Trois ans sans Elsa

Une entreprise de deuil.


Trois ans sans Elsa

Sous-titre : Deuil
Catégorie RLV : Moments critiques
Présentation : Une entreprise de deuil.

Ça pourrait être ici, ça pourrait être ailleurs, ça pourrait être aujourd’hui, ça pourrait être demain. Ça ne pourrait pas être hier, ça ne pourrait pas être avant, quand elle ne connaissait pas ce mal indicible, avant ce mal qui la ronge, avant cette blessure sanieuse qui s’est installée pour l’éternité sans qu’aucun médecin ni aucune médecine ne puisse l’apaiser. Elle se demande comment c’était avant car il y a bien eu un avant et un après. Que toutes ses autres peines lui semblent à présent dérisoires ! Pourtant, dans ce paysage de montagnes adoucies par des oliveraies, elle se laisse bercer par le soleil automnal qui pénètre les moindres pores de sa peau et éloigne par saccades la douleur urticante. Mais elle est prête à revenir, à l’assaillir sans complexes, un mot, une chanson, une image, une photo, un souvenir, un objet, une lettre, un sms, un mail. Elle est là. Elle le sait. A-t-elle le droit d’ailleurs de se laisser aller au plaisir que lui procurent ces rayons encore puissants pour la saison ? Soudain, c’est une chanson d’avant mais d’avant avant quand elle était une jeune femme insouciante toute à son plaisir et à ses émotions, à ses peines de cœur, parfois. Il y a donc avant avant, avant et après. Et maintenant, c’est l’après de l’après.

La vie continue, avait-on coutume de dire… Oui, elle continuait, elle faisait presque tout comme avant et pensait qu’elle ne devait pas être normale, qu’elle aurait dû être au fond de son lit et pleurer, pleurer, pleurer. Mais ce n’est pas parce qu’elle ne pleurait pas qu’elle ne souffrait pas. C’était comme une douleur étouffée, comme une douleur si forte qu’elle en avait paralysé sa propre expression, comme une douleur invisible mais présente, bien présente. Quelqu’un de très habile aurait probablement réussi à la faire éclore. Cela arrivait parfois de manière inattendue, quelques mots prononcés au moment de son départ à la retraite, une interview à la radio, une chanson… « Dis quand reviendras-tu ? » C’était définitivement la chanson de Barbara et pas une phrase adressée à l’autre qui pourrait lui apporter une réponse : ce soir, demain, bientôt, dans un mois. Elle se disait qu’elle avait dû épuiser tout son potentiel émotionnel pendant ces mois où elle avait dû faire face, coûte que coûte et où ses yeux attendaient de ne pas être vus pour s’embrumer, parfois dans son lit, parfois au volant de sa voiture, parfois au bureau, parfois sous la douche.

Elle était venue voir son fils aîné, en Andalousie. Pendant que son regard se perdait entre les oliviers et l’autoroute, tout lui revenait, tout depuis le début, depuis le début c’est à dire depuis la fin, quand elle avait étreint sa fille et posé sur sa joue un dernier baiser. Elle se rappelait les moments qui avaient suivi la mort. Le premier jour quand le défilé incessant des amis et de la famille avait commencé, à peine dix minutes après que le médecin de famille eut constaté le décès. C’était presque agréable de voir tout ce monde débarquant à l’improviste, certains, juste pour se recueillir, d’autres prolongeant leur séjour autour d’une table qui ne désemplissait pas, les plus jeunes entamant des morceaux de musique de manière puissante comme s’ils étaient désireux qu’elle arrive à les entendre et surtout parce qu’ils devaient éprouver le besoin de mettre en sons leur totale incompréhension de la situation, leur totale stupéfaction. Eux, les jeunes, pensaient que la vie était éternelle, qu’elle résisterait à ce mal. Seuls les parents s’étaient laissé dire par les médecins que l’on arrivait en phase terminale. Ils l’avaient gardé pour eux et de toute façon, ils ne pouvaient y croire vraiment. Un miracle se produirait. Les miracles, ça devait sûrement exister, même ailleurs qu’à Lourdes.
On ne pouvait pas laisser partir une jeune fille si pleine de vie qui avait su se battre pendant ces longs mois malgré la lourdeur des soins, on ne pouvait pas laisser partir une jeune fille qui avait encore envie d’aller au concert de M et de voir le feu d’artifice du 14 juillet, on ne pouvait pas laisser partir une jeune fille à l’affût du premier amour, on ne pouvait pas laisser partir une jeune fille qui aimait débattre de sujets d’actualité, non, on ne pouvait pas la laisser partir… Mais petit à petit toutes les portes s’étaient fermées.
Oui, c’était presque agréable de voir tous ces gens si l’on parvenait à oublier la raison de ces retrouvailles improvisées, mêlant jeunes et moins jeunes qui avaient tous un infini besoin de partager ce qui les avait anéantis.

