C’est Marseille

Vivre à Marseille.


Je vous demande, à vous, Marseillais d’écrire sur votre ville. Sans pour autant avoir réfléchi au fait de le faire moi aussi. Pourquoi ? Parce qu’écrire demande du courage, celui de s’exprimer. En écrivant le texte qui suit, j’ai réalisé que cela devient plus aisé lorsqu’il faut parler de ce qui nous touche, nous anime. Nos choix. Nous avons toujours un avis à exprimer sur le lieu où l’on habite. Sauf exception, nous ne vivons pas en vase clos avec à notre environnement.

À ce jour, le projet Raconter Marseille n’a reçu aucun texte. J’ai donc décidé d’envoyer la première bouteille à la mer. J’espère que vous ne me jugerez pas, que vous aurez la curiosité de voir Marseille à travers mes yeux. Comme moi et tous les autres liront, je l’espère, vos textes avec l’envie de découvrir votre Marseille, avec la même bienveillance.
Je fais partie de ces marseillais qui ont emménagé dans cette ville non par envie, mais pour suivre quelqu’un. Au moment où j’ai fait ce choix, je n’aurais jamais imaginé que j’allais tomber éperdument amoureuse de toi, Marseille, et que ne serait-ce, qu’envisager de te quitter représenterait déjà en soi, un déchirement.

J’ai réalisé de nombreuses fois que je t’aime Marseille, mais jamais autant que depuis la naissance du projet Raconter Marseille. En découvrant le site et la collection de Raconter la vie, j’y ai vu une possibilité. Celle de te découvrir autrement. Dans ta multiplicité, grâce à tes habitants. Ceux que je croise tous les jours dans la rue, sans rien savoir d’eux : différents quartiers et vies qui ne se télescoperont jamais. J’ai envie d’entendre tes voix. Pour mieux comprendre, pour mieux sentir battre ton cœur, Marseille, trop souvent mal-aimée.
Marseille, tu es la deuxième plus grande ville de France. Massalia, tu es aussi la plus ancienne, chargée d’histoire. En passant de quartier en rencontre, j’ai compris que mon Marseille était unique. Il peut croiser celui d’autres personnes mais être aussi à mille lieux d’autres réalités marseillaises. J’ai ma propre histoire d’amour avec toi et il en existe beaucoup de différentes. La mienne est récente mais pour certains, cette histoire remonte à longtemps. Le tout ne forme qu’un ensemble de variantes d’un même sentiment. Marseille, tu ne laisses pas indifférents ceux qui te rencontrent.

En premier lieu, je t’ai détesté Marseille. Sans même te connaître. J’ai porté un jugement basé sur des on-dits, des histoires racontées, majoritairement négatives. Tu représentais le danger, la violence, la saleté et le non-respect vis-à-vis des femmes. Voilà comment mon histoire a commencé avec toi : le jour où je suis arrivée à Marseille, j’ai décidé de ne pas changer mes habitudes, de continuer à porter des jupes. Parce que je ne voulais pas croire que tout ce qu’on m’avait raconté m’avait à ce point influencée. J’avais tort. Une seule réflexion faite, par deux hommes croisés sous l’ombrière du Vieux Port, a suffi à me faire changer d’avis. Ce n’était pas particulièrement agressif ou violent, et pourtant j’ai eu peur.
Sans le savoir, je vivais perpétuellement effrayée par mon environnement. La peur était présente depuis un moment, et comme pour tout, elle était surtout la preuve de l’ignorance. J’ai rangé mes minijupes. Je marchais en regardant mes pieds lorsque j’étais seule dans la rue. Il restait un malaise constant chez moi à évoluer dans l’espace public. J’étais plus jeune et n’avais pas encore vraiment compris le sens du mot liberté.
Grâce à des connaissances habitant déjà la ville, j’ai pourtant appris à la découvrir. Une de mes amies résidait à Belsunce. Je faisais toujours très attention à la façon dont j’étais habillée lorsque j’allais là-bas. J’avais abandonné ma curiosité naturelle aux mauvaises langues et aux pessimistes. À ceux qui sont adeptes des clichés de toute sorte. Ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Au fur et à mesure, à force d’aller la voir, je me suis rendue compte qu’il ne m’arrivait rien de négatif dans ces rues. Alors un jour, parce qu’il faisait chaud, parce que j’en avais envie ou tout simplement parce que je n’y faisais plus attention, j’ai remis une jupe et je suis allée voir mon amie, et là rien. Rien ne se passe. Je traverse le quartier dans une sorte d’indifférence. Je n’avais plus peur, je n’avais plus l’air terrorisée. J’étais une fille allant rendre visite à une amie. Ni plus, ni moins. Mes peurs s’étaient cristallisées sur ce quartier, que l’on m’avait décrit tant de fois comme mal famé. Je regrette de l’avoir au premier abord si mal jugé.

On ne peut pas se laisser faire. On ne peut pas non plus toujours chercher à éduquer celui qui nous perçoit comme un morceau de viande parce que nous sommes des femmes. Mais on peut décider de ne pas prendre son regard en compte et de continuer à vivre comme si ces regards-là n’existaient pas. En découvrant ce quartier, c’est toi que j’ai découverte Marseille, tes merveilles secrètes, tes vues magnifiques, tes endroits incroyables, ta douceur de vivre. Le soleil, le bruit, la mentalité des Marseillais. Il y a aussi la saleté, les rats, la pollution, le mistral et d’autres mentalités de marseillais. Mais cette ambivalence fait ton charme. C’est une partie intégrante de ton identité.
Lorsque l’on vient me voir à Marseille et que l’on s’en plaint devant moi, la réponse systématique est : « C’est Marseille ». Je me suis éprise de toi et je t’aime pour ce tu es, pour ta diversité, tes bons et tes mauvais côtés, je t’aime sans compter. Marseille, tu m’as appris la liberté d’évoluer comme je veux où je veux, en prenant en compte la réalité et non pas les clichés. Et pour vous, Marseille c’est quoi ?