire autrement, alors on n’a pas su comment …
Maintenant elle me fixe – « il faut m’aider Jacques il faut m’aider » – « oui mais comment faire ? » Silence – « et déjà pour commencer si on mettait la chemise, si vous m’aidiez à refaire votre lit si vous preniez vos médicaments, si on se faisait des étapes et des bouts du chemin. Si on… vous voulez bien ? Pour commencer oui pour commencer. »

Elle a envie de laisser tomber – alors non on fera pas ça on le fera pas parce que laisser tomber on sait quand ça commence mais pas jusqu’où ça pourrait aller. Ou plutôt si on le sait.
Elle a les seins lourds et flasques, la taille épaisse, dessous, une toison noire touffue. Elle me fixe sans émotion, de ses yeux bleus très pâles, les bras tendus devant elle à l’équerre tandis que je lui présente la chemise d’hôpital. Maintenant le matelas est par terre – au moins elle n’a plus ce gouffre des jambes écartées.
« Vous avez les yeux bien bleus Jacques – c’est de votre femme que vous les tenez ? » Elle me prête ses couleurs – devient l’enfant, la mère et la femme. Je l’aide à enfiler les manches, comme ce matin même chez le coiffeur quand j’ai passé le tablier. Avec toutes les mains que j’ai tenues pour les guider à travers toutes les manches, toutes, celles des vieillards, celles des gosses, et puis les miennes – regarde, regarde comme maman attrape vite la souris grise dans son terrier, regarde comme elle l’attrape, si seulement on avait pu jouer.

Alors je remets le matelas sur le lit, apporte des draps propres, – « allez venez m’aider, on fait comme on a dit, venez m’aider. » Pendant que je tends les draps et efface les plis, courbée à nouveau en deux en face de moi, elle frotte infiniment lentement avec un coin blanc froissé le plastique jaune cassé. – « C’est pas la peine il faut arrêter. »
Ensuite je lui donne ses médicaments, ôte délicatement le petit comprimé orange resté collé sur la lèvre supérieure, le remets dans sa bouche – « allez buvez s’il vous plaît buvez, il faut boire c’est important vous savez. » Elle est à nouveau figée, assise sur le lit, le regard lointain, très loin et déserté, et c’est là que je l’entends :
– Po…