Il lui arrivait de penser à tout cela comme à une histoire dont elle était une simple spectatrice, comme à quelque mise en scène que l’on regarderait avec distance, sans se laisser gagner par l’émotion. Depuis presque trois ans, elle se demandait si elle ne devrait pas être plus déglinguée, au bord du précipice plutôt que d’aller et venir de par le vaste monde. Elle se souvenait du long cortège funèbre qui avait suivi le fourgon depuis l’entrée du cimetière. Des centaines de personnes dont beaucoup s’étaient rendues avant dans leur maison pour une cérémonie d’hommage.
Le cercueil blanc près de la cheminée, de petits objets auxquels elle était attachée, posés sur le linceul, ses camarades alignés de part et d’autre et eux, ses parents, avec leurs pauvres mots pour essayer d’apprivoiser par le langage cette situation irréelle.
Comme si elle était sortie d’elle-même, comme si elle était au travail en train de prononcer un discours inaugural , comme si parler était le seul moyen de prendre de la distance ou d’essayer de comprendre, elle avait sorti son papier griffonné à la hâte la veille et s’était adressée à elle, à eux.
Elle le transportait partout son discours comme une preuve irréfutable. Car il fallait bien avoir des preuves pour y croire, pour en être certaine. L’absence ne pouvait constituer la seule preuve tangible. Après tout, la vie était faite d’absences et de retrouvailles. La tombe était une preuve mais elle ne passait pas son temps au cimetière. Alors, il y avait ces papiers qui avaient absorbé la réalité et l’émotion du moment et qui désormais en étaient si imprégnés qu’ils suffisaient à témoigner. Elle sortit son discours d’une grande enveloppe.
« Elsa,
Comment dire l’indicible ? Comment accepter l’inacceptable ? Comment comprendre l’incompréhensible ?
Peut-être grâce au chemin que tu nous a ouvert durant ces quatorze mois de souffrance où tu réussissais à nous expliquer que tout avait été positif dans ta maladie car elle t’avait donné une maturité exceptionnelle, permis de rencontrer des gens extraordinaires et conduite vers d’autres chemins de réflexion. Tu as même été capable de nous dire : « Si c’était à refaire, je le referais ». Tu avais une force et un courage inébranlables. Tu voulais y croire et tu nous permettais d’y croire aussi tant tu mettais d’espoir dans ta rentrée scolaire. Tu aimais à dire : « Je vais m’en sortir quand je reprendrai une vie normale. »
Toute ton énergie et toutes tes maigres forces, tu les as rassemblées pour reprendre le chemin du lycée. Tu étais heureuse d’avoir pu faire un devoir de français quinze jours avant ta mort malgré la douleur qui irradiait ton épaule et ton bras. Et tu as choisi de reculer le moment d’aller à l’hôpital recevoir un traitement antidouleur pour la photo de classe. Tu t’es maquillée et habillée en conséquence.
À l’âge où beaucoup de jeunes filles sont fières de déployer leur belle chevelure et d’en jouer, tu t’accrochais au bonnet en cachemire que je t’avais offert et ce sont tes ongles que tu arborais avec fierté, longs et vernis.
Elsa, si je veux comme toi trouver du positif dans ces quatorze mois, c’est qu’à l’âge que tu avais, nous aurions dû être de plus en plus séparées alors que nous étions de plus en plus proches jusqu’à passer nos nuits dans la même chambre ! Tel est le paradoxe…
L’intimité que nous avons partagée, nous ne l’aurions jamais connue en temps normal. Tu t’es livrée à moi et tu m’as raconté des choses que tu aurais sans doute gardées secrètes.
Tu m’as apporté un océan de sentiments, d’émotions et de réflexions, de remises en cause : une autre vision du monde et sans doute de moi-même.
Ce que nous a donné aussi ta maladie, c’est l’immense élan de solidarité qui s’est noué autour de nous et pour toi.
Famille et amis ont sacrifié un peu ou beaucoup de leur temps pour t’accompagner .Que chacun de vous en soit vivement remercié ! Elsa y était très sensible. Je le sais.
Elsa, ton envie d’aller vers les autres était immense. Ton cercle d’amis était important .Tous ceux qui sont présents aujourd’hui, je veux les remercier de t’avoir accompagnée jusqu’au bout, à un âge où la confrontation avec la maladie n’est pas chose évidente.
Elsa, c’était la joie de vivre et elle citait souvent l’exemple des parents de S. qui malgré la mort d’un de leurs enfants, continuaient de vivre avec gaieté, comme peut-être pour nous délivrer un message.
Elsa était toute entière tournée vers l’avenir.
Elle disait vouloir faire de la recherche médicale et je ne doute pas qu’elle en aurait eu les capacités mentales et les compétences intellectuelles.
Dès le jour de son anniversaire, elle m’a dit qu’elle voulait aller s’inscrire à l’auto-école pour faire la conduite accompagnée.
L’avenir pour Elsa, c’était aussi d’avoir des enfants. Elle en parlait souvent. Et c’est pour se préserver une chance d’en avoir un jour qu’elle avait voulu faire une cryoconservation de ses ovocytes, rajoutant une hospitalisation et une opération à une liste déjà trop longue.
Nous aussi, nous devons nous servir de ta leçon et regarder l’avenir. Que ton départ rende les liens familiaux plus forts encore et que tes frères et ta soeur m’excusent d’avoir été si peu présente depuis quatorze mois. J’aurais bien sûr fait la même chose pour eux… »

