Le grand jour

Organiser des mariages.

Lorsque j’ai commencé à organiser des mariages, j’imaginais un monde de paillettes et de douceur, plein des rêves de princesses des futures mariées, toute à leur bonheur. J’étais loin de la réalité. Les mariées ne sont pas seulement des d’adorables fiancées, tout en gentillesse et qui vivent un rêve. Elles peuvent aussi être stressées, paniquées, indécises… Chaque mariée est différente.

Parmi celles qui font appel à moi, on peut distinguer trois catégories : les bonbons roses, les acidulées et celles que j’appelle les cœurs piment. Les bonbons roses, ce sont ces mariées délicates et posées, celles qui s’excusent presque de poser des questions qui leur paraissent naïves. Fraîches, douces, elles sont bien souvent d’incorrigibles romantiques. Stressées par les préparatifs, elles n’ont besoin que d’un soutien au quotidien pour organiser leur mariage. Mariées modèles, elles ont les yeux brillants d’un enfant à Disney qui découvre la magie.
Les acidulées, elles, oscillent entre gentillesse et stress. Elles sont capables du meilleur comme du pire, mais plus souvent du meilleur. Le stress les rend parfois piquantes, mais cela passe vite. Les acidulées ne sont pas intéressées par les préparatifs. Elles rêvent d’un beau mariage sans le casse-tête de l’organisation. Elles ne souhaitent participer qu’aux beaux moments : le choix de la robe, la dégustation traiteur.
Les « cœurs piment », enfin, sont les pires. Des mariées dirigistes, qui veulent tout régenter, qui changent d’avis à chaque seconde. Bref, des mariées qui piquent fort et brûlent longtemps après ! Viviane était l’une d’elles.

Elle m’a contactée en février, il y a quelques années. Pierre-Henri et Viviane s’étaient fiancés quelques jours plus tôt, un 14 février, en petit comité (comprendre devant un parterre de cinquante personnes environ). Ils voulaient se marier le jour du troisième anniversaire de leur rencontre, cinq mois plus tard. Ce serait l’occasion d’une fête grandiose. Viviane avait vingt-et-un ans, Pierre-Henri, vingt-quatre. Ils vivaient encore chacun chez leurs parents. Viviane souhaitait que j’organise pour eux le mariage du siècle, capable de rivaliser avec celui du Prince William. Un mariage tout en clichés. Une fête sur trois jours à siroter du champagne et à manger des petits fours, dans un cadre enchanteur. Les cent quatre-vingt invités devraient être logés à proximité. Et forcément, il devrait faire beau…Et c’est ainsi que l’aventure avait commencé. Nous n’avions que peu de temps pour leur organiser un mariage de rêve.

Étape 1 : la salle. Nous avions deux semaines au plus pour trouver un domaine assez grand pour les accueillir, qui réponde à tous les critères de Viviane – un domaine avec un grand parc et une roseraie pour les photos de couple, de préférence autour un château style Renaissance, des logements un peu à l’écart pour la tranquillité des invités (une piscine serait un plus). Le domaine devrait également disposer d’une chapelle où ils pourraient se marier. Le château devrait disposer de trois salles : une salle de réception où aurait lieu le dîner du samedi soir et le brunch du dimanche, une salle de bal avec parquet pour la soirée et un espace lounge. Après des recherches interminables, j’ai enfin trouvé la perle rare. Nous avons pu y faire deux visites. Je fis la première en seule compagnie des fiancés. Je les ai laissé déambuler tranquillement dans le domaine alors que je posais toutes les questions nécessaires au propriétaire des lieux. Nous avons ensuite organisé une deuxième visite avec leurs principaux sponsors : leurs parents. Ce fut également pour moi l’occasion de les rencontrer. Ce furent eux qui finirent par convaincre Viviane que ce château était le meilleur choix qu’elle pouvait faire.

Étape 2 : les faire-part. Il s’agissait de faire vite pour informer leurs invités de la bonne nouvelle et de l’immense chance qu’ils avaient de pouvoir y assister. Viviane nous a grandement facilité la vie : leur liste d’invités était prête depuis longtemps. Et comme ils souhaitaient un mariage traditionnel, le faire-part ne fut pas compliqué à préparer. Trois semaines après le premier contact avec Viviane, les faire-part s’envolaient. L’adresse pour la réponse était la mienne, les mariés et leurs parents ne souhaitant pas gérer eux-mêmes le suivi des réponses.

Étape 3 : les cérémonies. Après avoir choisi, non sans mal, un domaine disposant d’une chapelle, Viviane en vint à se demander s’il n’était pas préférable de faire une cérémonie laïque. Le mariage à la mairie se ferait en petit comité le jeudi matin, avant que le couple et leurs parents se dirigent vers la propriété où se déroulerait le mariage. Le vendredi Viviane, accompagnée des mamans et de ses témoins femmes iraient se faire chouchouter dans un spa non loin de là pendant que ces messieurs s’initieraient au golf. La « vraie » cérémonie se tiendrait le samedi en début d’après-midi. À deux mois du mariage, Viviane et Pierre-Henri tombèrent enfin d’accord pour une cérémonie laïque faite dans la chapelle, pour laquelle une chanteuse lyrique serait présente. Leur rituel serait celui des rubans. Je me chargeais de leur écrire une cérémonie, émouvante et pleine de surprises concoctées avec certains leurs invités.

