Sous les drapeaux

Être appelé puis réformé.


Début des années 90, comme pour tous les jeunes hommes de mon âge, avec la majorité apparaît une épée de Damoclès commune : le service militaire. Être appelé sous les drapeaux veut dire devoir tout quitter ou tout perdre pendant un an, les études, un travail, sa famille. Se faire réformer est un sport national, beaucoup essayent de passer entre les mailles du filet, plus ou moins maladroitement, avec une réussite très aléatoire.

Pour moi, le service militaire c’est d’abord un courrier qui m’attend le soir en rentrant de cours. Cette année-là, après avoir abandonné la fac de droit, je fais une prépa aux Beaux-arts pour enfin essayer de devenir ce que je suis, vraiment, un dessinateur. J’ai bien fait mes « trois jours » quelques années auparavant, mais ce n’est jamais qu’un petit road trip, une succession de salles d’attentes défraîchies, quelques examens médicaux et scolaires, tous basiques voire simplistes, tous ennuyeux. Non, cette fois-ci, ce petit bout de papier m’enjoint de me rendre dans une ville inconnue, Périgueux, pour y intégrer le 5e régiment de chasseurs. Dans deux jours.

J’ai un dossier de réforme en cours : pas un dossier de complaisance comme la plupart le sont à cette époque : un vrai dossier concernant les graves accidents dépressifs qui se sont succédé les mois et années précédentes, dont je ne suis pas encore guéri, loin de là. Mon dossier s’est perdu dans les méandres du système. Je suis appelé. Je prends le train, non pas pour voir le psychiatre qui me suit à Toulouse, non, cette fois je quitte Tarbes pour rejoindre Périgueux, et l’incompréhensible contrainte qui vient d’interrompre à la fois mes études et ma tentative de guérison. Les champs et les villages se succèdent derrière les vitres sales du train. Depuis trois mois je prends un traitement assez lourd, je suis assommé chimiquement par les médicaments mais aussi sonné par ce qui me semble une catastrophe civique inattendue.

L’arrivée à Périgueux est étrange : deux camions militaires attendent les nouveaux arrivants devant la gare, mais, pour une raison que j’ignore, je suis seul à descendre du train. Je fais donc la route seul vers la caserne à l’arrière d’un transport de troupes dont les bâches sont relevées, probablement un augure de ce que sera mon séjour à l’armée : froid et solitude. De cette première journée je ne garde que peu de souvenirs. Le passage par la case tondeuse révèle mes cicatrices fraîches et rougeoyantes, cicatrices que j’avais essayé de dissimuler sous les quelques mèches de cheveux qui avaient pu repousser depuis mon hospitalisation. Mon « coiffeur » est tourneur-fraiseur dans le civil, cela ne s’invente pas, il me rase le crâne plus court que réglementaire. Toute forme de chance semble m’avoir abandonné.
La soirée est plus intéressante. Nous sommes placés dans un dortoir provisoire, il nous est précisé que le lendemain nous seront attribués nos casernements définitifs et que ce n’est pas la peine de s’installer. Je regarde avec effarement mes « camarades » de chambrée, à peine leurs sacs posés, commencer à scotcher des posters de football ou de femmes nues à l’intérieur de leurs casiers : je suppose que le mot « provisoire » n’appartient pas à leur vocabulaire. J’essaye d’engager la discussion avec quelques-uns d’entre eux, je n’obtiens aucun résultat satisfaisant. L’un d’entre eux ira signaler au responsable de notre groupe mon caractère « bizarre ». Notre responsable nous demande de nous regrouper devant lui et pose une question : « L’un d’entre vous parle-t-il anglais couramment ? »

Avant mon incorporation j’avais lu quelques livres d’anecdotes et de blagues sur le service militaire, mais je n’avais pas idée qu’ils n’étaient le reflet que de la plus exacte réalité. Je n’ai pas cela à l’esprit à cet instant et je pense pouvoir saisir une chance de rendre ce séjour un peu plus intéressant : seule ma main s’élève au-dessus de la petite troupe. Le responsable me regarde et m’assène :
« Toi, corvée de chiottes ! » Où suis-je tombé ? Heureusement la tâche s’avère aisée, nous venons d’arriver et les commodités ont peu servi. Mais le ton est donné, je viens d’atterrir dans une zone de non-droit intellectuel. J’ai une discussion avec ce personnage, à vrai dire il s’adapte à son public. Il n’aime pas les appelés, c’est un militaire de carrière qui s’est engagé pour « voir du pays ». Dans la semaine, il doit décoller pour le Moyen-Orient, je crois, pour faire des choses beaucoup plus motivantes que gardien de troupeau à Périgueux. Je comprends son optique et il comprend la mienne. C’est la discussion la plus intéressante que j’aurai de tout mon séjour.
Le lendemain, pendant que les autres partent récupérer leur paquetage, je suis convoqué en entretien par un supérieur hiérarchique (je n’aurai pas le temps d’apprendre les grades, donc je n’essayerai pas de les retranscrire). J’attends dans un couloir froid et humide, sentant le moisi et le cirage. Les bâtiments datent d’un autre âge, probablement d’un autre siècle. Un soldat sort d’une pièce adjacente, un fusil à la main. Il fait mine de me le tendre et me dit :
« Il paraît que tu as essayé de te suicider : essaye avec celui-là, tu ne vas pas te rater ! » J’entends quelques rires à peine étouffés provenant de ce qui doit être l’armurerie ; il me jette un regard dédaigneux, et s’en retourne hilare, l’arme à la main. Voilà pour le secret médical.