Elle aurait souhaité que ce soit un exercice de style lors d’un stage de diction ou de communication ou au cours d’un atelier d’écriture.
On lui aurait dit ce qui allait ou pas dans la construction, l’emphase, le choix des mots et elle serait repartie à sa place comme au cours de cette formation où elle avait dû endosser jouer le personnage d’Andromaque.
Elle ne repartirait pas à sa place mais elle s’engouffrerait dans le véhicule des Pompes Funèbres.
Si l’on pouvait donner, de temps à autre, du sens aux choses de la vie, ce qui s’était passé en ce jour, n’avait aucun sens. Elle avait beau chercher, elle avait beau essayer de comprendre les paroles du rabbin lors de l’oraison funèbre, rien n’y ferait…
Après, il y avait eu la cérémonie des sept jours. Elle avait acheté du houx et de la bruyère et elle avait entamé : « Demain, dès l’aube… »
Ensuite, ce furent les solennités du mois et la manifestation d’hommage organisée par le lycée. Là encore, elle avait prononcé un discours devant un parterre de jeunes qui sanglotaient et de professeurs meurtris. Celui-ci aussi était dans l’enveloppe.
Elle emprunta un sentier pour atteindre un château, s’installa sur un banc et écouta Paco Ibanez . « Me quede la palabra ». À elle aussi, les mots lui restaient pour dire l’indicible de sa douleur.
Dans cette étendue d’oliviers, au sommet d’une colline aride, asséchée par le vent chaud, il n’y avait plus que la musique qui se combinait harmonieusement avec le paysage. « Andaluces de Jaen… »

Elle continuait sa vie habitée par sa mémoire, ressuscitée parfois au cours de rêves. Cette nuit-là, elle avait accueilli une femme qui venait de perdre un enfant. Elle lui avait caressé les cheveux et dit combien elle comprenait sa douleur. La petite avait quatre ans et le même visage que sa fille à cet âge. Elsa était éternellement présente, plus présente dans l’absence que si elle avait été réellement parmi nous. Elle essayait d’oublier ce qui faisait trop mal, des scènes d’enfance où elle l’avait punie, où elle l’avait abandonnée pour des engagements professionnels. Elle essayait de capter dans certaines scènes des mots qui auraient nourri ses émotions mais elle ne savait pas bien. Elle n’avait jamais laissé couler beaucoup de larmes. Pourtant celles-ci montaient souvent mais elles étaient arrêtées à la frontière entre le globe oculaire et le bord de l’œil comme si elle avait minutieusement installé en cet endroit précis des digues pour éviter la submersion.
Depuis la mort de sa fille, plus de deux années s’étaient écoulées. Chacun s’était tout naturellement recentré sur son quotidien. Elle aussi. Ça lui rappelait ce livre de Nicolas Fargues, Tu verras. Le narrateur raconte son cheminement après la mort de son fils de douze ans. L’auteur décrit parfaitement cette bascule pour les autres mais jamais pour soi. Car tous les jours revient l’absence. Elle s’impose immanquablement à quelque moment de la journée. Parfois naturellement, parfois à la faveur d’un événement : une lecture, un film...quelque chose qui ravive la blessure. Pour elle, c’est souvent la radio qui accompagne ses journées…
L’autre soir Karine Viard interviewée par Pascale Clark sur France Inter, évoquait le souvenir de son amie disparue, la réalisatrice Solveg Anspach et décrivait les scènes du tournage de son film « Haut les cœurs » à l’IGR. Une gosse, disait-elle, avait voulu assister au tournage. Elle avait quinze ans, un cancer des os, plus de cheveux, plus de sourcils, plus de cils et Karin Viard décrivait une émotion absolue après avoir saisi le regard de la gosse. La gosse aurait pu être Elsa. Alors qu’elle avait repris l’habitude de l’imaginer avec ses longs cheveux et ses sourcils un brin épais, lui était revenue à la figure sans un cheveu, sans un sourcil, sans un cil. Ses yeux s’étaient perdus dans cette douloureuse image et embrumés des larmes trop souvent retenues.
Oui, la douleur était là, prête à exploser à n’importe quel moment. Elle était là, quintuplée par celle du père, des frères et de la sœur. Chacun tentait d’apprivoiser à sa manière l’absence, sans qu’ils puissent vraiment la partager. Comme si, en parler risquait de les faire dériver collectivement et perdre la barre qu’ils s’employaient à tenir même si parfois, il lui semblait être en pilotage automatique.