Étape 4 : les principaux prestataires. Le choix du traiteur et du photographe ne fut pas plus compliqué que celui des faire-part. Viviane ne voulait rien de mieux que l’exceptionnel. Deux traiteurs étaient encore disponibles pour la date de leur mariage. Après avoir fait une dégustation avec chacun d’eux, le choix fut simple. Et ce furent les parents de Pierre-Henri qui tranchèrent. Le seul critère qui permis de les départagé fut le vin qu’ils proposaient à table, puisque leurs prestations étaient du même raffinement. Le photographe était un « ami de la famille ». Comprendre quelqu’un avec qui la famille de Viviane travaillait depuis des années et qui se débrouilla pour se rendre disponible pour ce grand mariage. Il engagea lui-même un assistant et deux cameramen. L’animation de la soirée se découpa en plusieurs temps. Un jazz band animerait le cocktail. Le dîner se ferait au son d’un quatuor à cordes. Quant à la soirée, il fallut trouver un DJ « à pédigrée », avec des références exceptionnelles. Viviane fut très déçue quand je lui annonçais qu’il valait mieux oublier David Guetta…

Étape 5 : la décoration. Viviane était une véritable girouette. Le lundi, elle voulait une décoration très chic, style shabby en menthe à l’eau, rose poudré et blanc. Comprendre une décoration vintage chic dans des tons pastels. Le mardi, elle préférait une décoration baroque, en noir et argenté. Le mercredi, elle voulait finalement un mariage original sur le thème d’Alice au pays des Merveilles. Le jeudi, elle rêvait d’un mariage en noir et blanc, sobre et classique. Il ne devait pas y avoir de fleurs dans la décoration, Viviane et sa maman étant allergiques. Nous avons fini par choisir ensemble une décoration marine et blanc cassé, dans le style marin, mais très chic. À partir de ce moment-là, toutes mes propositions furent acceptées avec le plus grand enthousiasme par ma fiancée enfin détendue. Elle ne souhaitait pas faire elle-même une partie de la décoration, nous purent donc consacrer elle et moi notre énergie à tout le reste.

Étape 6 : les tenues des mariés. Pour la robe, ce fut également un casse-tête. Viviane était très exigeante mais n’avait pas d’idée précise du style de robe qu’elle souhaitait. La seule condition qu’elle mettait au choix de sa robe était la volonté d’un modèle unique, fait sur mesure pour elle. Après avoir passé des heures dans les boutiques à identifier le style de robe qu’elle pourrait porter, nous avons poussé la porte d’une des meilleures créatrices de robes de mariée. Je savais que le résultat serait à la hauteur des exigences de ma fiancée. Notre créatrice s’occupa également de confectionner un châle fin en alpaga. Côté bijoux, tradition oblige, Viviane demanda à sa maman de lui prêter une parure de diamants et saphirs. Les chaussures couleur marine furent dénichées sur internet. Et pour compléter le tout, Viviane aurait un bouquet de fleurs en papier… Notre fiancée fut un peu plus difficile à convaincre quand il fallut qu’elle laisse son futur mari choisir en compagnie de ses parents le costume qu’il porterait. Viviane voulait absolument assister aux essayages et fit un magnifique caprice, chantage à l’appui, afin de s’assurer une place aux premières loges. Pierre-Henri ne céda pas…

Le grand jour. Après cinq mois de préparatifs et une cérémonie civile rapidement expédiée, nous étions enfin arrivés au grand jour de Viviane et Pierre-Henri. Sur le pont depuis le matin pour finir d’installer la décoration dans la salle de réception, celle-là même où les convives arrivés la veille avaient pris le dîner, j’ai pu rejoindre Viviane dans la grande suite dans laquelle elle se préparait. Elle était entre les mains expertes de sa maquilleuse. Elle avait pu faire un déjeuner léger (quelques petits club sandwich que je lui avais fait préparer) et semblait relaxée. Je la laissais là le temps de passer dans l’autre aile du château où se préparait Pierre-Henri. L’ambiance était totalement différente. On aurait dit une fête entre amis. Les garçons étaient survoltés mais heureux. Pierre-Henri, en bras de chemise, fumait le cigare pendant que son témoin lui mettait les boutons de manchette. Tout semblait se dérouler pour le mieux ! Le dernier couac se tint quelques minutes avant l’entrée de Viviane dans la chapelle. Sa sœur vint me chercher, catastrophée. Viviane ne voulait plus se marier. Elle, stressée, doutait de vouloir cette cérémonie. Elle aimait Pierre-Henri, était heureuse d’être mariée civilement avec lui mais se demandait s’il n’était pas préférable d’en rester là… Je demandais à tout le monde de me laisser quelques instants avec elle. Et c’est une Viviane heureuse, totalement détendue et radieuse qui remonta l’allée centrale de la chapelle… Je n’oublierai jamais ce mariage pour deux raisons. Pour les cinq mois difficiles que j’ai eu à vivre, à cause de cette mariée « cœur piment » mais aussi et surtout pour le magnifique petit témoignage de Viviane auquel j’ai eu droit durant le cocktail. Lors des remerciements, je fus gênée d’être en première ligne, moi qui préfère de loin la discrétion des coulisses. J’ai même eu la surprise, quelques mois plus tard, de découvrir dans ma boite aux lettres un album des photos de leur mariage et un petit carton annonçant la naissance à venir d’une petite fille.