J'éduque les arbres

Être agent patrimonial de la forêt domaniale de Bercé.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Tous les matins, j’enfile mon uniforme : un pour l’été, l’autre pour l’hiver. Seul le haut change, le bas c’est toujours pareil : pantalon long vert sapin et chaussures de randonnée. Je couvre mes jambes et mes bras à cause des tiques qui peuvent provoquer la maladie de Lyme, reconnue comme maladie professionnelle pour nous, qui travaillons en forêt. Tous les soirs, je vérifie l’intégralité de mon corps et mets mes vêtements à la machine. Si tu ne t’en aperçois pas tout de suite, ce sale truc peut être vraiment grave. Puis je monte dans ma voiture de fonction, enfin une fourgonnette, verte toujours, estampillée Office national des forêts (ONF). À l’arrière, j’ai plein de matériel et même des chaussures de ville pour mes rendez-vous — faut que je sois présentable. Puis je me rase tous les jours et j’essaye d’avoir les cheveux pas trop longs. Comme à l’armée !

Je passe pas mal de temps en voiture pour aller d’un point à un autre et accessoirement à enlever et remettre ma ceinture de sécurité, ça sonne tout le temps ! Je m’arrête devant une barrière, sors de la voiture, la lève, remonte dans ma voiture, redescends, baisse la barrière et reprends le volant. On les a posées pour dissuader les touristes de rentrer en voiture dans la forêt, c’est considéré comme une infraction au code de la route, ça coûte 135 euros. Je suis habilité à mettre un PV, comme les gendarmes. Avec eux, ça se passe bien, d’ailleurs. On bosse ensemble quand il y a des incendies, des braconnages et quand des motos ou des quads s’introduisent là où ils n’ont pas le droit. Faire du feu et du bivouac aussi : c’est interdit. Je passe beaucoup de temps à surveiller que tout se passe bien. Parfois, je dois évacuer des particuliers ou des scouts… Je regarde ce que font les gens que je croise. J’observe. Souvent, quand je passe au ralenti, ça dissuade. Parfois j’arrive trop tard, le mal est déjà fait, j’éteins les braises, vérifie s’il y a des dégradations et embarque les dépôts sauvages.

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Je m’occupe de la forêt domaniale de Bercé, dans la Sarthe. Elle va peut-être obtenir le label « forêt d’exception ». C’est un domaine privé de l’état, géré par nos ancêtres depuis plusieurs siècles. Ça nous permet aujourd’hui d’avoir de très beaux sujets. Partout, les signalisations sont en fer, pas en bois. Et tous les carrefours sont en étoile, ça date du temps royal, avec la chasse. C’était plus facile pour gérer d’une ligne à une autre. La forêt est découpée en parcelles forestières ou cadastrales (comme sur le plan urbain) ; j’ai toujours les plans avec moi. Pas besoin de GPS. Ici, les chênes peuvent se vendre de 280 à 1000 euros le mètre cube pour la futaie des Clos (8 hectares), où les arbres ont entre 320 et 350 ans, ils datent de Colbert ! S’ils pouvaient parler, ils pourraient nous dire plein de choses… Ils sont bien ancrés en terre, c’est un très beau caractère. À la source de l’Hermitière nous avons un chêne qui mesure 51 mètres, ce serait le plus haut de France, vous vous rendez compte ? Les Clos, c’est une parcelle préservée, il n’y a que des coupes sanitaires tous les douze ans. Quinze générations de forestiers ont réalisé cette futaie, y ont éduqué les arbres. Certains chênes ont été foudroyés, ils ont parfois de sacrées cicatrices ou entailles — comme nous, en fait. Les autres parcelles ont entre 0 (pour les semis) et 180 ans (âge adulte). Il faut laisser vieillir les arbres mais on ne peut pas toujours se le permettre en terme de production. Les pins sont moins impressionnants, à tous les niveaux. Ça part pour la production de lambris, de charpente mais aussi des plaquettes. Dans le coin, il y a pas mal de projets de chaufferies pour les bâtiments communaux (piscine, collège, etc.) Les hêtres sont les compagnons du chêne, ils les protègent. Ils poussent juste à côté d’eux.