Combien de fois, dans sa vie, avait-elle ressenti de la peine pour ceux dont l’enfant était mort. Elle se remémorait tous ces enfants arrachés à la vie. Elle se souvenait de ce collègue de son père dont la fille de neuf ans avait été fauchée par une voiture, de ce petit cousin mort tragiquement en mer et aussi de la sœur et du frère de son amie, tous deux morts de maladie, si jeunes. Et encore, le cousin tombé à la guerre, à vingt quatre ans. Plus récemment, sa jeune cousine assassinée. Et les parents, dans un état de sidération totale. Comme elle les avait plaints alors qu’elle avait la chance de baigner dans les eaux bouillonnantes de la maternité, ses quatre enfants à côté d’elle. Et plusieurs collègues avaient vécu le drame de perdre un enfant. A force d’aiguiser sa mémoire, elle en trouvait plein, trop, beaucoup trop. Elle n’était qu’une femme parmi d’autres à avoir subi cette perte inqualifiable. Et elle se débattait en quête de larmes qui ne coulaient pas. Tous ces jeunes morts se présentaient à elle telle une légion et envahissaient sa tête, prêts à la faire exploser. Elle se demandait combien de parents avaient dû enterrer leur enfant. Quand bien même y en aurait-il des millions, ça ne changerait rien… Aucun effet consolateur mais plutôt l’effet démultiplicateur d’une injustice infâme.
Et voilà qu’elle avait vécu le pire et qu’elle continuait à vivre presque comme si de rien n’était. Elle avait vécu durant quatorze mois un tel degré de stress, de colère, de peur, de tristesse, d’angoisse qu’il lui avait fallu se dominer pour ne pas faire sombrer sa fille, qu’elle avait l’impression d’être asséchée de ses sentiments. Pourquoi ce qu’elle imaginait être la pire calamité, n’était pas parvenu à la détruire ? Une tristesse sans larmes, une blessure sans sang.

Souvent, elle se sentait handicapée pour affronter son mal. Elle avait l’impression de fuir. Arrêter les images quand elles refaisaient surface car ça pourrait la détruire et même si les photos se déployaient sur les murs du salon, elle parvenait à détourner le regard quand la piqûre était trop vive. C’était un peu comme si elle disposait d’un tube de pommade virtuelle qu’elle savait utiliser à bon escient. Oui, c’était comparable à une allergie et comme toute allergie, ça ne se soignait pas ; ça s’apaisait de temps à autre mais c’était définitivement inscrit dans son corps. L’allergène, c’était ça : l’enfant qui lui avait été arraché. Désormais, elle devait accepter qu’il n’y aurait plus que des souvenirs, des souvenirs et des jamais aussi. Jamais plus entendre sa voix, sa mélodie, sa douceur et parfois ses exclamations tapageuses, ses vociférations. Jamais plus son rire aux éclats communicatifs entre jubilation et exultation. Jamais plus « je t’aime maman » ni « ce qui est bien avec maman, c’est qu’il suffit qu’on se regarde pour se comprendre. » Jamais le bonheur de mettre au monde dont elle rêvait au point de subir une opération supplémentaire. Mais toujours cette blessure, cette plaie, cette piqûre, cette morsure irritante, urticante, adhérente telle une sangsue. Pas comme celle qui était venue se flanquer sur ses jambes trente ans plus tôt, causant trépignements et hurlements jusqu’à ce que le guide népalais arrive à la déloger.
Parfois, elle se laissait aller à penser que sa fille reviendrait, que c’était juste une longue absence, comme des vacances qui s’étiraient, s’éternisaient. Ou alors une disparition, une fugue à laquelle elle déciderait de mettre fin. Elle reviendrait par surprise : Comme vous m’avez manqué ! Et toi donc…
Cela se passerait un après-midi au moment où elle s’y attendrait le moins comme toutes ces choses qui arrivent parfois par surprise quand on n’y pense pas ou qu’on n’y croit plus. Comme quand elle avait une chambre dans leur maison.

Tous les matins, en se levant, elle la cherchait avant que ne se fixe l’insoutenable vérité dans son esprit qui s’éveillait. Tous les matins, elle devait constater l’irrémédiable vacance de la chambre. Elle allumait une bougie comme pour donner du souffle à quoi, à qui ? A celle qui posait sur les murs s’esclaffant avec ses copines ? Elle en venait même parfois à coller sa bouche sur le papier car d’elle, il ne restait plus que ces représentations. Elle se sentait bien ridicule à venir chercher le contact avec sa fille imprimée. Mais elle devait se contenter désormais de photos et de souvenirs. Plus de relief, que du plat… C’était la chambre de la maladie et de la mort, la chambre de l’exil dû à son incapacité de monter les escaliers. Puis, ils avaient déménagé, il n’y avait plus sa chambre mais ses affaires, oui. Parce qu’elle ne pouvait pas s’en séparer.
Elle aurait aimé aller au fond de ses émotions, lâcher prise mais elle n’y arrivait pas. Alors que certaines personnes s’effondraient à la moindre contrariété, elle était confrontée au handicap de la maîtrise. Elle cherchait dans les mots ce qui ne parvenait pas à se manifester. Elle se souvenait que le langage, loin de rapprocher des émotions, avait tendance à les tenir à distance. Peut-être lui manquait-il la disposition à s’émouvoir ? Elle devrait être au fond du trou mais non, elle poursuivait sa vie, ses projets, son désir de partage et de convivialité. Ses autres enfants constituaient sans aucun doute un rempart ou un bouclier à son anéantissement.

