Tout faire pour un cachet

Les costumes et conditions de travail de l’extra.


Pour faire de la figuration, disposer d’un physique, disons… passé de mode, peut vous donner un certain avantage dans les fictions d’époque. Libre à vous alors de vous rêver vivant en des temps révolus que rien ne vous aurait permis de connaître si vous n’aviez fait ce métier extra d’acteur de complément. Je vous propose ici de m’accompagner dans un petit voyage dans le temps, à travers quelques-unes de mes expériences anachroniques.

Le Front Populaire

Participons d’abord ensemble à cette épopée grandiose de 1936 ! Tout commence un matin de mai (jusque-là, on est raccord : il y a souvent des grèves en mai, paraît-il), au moment où vous vous rendez au troisième étage d’un bâtiment municipal, rue de Lancry, à Paris. En sortant de l’ascenseur, vous déboulez dans un couloir aux murs recouverts d’une expo-photo sur, (et ça ne s’invente pas) mai 68. Vous pénétrez dans une assez vaste salle. Dans un coin, à droite, une femme et un homme de la production pianotent sur leurs claviers et répondent au téléphone. À gauche, près de l’entrée, on fait chauffer une photocopieuse. À gauche toujours, mais au fond, des pendrions remplis de costumes cachent le chef-costumier déjà affairé avec d’autres figurants.
En deux temps, trois mouvements, il vous fait enfiler votre tenue d’ouvrier gréviste. Une fois habillé, vous tournicotez dans les lieux en jetant un œil amusé sur l’expo photo, figure du prolétariat de 1936 contemplant celles de 1968. Ah, les manifs : une passion française !
Au bout de votre tour, vous vous installez sur une chaise et sortez un magazine de votre sac. Autour de vous, la salle se remplit peu à peu de maquilleuses, de figurantes et figurants. Le chef de file finit par débouler en tirant une valise derrière lui. Il voit tout ce petit monde, un peu étonné : « Comment ça se fait que vous êtes déjà là ? », lance-t-il. Quelqu’un lui répond que c’est parce que nous sommes des professionnels, c’est pour ça qu’il a fait appel à nous. Après avoir fait la tournée des bisous et des paluches, il s’installe et déballe ses dossiers. Quelques instants plus tard, il vous tend vos contrats.
Avant de remplir le vôtre, vous passez sous les ciseaux experts d’une coiffeuse-maquilleuse qui vous rafraîchit les côtés et vous coupe les pattes. Puis vous réintégrez le groupe des figurants, remplissez votre feuille d’engagement et écoutez les conversations en cours.

Parmi vos camarades du jour, quelques musiciens de métier parlent de leurs carrières, de ce qu’ils doivent, aiment ou aimeraient jouer pour vivre, de leurs difficultés de plus en plus grandes pour garder la tête hors de l’eau… Les comédiens lancent plutôt des sujets autour des annonces de l’ANPE-spectacle (pas encore devenue Pôle Emploi Spectacle), de ce qui se tourne en ce moment, de la Seine-et-Marne où il y a beaucoup de productions en cours, des taux et des 119 euros de la journée. Certains soulignent une annonce autour d’un docu-fiction sur l’assassinat d’Henry IV. Vous osez alors émettre des doutes sur celles de l’ANPE car jamais, au grand jamais jusqu’à présent vous n’avez travaillé grâce à elles, tout en vous promettant de vous rendre sur le site Culture Spectacle le soir même pour répondre à celle-ci : on ne sait jamais…
Rien de bien palpitant ne se passe jusqu’à l’heure où l’on vous envoie déjeuner, risotto aux écrevisses pour les uns, poulet aux aubergines pour les autres. Repas fini, vous quittez la tente de régie pour retourner au local de figuration, non sans avoir croisé dans la rue un groupe de « wesh-wesh » trop morts de rire de vous voir fringué à l’ancienne. Pour tuer le temps, tandis que certains de vos camarades sont partis sur le plateau de tournage, les sujets de conversations entre ceux qui restent tournent eux-mêmes en blagues de potaches, en catalogue de chansons à boire, en remémoration de tubes one shot des années 80, en anecdotes de salles de spectacle.