L’entretien dure peu de temps, mon dossier m’a retrouvé, le gradé me consigne à l’infirmerie de la caserne avec pour ordre de ne pas parler aux autres appelés : je suis estampillé « dangereux pour le moral des troupes ». Dans quelques jours je dois aller subir un examen à l’hôpital militaire de Bordeaux. Il y sera décidé si je suis définitivement reformé (exempté), ou si je ne suis qu’un vil simulateur. Dans ce dernier cas je risque d’en « baver des ronds de chapeau » pendant toute la durée de mon incorporation. Comme si j’en avais douté une seconde.
L’infirmerie est à l’image du reste de la caserne, vétuste et peu hospitalière. Nous sommes quatre dans la chambre : un sous-officier qui s’est blessé en effectuant un stage pour tenter de monter en grade, un fils de très haut gradé qui attend là d’être renvoyé de l’armée suite à de trop nombreuses frasques pour que son père puisse continuer à les couvrir, un autre appelé en attente de réforme parce qu’il est (réellement) allergique à sa propre sueur, et moi.
Je vais passer une dizaine de jours sur mon lit, à lire Dune de Franck Herbert et écouter de la musique, le casque rivé aux oreilles. Il m’est interdit de sortir de la pièce, sauf pour accéder à la salle à manger, aux toilettes et à la salle de bain : pièces que je suis tenu d’entretenir. J’ai assez peu de rapport avec les autres occupants de la pièce. Certains semblent enfermés dans leurs problèmes : le sous-officier se lamente d’avoir échoué à son épreuve, le fils à papa se lamente d’être viré de l’armée. Seul l’autre appelé semble avoir gardé le moral : il attend d’être libéré pour retrouver son travail, il conçoit des stands pour les foires et les salons professionnels, il a hâte de s’y remettre.

Quand je ne lis pas, j’observe par la fenêtre dans la grisaille de la cour de la caserne. Je vois les autres commencer leur formation, leurs « classes ». Je les regarde défiler sous ma fenêtre en chantant des hymnes d’une autre époque, qui demandent aux mères de ne pas pleurer car ils vont mourir pour la patrie, C’est assez poignant et un peu ridicule, mais en même temps à mille lieux des Beaux-arts où je suivais des cours une semaine plus tôt. Je ne suis définitivement pas à ma place ici.
Un matin, on vient me réveiller précipitamment. Il faut que je sois dans la cour dans cinq minutes, le patron du régiment va prononcer un laïus d’accueil, et il semblerait que cela serait beaucoup moins drôle sans moi. Problème : je n’ai pas « touché mon paquetage » et il est hors de question que j’assiste à ce moment de communion militaire en jeans et en baskets. Dans l’urgence on réunit quelques vêtements kaki, vaguement à ma taille (en fait pas du tout à ma taille) et on me catapulte au milieu des autres dans la brume matinale. Je n’ai pas vraiment écouté ce qu’a dit ce brave monsieur, tout occupé que j’étais à lutter contre le froid dans mes habits trop grands. Ensuite on m’embarque dans une salle toute proche où l’on me tend une ardoise avec mon nom et la date d’incorporation de ma classe. J’ai à peine le temps de voir le flash et déjà on m’ordonne de regagner l’infirmerie et de restituer ma panoplie de soldat. Cette photo est probablement celle où j’ai l’air le plus abruti des toutes celles que l’on a pu prendre de moi en presque un demi-siècle. C’est le seul événement notable de cette période. Lecture, observation et un peu de dessin occupent les intervalles entre les repas.

Au bout de quelques jours, on m’envoie passer examens à l’hôpital militaire de Bordeaux. J’y suis reçu par l’équivalent militaire d’un baba-cool. La conversation est assez brève, cordiale et détendue. Plusieurs heures de train pour un quart d’heure d’entretien, le temps n’a pas la même valeur au sein de la grande muette.
Il me demande franchement si je veux faire mon service. Je lui réponds franchement que non, je lui parle de ma pathologie, je lui explique à quel point je me sens en inadéquation avec les quelques jours d’expérience militaire que je viens de vivre, et que j’ai plus important à faire : me reconstruire. Il tamponne mes papiers et me renvoie à Périgueux pour que je puisse récupérer mes affaires et rentrer dans mes foyers. D’autres l’on probablement mieux vécu, moi j’ai perdu une dizaine de jours de ma vie dans un endroit où je n’avais rien à faire, et quand j’entends aujourd’hui les nostalgiques du service national parler du « bon vieux temps », je me souviens à quel point cette expérience fut pénible. Pas terrible ou insupportable : juste pénible. Quand on évoque l’utopique « grand mixeur social » qu’aurait été cette année passée sous les drapeaux, je me pense que c’est surtout là que j’ai compris que je n’avais rien à dire à certaines personnes et encore moins à faire avec elles, et que même en y passant un an cela n’y aurait rien changé. Étions-nous donc considérés si faibles ou si malléables ?
Cela a forgé ma conviction que le rôle d’une armée n’est pas de remédier aux défaillances d’une éducation, d’une justice ou d’une société, ce n’est pas de fournir un rite de passage à une classe d’âge en mal de repères : le rôle d’une armée est de défendre un pays, et c’est plus que jamais une affaire de professionnels, pour qui je n’ai que le plus honnête des respects. Moi, mon métier est de dessiner.