La musique pouvait la faire craquer. Elle le percevait de temps en temps lorsque les larmes affleuraient à l’écoute de telle ou telle chanson. Ses yeux se posaient sur les photos, celles qu’elle avait placées en face de la table dans le salon. Elle voyait ce visage enjoué, parfois grimaçant, cette moue qu’elle adorait offrir à ceux qui la photographiaient, ces yeux pétillants, ce sourire, cette douceur, cette beauté simple et authentique.
Comment imaginer que tout ça ne soit plus, définitivement ? Comment accepter que sa fille si belle, si douce, se soit transformée en un tas d’os rongés… Non, elle ne pouvait maintenir cette pensée, ça lui faisait trop mal ! Cette vie qui était partie. Non, pas de vers, pas de cadavre, pas de putréfaction, non, non, non. Elle savait que si on ouvrait la tombe, on la retrouverait bien vivante avec son sourire carnassier et communicatif qui signifierait à sa mère qu’elle lui avait fait une bonne blague…
Elle percevait souvent chez l’autre une manière de lui dire qu’elle n’était pas la seule. D’autres malheurs s’abritaient chez chacun : perte d’un emploi, perte d’un amour mais quand même, la perte d’un enfant … Elle savait bien que certains avaient perdu leur enfant de manière plus brutale : accident, attentat, catastrophe naturelle, suicide …
Alors, elle se disait qu’elle avait eu la chance d’accompagner sa fille jusqu’à son dernier souffle ; la chance d’avoir pu l’aimer encore plus et mieux pendant quatorze mois.
Mais sa fille, elle, n’avait pas eu de chance et si elle se mettait à dérouler l’histoire de ces quatorze mois, elle savait que le barrage lâcherait et il ne fallait pas, ne serait-ce que pour honorer la mémoire d’Elsa qui n’aurait pas aimé voir ses parents détruits.

Ce qu’elle cherchait maintenant, c’était quelqu’un qui lui permette d’atteindre le cœur ou le noyau de ses émotions une bonne fois pour toutes, peut-être pour se libérer. Elle finissait par se penser comme un objet d’étude « mère ayant perdu un enfant ou femme en quête de larmes ». Elle constatait qu’elle ne savait pas se laisser aller à la douleur. La douleur restée enfermée, emmurée dans son corps et dans sa tête avec une sorte d’interdiction de s’en extraire. La douleur était prisonnière d’elle et elle se trouvait prisonnière de la non-expression de cette douleur.
Elle avait tenté l’hypnose qui avait réussi à lui tirer quelques maigres larmes. Pleurer était presque devenu un objectif en soi, une quête désespérée… Alors, elle pensait que seule l’écriture l’aiderait même si le langage risquait de la mettre encore plus à distance de ses émotions. Il fallait aller dans des endroits inspirants. Près de chez elle, le Parc du Château de Versailles. Le seul fait d’y aller permettait aux émotions de remonter. Le Boulevard de la Reine et ses contre-allées. Entre les entrées charretières et les bords du trottoir, un vrai calvaire pour se garer. Elsa ne manquait pas de lui faire remarquer que, malgré ses années d’expérience, elle n’était pas très douée. Alors, un peu vexée, un peu blessée, un peu piquée, se demandant si l’âge était déjà un handicap au créneau réussi en situation d’adversité, elle rétorquait un brin persifleuse : « Dès que tu commenceras la conduite accompagnée, c’est le premier endroit où je t’emmènerai faire un créneau ! » Et elles partaient, complices, d’un grand éclat de rire. Dès lors, la seule évocation du Boulevard de la Reine les plongeait dans une connivence secrète et déclenchait une hilarité que nul ne pouvait décrypter.
Oui, la conduite accompagnée, son rêve ! Alors qu’elle venait de fêter ses seize ans et qu’elle tenait à peine sur ses jambes, elle n’avait pas manqué de rappeler à ses parents qu’il fallait l’inscrire à l’auto-école. En fait, elle redoutait l’écriture. Elle savait qu’en replongeant dans le passé, elle prenait le risque que la digue lâchât et après, ce serait l’inconnu qui, tel une masse informe ou des sables mouvants, pourrait l’avaler toute entière, ne laissant submerger que quelques débris d’elle. Mais peut-être était-elle simplement comme ça, moins encline que d’autres à la plainte, à l’émotion, aux larmes.
Ce jour-là, elle s’était installée à son bureau et avait pris une feuille.
La première idée qui lui vint, fut d’écrire à sa fille. Ça lui donnait la fugace impression qu’elle était encore en vie. Elle n’arriva pas à poursuivre, ça n’avait aucun sens. Elle déchira la feuille et sa gorge fut bloquée par un spasme devant la photo de sa fille. Par quelque bout qu’elle prenne ce drame, rien n’aiderait. Ni écrire, ni ne pas écrire, ni regarder les photos, ni ne pas les regarder. Elle tournait en rond et la ronde était macabre parce que quoi qu’elle fasse, elle ne retrouverait pas sa fille. Elle devait seulement accepter que cette absence s’installe à tout jamais.
Ça ne l’empêchait ni de vivre, ni de rire, ni de faire des projets, ni de voyager, ni de rencontrer des gens. C’est sans doute pour ça que ses amis la trouvaient « très bien », « très résistante. » Certains lui avaient même dit qu’elle n’avait jamais été aussi belle et aussi épanouie…
Qui, en effet, la voyant pour la première fois, pouvait seulement imaginer ? C’était étrange. On pouvait perdre un tas de choses et ça se voyait : des kilos, des dents, des cheveux, du sang mais perdre un enfant, ça ne se voyait pas .C’est pourquoi, elle éprouvait le besoin de le dire et trouvait toujours l’occasion d’en parler même lorsque, a priori, la conversation ne s’y prêtait guère. Ce n’était pas pour être plainte. Elle abhorrait ça mais pour partager avec d’autres que tous ses proches qui avaient, eux, vécu le calvaire en direct. Mais ça encore ne lui ramènerait pas sa fille. Parfois, le souvenir arrivait telle une bouffée : brutal, soudain. Attendre que ça passe…
Tout était dedans, ce qui faisait du mal comme ce qui faisait du bien. Mais elle, elle rêverait d’hurler de douleur ou d’exploser de joie. Si elle savait, au moins les gens sauraient aussi. Mais là, que voulez-vous qu’ils comprennent ? Ils se disaient peut-être que bientôt trois ans étaient passés et qu’elle était aussi passée à autre chose. Elle paraissait tellement équilibrée qu’ils pourraient le penser. Et en plus, ils n’auraient pas complètement tort. Au fond, c’était comme un immeuble dont on aurait remonté les murs après un tremblement de terre. La façade serait parfaite mais à l’intérieur, la dévastation resterait identique. Oui, ce serait sans doute ce qui expliquerait le mieux ce qu’elle ressentait. À l’intérieur, c’était cette absence toujours présente, toujours, toujours.
« Tu y penses tous les jours ? » l’avait interrogée une de ses amies . « Oui, tous les jours, même si ça peut s’absenter de ma tête par intermittence, ça revient, toujours, toujours, toujours. »