Je n’ai jamais vécu en ville et ça me convient très bien. Ici pour faire les magasins c’est compliqué : le premier village est à deux kilomètres. Mais en même temps je ne cours pas après... Je suis plus tranquille dans la maison forestière de la Doucinière, en bordure de la forêt la qualité de silence est incomparable. C’est un logement de fonction où je vis depuis trois ans avec ma famille. Si j’ai une profonde motivation forestière, je fais plein d’activités à côté. Liées à la nature, mais pas que. Je fais de la pêche et de la danse de salon. Depuis très longtemps d’ailleurs. Chaque danse a sa particularité, toutes me plaisent. J’ai un faible pour les danses latines, comme la samba. La valse aussi. C’est élégant. À Blois j’étais dans une asso, on se retrouvait avec les adhérents dans différentes soirées. D’ailleurs, il y a une ancienne guinguette à l’Hermitière qui est en vente. J’aimerais tellement qu’elle reprenne vie.
En tant qu’agent patrimonial (avant, on disait garde forestier), je dois être « en nécessité absolue de service », donc vivre sur le terrain. Parfois un arbre tombe sur une route, un feu prend quelque part, des cerfs se font renverser, des promeneurs se perdent ou font un malaise et il faut réagir vite, prévenir les secours, etc. À Bercé, je travaille avec quatre autres agents patrimoniaux, des bûcherons, des débardeurs , des exploitants forestiers ; ils font du bois bûche pour mettre dans la cheminée. L’exploitant utilise un débardeur, c’est un gros tracteur qui prend l’arbre à l’aide d’une pince, en bas il y a une tronçonneuse qui le coupe, le couche et ça produit des billons de différentes longueurs. Puis il tire les bûches et les dépose au bord de la route. Deux autres sont débardeurs à cheval ; le cheval s’habitue au bruit de la tronçonneuse, faut pas croire. Chaque agent patrimonial a des activités transversales : la chasse, l’infrastructure, la vente du bois, la santé des forêts et moi je m’occupe de l’accueil du public. Je sollicite souvent l’aide d’un collègue pour la sécurité et éviter d’être seul face à une situation délicate.

En ce moment, je participe à l’« état d’assiette ». En gros, c’est le programme de coupe. On va en reconnaissance sur le terrain pour décider si telle ou telle parcelle ira en coupe ou non. Il faut faire un état des lieux de la parcelle en prenant quelques mesures à l’aide d’une chaînette relascopique (pour calculer la surface terrière), un vertex (prendre la hauteur de l’arbre) et un TDS (un ordi de bord où je rentre des données et statistiques). Je vois des semis qui poussent, c’est pas mal, ça. Les graines ont bien germé. La tourbe, le minéral et le sable : c’est bon pour les semis. C’est le minéral qui maintient une certaine fraîcheur. Je pratique la régénération naturelle car les arbres sont adéquats au terrain. Leurs parents sont nés ici, le petit a l’habitude. Là, c’est de l’acacia. C’est certes invasif mais ça fixe l’azote, excellent pour les arbres. Très bien. Quand un chêne atteint 30 centimètres de diamètre, on y appose en bas du tronc une marque de l’état (AF : Administration Forestière), le bûcheron doit nous laisser l’empreinte quand il coupe l’arbre. Si le marchand de bois conteste le nombre d’arbres, j’effectue un récolement de souches pour tout recompter. C’est vraiment long à faire, on le fait seulement sur les arbres qui ont de la valeur.

On fait des fauches tardives après la fin des floraisons (sortie de l’été, début de l’automne). Cette année, à cause de la pluie torrentielle qu’on a eue, sortir notre bois a été délicat. Il y a bien sûr un protocole défini mais je m’adapte à la nature et à ses rythmes et exigences. Jalonner, c’est positionner des bambous pour indiquer au tracteur où pouvoir faire le sillon. En ce moment il y a énormément de papillons, ça vole dans tous les sens. Il y a aussi des chasses à courre, je n’ai jamais vu autant de chevaux dans un département ! Les chevreuils croisent souvent ma route, je les vois sortir la tête des fougères furtivement. Ici c’est très riche en diversité. Tiens, une russule charbonnière, ça commence. Ce champignon a un léger un goût poivré, c’est moyennement bon.

