Les bonnes familles

Devenir l’esclave d’une famille.


Tout a commencé il y a cinq ans. Jeune fille originaire du sud de la France, je n’avais jamais rien connu d’autre que les vignes, la méditerranée et le vent. L’année du changement arriva à grands pas. Par changement, j’entends l’entrée dans les études supérieures. Mon choix était fait : « le bac, c’est une semaine pour changer de vie » et je partis pour Paris. Avant de faire le grand saut, lors d’un dîner à Paris, j’avais discuté avec une femme que je connaissais de longue date et qui me recommandait de faire du baby-sitting en même temps que mes études. Je suis maintenant en 3e année de licence à l’université de La Sorbonne et comme bon nombre d’étudiantes, je fais du baby-sitting. J’aime ce que je fais. J’aime jouer aux petites voitures autant qu’a la poupée. J’aime lire des histoires de chevaliers autant que de princesses. J’aime que les enfants me racontent leur journée d’école, leur fierté à me montrer leurs premiers dessins de maternelle ou la joie dans leur regard quand ils m’expliquent comment ils ont résolu leur première multiplication. Parce qu’il n’y rien de plus réjouissant que les première fois.

J’ai travaillé dans différentes familles, partagé différents quotidiens et eu différents types relations. Une idée principale prédominait et ce, peu importe le milieu social dans lequel je me trouvais : je suis l’amie des enfants, je suis là pour qu’on passe du bon temps, tout en représentant l’autorité. Mais c’est maintenant que l’histoire, mon histoire, bascule. Dans ce milieu, il y a un adage : nouvelle famille, nouvelles règles. Lorsque j’ai rencontré Claire et Jean-Sébastien, on s’est tout de suite bien entendus, comme avec toutes les familles avec qui j’avais travaillé dans le passé. Ils avaient besoin d’une personne pour aller chercher leur petit garçon de deux ans et demi à la crèche. Les trois premiers mois se passèrent sans encombre. Nous avions convenu que je m’occuperais d’Edgar tout le mois de juillet, puisque que la crèche fermait à la fin du mois de juin. Et la descente aux enfers s’amorça le 1er juillet. À partir de ce moment-là, je n’étais plus la baby-sitter mais la bonne à tout faire. On ne me demandait plus gentiment de garder leur enfant mais on m’ordonnait de m’occuper de la maison. Et quand on dit que les enfants comprennent beaucoup plus qu’on veut bien le croire, Edgar qui était un ange devint un démon. Les formules de politesses à mon égard s’étaient envolées, le respect aussi. On ne me disait plus « s’il vous plait » ni « merci » ni même « bonjour ». Les journées devinrent très longues. J’étais désormais confrontée à un enfant qui refusait catégoriquement que je m’occupe de lui, qui faisait des crises de nerfs à chaque fois que le mot « non » sortait de ma bouche.
J’étais devenue une employée de maison. Le soir, je ne pouvais partir de l’appartement qu’a deux conditions : le petit devait avoir dîné et je devais avoir rangé et nettoyé la salle de bain, la cuisine, la salle de jeu et le salon. Il n’était pas seulement question du désordre qu’avait entraîné une journée à jouer dans la maison, cela est normal. Je devais faire la vaisselle de toute la famille, de la tasse à café que les parents avaient utilisés le matin jusqu’à l’assiette du déjeuner de la grand-mère. Et cela vaut pour les affaires éparpillées par les différents membres de la famille. Je n’ai pu supporter ça qu’une semaine, jusqu’à ce que Claire m’appelle un midi en m’annonçant que le couple partait en week-end au Luxembourg et que je devais dormir chez eux le vendredi et le samedi pour ne repartir que le dimanche. J’ai expliqué que je ne pouvais pas, que ce n’était pas prévu et que ma famille venait me voir ce même week-end à Paris. Elle n’a rien voulu entendre et m’as juste dit : « Vous pourrez diner avec votre famille le vendredi soir. » avant de me raccrocher au nez. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’avais plus aucune valeur humaine à leurs yeux. Comme vous devez vous en douter, le week-end s’est très mal passé même si la grand-mère était avec moi tout du long. J’ai eu le droit à bon nombre de réflexions, comme « Fais attention Edgar, tu risquerais de la faire sourire. » Effectivement, je n’arrivais plus à faire bonne figure tant la situation pour moi était difficile. Je ne pouvais plus faire semblant, je n’ai jamais su le faire de toute façon. J’acceptais de me plier à certaines exigences, mais je ne pouvais accepter l’humiliation d’être relayée au rang « d’esclave ». Après une semaine, j’ai pris la décision de partir.

Comment décrire la réaction de cette famille pour qui j’avais littéralement laissé ma vie de côté quand je leur ai annoncé que je n’avais plus la force de continuer ? Minable ? Écœurante ? Hallucinante ?
C’est donc le dimanche soir, que j’ai annoncé à la grand-mère que non, je ne reviendrais plus, ni lendemain, ni un autre jour. Et pour la première fois de ma vie, j’ai compris réellement le sens du mot humiliation. C’est le regard rempli de colère que la grand-mère m’a expliqué que j’étais une personne dépourvue de bon sens et de gentillesse, que je n’avais aucun sens du devoir, le genre de personne à qui on doit rendre service mais à qui on ne peut rien demander et que mes parents devraient avoir honte de leur fille sans aucune éducation. N’oublions pas que je suis étudiante et que je fais du baby-sitting en plus de mes heures de cours. Alors oui, il m’est arrivé de ne pas pouvoir venir travailler parce que j’avais des heures de cours supplémentaire en période d’examen. Mais cela justifie-t-il que l’on me traite comme si j’étais une moins que rien ? Je n’en suis pas si sûre. Et le plus aberrant, c’est quand cette dernière a évoqué le terme de « contrat ». Je bossais au black, comme la plupart des baby-sitters, et quand bien même j’en aurai eu un, il n’était pas prévu que je travaille ce week-end là.Pourtant, ils ne m’avaient pas laissé le choix. Je suis donc partie en pleurs sans me retourner. Ils ne m’ont jamais payé ce qu’ils me devaient et n’ont plus jamais répondu à mes appels.

Par la suite, j’ai essayé de comprendre pourquoi, comment j’avais pu en arriver là. Et j’ai compris que pour moi, je ne leur devais rien mais que pour eux, je leur devais tout. Et depuis ce jour, je me suis dit que je ne laisserai jamais quiconque régir ma vie.