Elle ne voulait pas qu’on la plaigne mais elle ne voulait pas laisser croire que « tout va très bien, Madame la marquise. » Elle voulait qu’on sache qu’elle la cherchait encore chez elle, dans la rue, partout. Tout ne serait sûrement pas paisible. Sûr qu’elle s’emporterait comme avec sa benjamine. À dix-huit ans, ça n’aurait pas été la grande harmonie tous les jours d’autant que la demoiselle avait du caractère et un désir forcené d’indépendance.
Retournant au milieu de ses notes et de ses carnets, elle avait trouvé le discours de la cérémonie de la pose de la pierre tombale : Merci à tous de nous accompagner fidèlement. Merci aux amis d’Elsa qui ont été présents à ses côtés jusqu’à la fin.
Le 30 octobre, Elsa, sous un soleil automnal, arrivait ici, dans ce cimetière qu’elle trouvait beau. Cinq mois après, sous un soleil printanier, nous voici à nouveau réunis pour et avec Elsa.
Bien avant d’être malade, tu disais je ne peux pas croire qu’il n’y ait rien après la mort. Il y a obligatoirement quelque chose. Tu es la seule parmi nous à le savoir désormais. Ici, dans ce cimetière, tu rencontres peut-être tes voisins proches que tu as aimés et peut-être te montrent-ils le chemin de la mort comme nous avons essayé de te montrer celui de la vie.
Cette vie, beaucoup trop courte mais au fond si bien remplie : de rencontres, de voyages, d’études, d’apprentissages en tout genre, d’amitié et d’amour. Cette vie d’un bonheur que traduisaient tes yeux pétillants et ton immense sourire. Cette vie que tu croquais à pleines dents.

Comment donc, malgré l’absence, ne pas te sentir si vivante…au point que parfois, devant le lycée, je crois deviner ta silhouette et ta chevelure jusqu’à ce que l’instant d’après je sois ramenée à la cruelle réalité. Aujourd’hui, nous quitterons la maison, symbole des neuf années où nous avons vécu tous les six une vraie vie de famille, faite de hauts, de bas, de chaleur, de disputes, de fêtes, en tout cas d’amour, symbole aussi de ta maladie puisque c’est dans cette maison que tu as traversé les moments difficiles post-chimio, symbole enfin de ta mort car c’est là que ton cœur a cessé de battre et que nous t’avons entourée dans ton cercueil blanc.
Nous arriverons dans un nouvel appartement. Tu y as déjà ton coin, dans le salon : des photos, des objets et une bougie toujours allumée.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer comment tu aurais trouvé cet appartement. Aurais-tu dit, dans votre langage, « il est trop dard ? »