Quand on fait les martelages, on marque les arbres pour qu’ils soient vendus après. Dépresser, c’est mettre à distance les arbres à environ 1 m 50 les uns des autres, lorsque les chênes ont atteint une hauteur de 7/9 mètres. Certains arbres eux ont des maladies comme la bande-rouge (carence de la feuille due à un champignon) ou sont attaqués par des chenilles, des hannetons. C’est terrible pour le bien-être de la parcelle. Quand il y a du dépérissement, il faut comprendre pourquoi, c’est prioritaire. Dans certains cas, régime draconien : coupe rase, il est nécessaire d’exploiter les arbres dangereux, de récolter le peuplement pour enrayer la maladie et vendre le bois rapidement. Une éclaircie ou un trou de lumière changent radicalement l’environnement de l’arbre qui peut aussi pourrir à la chaîne sans trop qu’on sache pourquoi. La mort parfois se rapproche. Un arbre peut aussi vivre sur ses réserves mais ne plus grossir. Ça me déplaît fortement, quand c’est pas sain. Je dirais même que ça m’affecte, comme quand je découvre un chablis : un arbre couché, tombé par le vent. Bref. Je ne veux pas passer pour un sentimental… Mais c’est vrai que je passe tellement de temps à les surveiller, ces arbres ; à force on s’attache. Il y en a que je pointe tous les ans pour faire des mesures dessus (circonférence, accroissement, phénologie, bande floristique : végétation au sol, mycologie : champignons, étude du sol : éléments minéraux, suivi de fructification, etc.) Je note le jaunissement de la feuille pour voir si les périodes de végétation s’agrandissent. Ces arbres sous surveillance portent un numéro et un ruban. On a aussi des stations météo où on récupère des échantillons de pluie. La pluviométrie, on s’en occupe une fois par semaine et on envoie les échantillons à un labo.
À la fontaine de la Coudre, il y a des tables de pique-nique et des bassins. C’est une zone Natura 2000 où on protège les habitats de toutes sortes d’espèces (ici, les batraciens). On veille sur les nids mais ça ne doit pas nous empêcher de faire des travaux. Il y a des grenouilles rousses, agiles, des crapauds, des libellules, des tritons et sur les rivages des taupes. Plus loin, il y a la vallée du muguet, c’est une réserve biologique. Je surveille aussi les filets de RENECOFOR (Réseau National de suivi à long terme des ECOsystèmes FORestiers). J’enlève les grosses branches et les feuilles, je tapote de chaque côté. Le but de la pose de ces filets, c’est de récupérer les fleurs femelles des chênes qui ne sont pas fécondées. C’est pour de la recherche scientifique, ils vont faire des mesures dessus. Ensuite on va attendre la chute des glands pour les analyser. Tiens, ils sont venus débarder. Ah non, c’est une remise en état. Super, c’est fait.

Quand c’est nécessaire, la préfecture met en place un « plan vert » qui interdit à toute personne de rentrer sur la forêt sauf les ayants droit. En ce moment, il n’est pas encore activé mais je reste vigilant. 135 hectares ont brûlé en avril 2014, ce qui représente plusieurs parcelles entières ! Afin d’éviter tout risque, on prépare le terrain pour faire du travail de sol et à l’automne on va planter des arbres. Les résineux on les fait en plantation ou en semis artificiels de même pour les feuillus concernant les parcelles brûlées, ce qui n’est pas le cas pour les autres parcelles que je travaille en semis naturels. Le sol est compact comme il y a beaucoup d’engins qui sont passés, un bulldozer a décompacté la terre tassée suite à l’incendie. Le broyage et les cloisonnements de la végétation, on ne le fait pas entre le 15 avril et le 15 juillet pour respecter les nichées. Maintenant c’est le tour des tracteurs agricoles équipés forestiers. Jérémy, l’ouvrier sylviculteur, travaille sur les parcelles brûlées. Il enlève les fougères pour faire de la lumière aux semis de pin maritimes. Il fait du labour. Parfois de l’éclaircie : il coupe certains arbres au profit de voisins plus beaux pour laisser la place à leurs racines de prendre de l’ampleur. Il a juste laissé un petit espace en l’état parce qu’il a vu qu’il y avait un nid en tournant autour. Quand on plantera le mélange feuillu (châtaigniers, chênes), il faut qu’il s’enracine le mieux possible. S’il y a une attaque de champignons ou d’insectes, ces arbres-là peuvent enrayer la maladie. En fait planter, c’est composer — comme un tableau ou une partition de musique. Deux générations, pour un arbre, c’est 300 ans ; le cycle d’un chêne, 180. C’est long, pour que ça se mette en route et qu’il se passe quelque chose avec la terre. Quand j’y pense, je ne vois pas le résultat de ce que je fais, ce n’est jamais immédiat. Je reçois ce que les anciens m’ont laissé, je ne peux que me projeter. C’est un temps long, mon métier. Je fais tout à la vitesse de l’arbre qui pousse.

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Je ne pourrais pas garder un immeuble, un musée. Dans ce que je fais, il y a de la surveillance mais aussi des contrôles de santé, des travaux de coupe… Et puis ici, sauf le bitume des routes, la signalisation, le mobilier d’accueil et les détritus : tout est vivant. Puis les quatre saisons sont complètement différentes. La nature évolue en permanence. Pour moi, une saison correspond à des travaux, à des coupes.
La forêt est aussi faite pour accueillir le public et ça occupe 30 % de mon temps. Ce n’est pas rien. Là, un centre aéré s’y est installé. Ils tirent à l’arc, font de « l’escalabre », c’est comme un mur d’escalade mais sur les arbres. Je vais souvent les voir pour vérifier que tout se passe bien. Je travaille aussi avec des associations de randonneurs pour repenser des chemins devenus obsolètes — rouge et blanc, c’est GR ; les autres, c’est VTT, etc. Je fais toutes les autorisations de la forêt : reconnaissance du terrain et mise en sécurité.

Je peux organiser jusqu’à cinquante sorties par an selon des thématiques différentes, l’été surtout : brame de cerf (on ferme des routes de fin août à fin septembre de 20 heures le soir à 7 heures le lendemain pour ne pas qu’ils soient dérangés pendant la saison des amours), serpents, batraciens, sylviculture du chêne, ou des lieux : la futaie du Clos ou la fontaine de la Coudre, etc. Je balaye beaucoup de sujets en restant généraliste. À la dernière sortie serpents, il y avait un Monsieur qui était spécialiste. Dans ces cas-là, je le fais participer, qu’il m’apprenne, à moi aussi ! Pour moi c’est naturel de parler aux gens, de leur expliquer, de les sensibiliser à ce que j’aime et connais un peu. Pas besoin de me forcer.
Pour décider des conditions d’accueil du public et des accompagnements, je suis amené à rencontrer pas mal de politiques comme le sous-préfet, le maire ou encore le conseiller municipal. Je vois aussi beaucoup les services techniques, l’équipe de Carnuta (la maison de l’homme et de la forêt à Jupilles), et les ramasseurs de champignons. Je viens de voir les premières girolles d’ailleurs. Je ne suis pas isolé.

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J’ai grandi à Blois, mon grand-père était garde-chasse et mon oncle garde-forestier. La forêt, je l’ai dans le sang, dans mon code génétique ! Gamin, j’ai passé un temps fou à construire des cabanes en respectant l’architecture des arbres et à fabriquer des flèches pour tirer à l’arc. Je prenais les plumes des poules de ma grand-mère pour les décorer. Après le collège, j’ai fait un CAP d’exploitation forestière et un BEPA (Brevet d’Études Professionnelles en Agriculture), c’est l’équivalent d’un bac pro. Les études, j’y suis allé tranquillement, je suivais déjà le rythme de la pousse des arbres ! À 18 ans, j’ai travaillé quelques mois dans l’usine qui fait les pompes Diesel où mon père était plombier et s’occupait de la chaufferie. Après j’ai été laveur en intérim dans une entreprise qui fabriquait des shampoings. Je n’y suis pas resté longtemps. Ce n’est pas que j’étais mal payé, mais l’environnement, je ne pouvais pas. Je ne voyais jamais le ciel, j’étais enfermé toute la journée. C’est important pour moi, le cadre. Ensuite j’ai été trois ans en espaces verts avant d’arriver à l’ONF et de devenir ouvrier sylviculteur — j’ai effectué du dégagement, des plantations du dépressage, de l’aménagement touristique (tables, chaises, etc.), j’utilisais des débroussailleuses et des tronçonneuses. Je suis resté douze ans en service. Pendant huit ans j’ai intégré le service recherche et développement en tant agent de recherche, puis formateur en sylviculture et en bûcheronnage ; j’apprenais à l’ouvrier sylvicole toutes les techniques de coupe. Je me déplaçais pas mal en France pour voir mes clients, comme EDF et leurs équipes qui travaillaient sur des zones sensibles de la forêt. Puis j’ai eu le concours d’agent patrimonial et changé de statut : j’ai quitté le droit privé pour le public. Je rêvais de Bercé depuis longtemps. J’y suis tous les jours, maintenant.