Le son de ta voix me manque, comme me manquent ton visage lumineux, ton sourire et tes grands éclats de rire, ton intelligence vive, tes réflexions toujours pertinentes et ces moments où tu t’adressais à moi, jusqu’à la fin en me disant « mon bébé. » C’était toi « mon bébé » je t’aime et j’espère que tu le sens. »
Écrire rendait les choses vraies mais en même temps l’éloignait du centre des émotions. Écrire intellectualisait le processus de deuil dont elle ne savait toujours pas si elle avait parcouru les différentes étapes. Et de mois en mois, on s’approchait du jour où l’on allait commémorer la première année de la mort de sa fille. Pour l’occasion, elle avait édité son livre qu’elle avait vendu au profit d’une association qui lutte contre le cancer des enfants. Comme s’il ne pouvait y avoir de cérémonie sans discours, elle avait sorti une fois de plus ses feuilles griffonnées qui devaient mettre des mots sur cette situation indéfinissable, inqualifiable dans laquelle elle naviguait depuis un an.
« Il y a un an, heure pour heure, l’infirmière m’appelait pour recueillir le dernier soupir d’Elsa. Un an après, il y a comme un paradoxe à être heureuse de vous retrouver tous ici, alors que nous sommes là pour commémorer une mort si injuste. Mais Elsa aimait le monde et je suis sûre qu’elle serait heureuse de nous savoir tous réunis….
Elsa nous a quittés il y a un an. Un an de séparation alors que jusque-là notre plus longue séparation avait duré 15 jours. A-t-on admis cette mort si injuste ? Non. L’a-t-on comprise ? Non. S’y est-on habitué ? Malheureusement, oui…en trouvant un autre chemin pour faire vivre Elsa. En l’écrivant, en la regardant en photos ou en films et surtout en la célébrant, jour après jour…
Elsa est éternellement là, au creux de mes mains, à fleur de ma peau, au plus profond de ma tête. Sa voix et son rire résonnent dans mes oreilles. Son sourire éblouit mes yeux.
Aujourd’hui, Elsa aurait eu dix-sept ans, depuis trois semaines.
À défaut d’avoir pu lui chanter bon anniversaire, accordons-lui une minute de silence. Merci. »

Le temps s’écoulait avec ses joies et ses peines. Elle avait appris à avancer avec son fardeau. Elle se disait parfois qu’il faudrait pleurer plus. Peut-être que ça lui ferait du bien … Parfois, ça arrivait de manière inopinée. Pourquoi s’était-elle mise à pleurer ce jour-là, coincée dans un A320 entre sa fille et la copine de sa fille ? Tous les quatre en voyage pour les vacances de Pâques. Peut-être parce qu’elle aurait dû être coincée entre ses deux filles et pas une fille et sa copine.
Une autre fois, la digue avait cédé, à l’occasion de son anniversaire. Son mari avait projeté un diaporama consacré à leur fille. Devant tous les convives, elle s’était mise à sangloter, à pleurer, à ne plus pouvoir s’arrêter. C’était son premier anniversaire sans sa fille.
Et puis, il y avait eu le jour où elle était allée chercher la photo de classe, tout était revenu, entraînant un torrent de larmes. Oui, elle l’avait revue ce matin-là, hurlant de douleur mais ne voulant pas aller à l’hôpital où la cancérologue leur enjoignait de se rendre le plus rapidement possible. Mais comme si elle voulait laisser une dernière trace d’elle, elle avait refusé d’aller à l’hôpital sans auparavant être allée au lycée pour la photo de la classe. Elle s’était maquillée, avait gardé son petit bonnet de cachemire. Elle n’était plus qu’un corps décharné, comme ceux qui sortaient des camps. Mais sa volonté était toujours aussi infaillible de même que son besoin de partager ce moment avec ces camarades de classe. La dernière photo d’elle.

La maman avait pris la photo offerte par la Proviseure et elle était rentrée chez elle. Quand elle l’avait regardée, elle y avait vu tout à la fois un grand bonheur dans le sourire et une grande détresse dans les yeux. Cette photo faisait trop mal. Le regard disait la désillusion, la démission, la défaite peut-être. Et ça, c’était trop dur à voir.
Comme cette autre photo prise sur la plage l’été précédent. Elle portait son bonnet en cachemire même s’il faisait chaud. Le bonnet tenait lieu de cheveux. Elle avait ses petites lunettes de soleil, toute jaunes. Elle faisait trop mal cette photo aussi. Elle se demandait même comment son mari pouvait la garder comme fond d’écran. Elle était contente d’être à la plage. Elle esquissait un mini-sourire. Mais elle, sa maman, savait combien c’était triste. Elle aurait dû être ailleurs sa fille de bientôt seize ans, avec ses copains, peut-être même avec un petit copain, ou alors en famille mais avec les trois autres enfants. Elle était seule avec ses parents qui poussaient une chaise car elle avait de plus en plus de mal à marcher. Oui, elle aurait dû être ailleurs et même si elle avait été là en famille, sans être obligée de s’appuyer sur sa mère, le corps squelettique et la claudication persistante pour finalement mettre les doigts de pied dans l’eau et en conclure que c’était glacial.
C’étaient ça, ses dernières vacances. C’était trop douloureux d’y penser. Alors, comment pouvait-il, lui, garder cette photo en fond d’écran ?
Elle avait mis une autre photo, elle, sur son ordinateur, celle où elle crevait l’écran de son sourire appuyé et de sa tignasse rendue encore plus frisée par les bains de mer. C’était avant, avant l’annonce. C’était l’été précédent, c’était quelques jours avant que le verdict tombe et désintègre sur son passage leur vie presque tranquille, leurs émotions presque banales.

Il avait fallu s’adapter à une situation invraisemblable en quelques secondes, se repérer dans un dédale de mots inconnus, tous ces mots qui ne voulaient rien dire au début et dont ils perçurent bien vite qu’ils étaient méchants, cruels. C’était le palpable mais il y eut aussi l’impalpable, les émotions dévorantes nuit et jour.
Oui, il y avait eu tout ça et sans doute avait-elle commencé à retenir dès le début ; elle savait qu’elle retenait encore. C’est pour ça qu’elle craignait tout ce qui pouvait la faire craquer. Elle ne voulait plus réessayer l’hypnose. Elle avait trop peur que ça l’emportât dans un long pleur incessant, dans un labyrinthe dont elle ne trouverait plus la sortie.
Elle a d’autres enfants, elle a un mari, elle a un tas d’amis, elle aime faire tant de choses. Rester debout. Faire face. Profiter de la vie. Penser aux moments heureux. Rire, partage et volupté…

Elsa aurait eu dix-huit ans. Ils auraient fait la fête. Puis, elle aurait organisé sa propre fiesta. Ils auraient eu peur qu’ils boivent trop. Elle aurait voulu la maison de campagne. Ils auraient accepté mais n’auraient pas été tranquilles.
À peine quinze jours plus tard, la terreur avait frappé. En quelques instants, son chagrin s’était dissous dans le chagrin collectif et national. Les parents brutalement séparés de leur enfant et parfois de leurs enfants. Et les époux, et les frères et sœurs et les amis.
Bientôt trois ans. Comment ? Se pourrait-il que ça n’ait jamais existé ? Elle n’aurait eu que 3 enfants ? La quatrième, elle l’aurait inventée ? Sa naissance comme sa mort ? Un jeu, un rêve, un délire, une illusion, une imposture ? Pourtant, ce prénom, ils l’avaient donné à un joli bébé dont elle ignorait le sexe avant qu’on la pose sur son ventre. Ce bébé, comme les 3 autres, il avait bien existé, non ? Elle l’avait bien mise au monde un beau matin d’octobre ? Il était bien devenu une petite fille puis une adolescente, arrachée au monde des vivants un beau matin d’octobre aussi ? Elle voulait rendre réelle cette existence qui s’était échappée. Elle voulait rattraper ces souvenirs évanescents.
Une existence dans des cœurs et des pensées. De qui ? D’elle. De qui d’autre ? Elle ne savait pas. Son père, ses frères, sa sœur ? Ils n’en parlaient pas. Les amis de sa fille ? Elle ne les voyait pas souvent. Sa famille, ses amis à elle ? Peut-être revenait-elle ponctuellement dans des mémoires éparses. Faire son deuil ? Elle se demandait si ça avait vraiment un sens. Elle voulait juste que son deuil ne porte pas préjudice à ses autres enfants. Elle les aimait. Elle espérait qu’ils le savaient.

Une question la taraudait : « Combien avez-vous d’enfants ? » lui demandait-on parfois. Comme la curiosité ne se satisfait guère d’une seule question, plusieurs autres suivraient immanquablement : « Quel âge ont-ils ? Où vivent-ils ? Que font-ils ? » Si elle disait quatre, il y aurait la suite. Elle répondrait quoi ? Si elle disait trois, elle nierait sa fille, la réduirait à néant, la tuerait – une deuxième mort. Elle avait opté pour : « J’en ai eu quatre mais malheureusement j’en ai perdu une. » À cet instant précis, elle ressentait la gêne de ses interlocuteurs. Certains se taisaient et regrettaient sûrement leur question. D’autres se disaient désolés et elle acceptait comme une offrande leur désolation.
En général, même les plus curieux se taisaient. Un grand blanc, un vide, un embarras dont elle sentait qu’elle seule pouvait y mettre fin.
Chaque fois, c’est le même tourment…Sauf quand elle est avec un de ses enfants, elle répond d’emblée « trois » parce qu’elle sait qu’ils n’aiment pas qu’elle révèle ça, comme un sujet trop intime qui ne regarde qu’eux, comme un secret de famille. Elle pensait aux lamentations, elle ne savait pas trop ce que c’était. Bien sûr, elle s’était déjà lamentée dans sa vie mais pour des broutilles. Pourtant sa fille valait bien une lamentation, des lamentations, des centaines, des milliers…

Peut-être n’avait-elle pas le don pour ça. Elle se plaignait si peu qu’elle était persuadée que tout le monde pensait que c’était du passé et qu’elle ne s’en sortait pas si mal… Seuls ceux qui avaient vécu la perte d’un enfant pourraient sans doute comprendre. Elle se souvenait de la lettre d’un collègue. Lui présentant ses condoléances, il lui apprenait en même temps qu’il avait perdu son fils de la mort subite du nourrisson vingt ans auparavant et que pas un jour ne s’écoulait sans qu’il pense à son enfant… Et, elle ? Qui peut imaginer qu’elle n’y pense pas tous les jours ? Alors, l’écriture, oui, pourquoi pas raconter.