Puis vous êtes convoqué vous-même sur le plateau, dans une petite cour à quelques encablures de là. Vous appartenez à un groupe de manifestants poursuivis par la police, au milieu des fumées. Vous devez bousculer deux protagonistes qui s’arrêtent devant le siège d’un journal dont un ouvrier s’efforce de déboulonner la plaque. Les propriétaires du canard réactionnaire ont fui et les deux protagonistes en sont heureux, au point qu’ils embrassent l’ouvrier : « ça a l’air de leur faire tellement plaisir… » Tout l’après-midi vous allez et venez, courez, revenez, bousculez, retournez à votre place. Entre les prises, certains parlent de leurs cours de théâtre, de leur formation. D’autres chantonnent le répertoire de Carlos. Des riverains passent, étonnés de ce qui se passe. Quelqu’un vous dit : « avec la voix que t’as, c’est évident que tu fais du théâtre. Je te vois faire une carrière à la Philippe Noiret », et vous en acceptez volontiers l’augure. Au cours de l’une de vos nombreuses remises en place avant prise, quelqu’un d’autre lance : « Eh, les gars, y’a une jeune fille nue à la fenêtre du premier étage ! » Et un certain nombre de têtes de se lever. Et pas de jeune fille nue. « Eh ben, c’est du propre ! Vous voyez comme vous êtes. » Et les mêmes têtes de se baisser…

Le tournage prend fin. Il vous reste les prises de son seul et une prise muette à subir. Pour le son seul, on vous fait hurler des supposés slogans de 1936, de « Pour la semaine des quarante heures et les congés pour les travailleurs ! » à « du pain pour les travailleurs ! » Et vous ne pouvez pas vous empêcher de remarquer qu’au fond, points de retraite mis à part, rien n’a vraiment changé, seulement quelques modalités : « 35 heures ! RTT ! Et de l’essence pour pas aller à pied ! ». La journée s’achève ensuite sur une prise muette, la caméra fixant la plaque abattue du journal. On vous libère ensuite et l’on vous rend à la vie contemporaine. Et dans votre tête trotte une petite phrase d’un Ministre de la Fonction Publique qui déclara récemment que la grève était un « mode de revendication daté ». Daté, oui. De 1936 notamment. Mais pas seulement. Et on n’en sort toujours pas. En attendant, c’est une fin de journée mais pas celle de l’histoire, comme va vous le prouver ce qui suit car il suffit d’affirmer haut et fort une certitude aussi éhontée que péremptoire pour que les faits prennent un malin plaisir à vous donner tort.

Le lendemain de cette journée qui vous a vu émettre des doutes sur l’utilité de l’ANPE-spectacle dans votre quête d’emplois, ce qui ne vous a pas empêché de vous connecter sur son site sitôt rentré chez vous, gare à vous car vous prenez en pleine figure le retour du bâton que vous avez tendu pour vous faire battre. C’est le jour de représentation de « T’es pas cap ! », un festival de théâtre pour collégiens pour lequel vous êtes intervenant artistique depuis deux ans. Le soir même, vos élèves d’Asnières, Bagneux et Suresnes vont présenter leur travail dans la salle de l’Aéroplane, au Théâtre Jean Vilar de Suresnes. Au cœur de l’après-midi de répétitions et de recommandations aux élèves (plus ou moins hurlées), vous vous ménagez une pause et vérifiez si vous avez des messages téléphoniques. Vous en avez un, de la chef de file chargée de la figuration d’un docu-fiction sur l’assassinat d’Henry IV. Elle vous propose une date, le lundi suivant.
Stupeur, tremblement et certitude qui s’écroule à votre oreille… Vous pensez à vos propos de la veille. Les annonces de l’ANPE serviraient-elles donc finalement à quelque chose ? Vous auriez pu ne pas donner suite à cet appel, rappeler la chef de file pour la remercier d’avoir pensé à vous tout en lui disant que vous n’étiez pas libre le jour proposé. Cela n’aurait pas remis en question la règle établie de l’inefficacité de l’ANPE-Spectacle. Cela n’aurait pas ébranlé votre certitude de l’inutilité de ses annonces. Au lieu de ça, vous rappelez, vous remerciez platement et vous dites que vous êtes libre. Vous n’avez aucune constance, aucune conviction, aucune force d’âme. Vous feriez tout pour un cachet.

Henry IV

Le lundi suivant, convoqué sur le coup de midi, vous pénétrez au volant de votre voiture dans le parc du château de Champlâtreux dans le Val d’Oise, ravissant petit manoir façon Versailles au temps de Louis XIII. Descendu de voiture, vous pénétrez dans la demeure, traversez le hall d’entrée, saluez quelques « ecclésiastiques » en conciliabule, passez par la salle de maquillage où Ravaillac se fait arranger le portrait et déboulez dans la salle des costumes où d’autres figurants sont en cours d’essayages. Après avoir rempli les formalités d’usage, attendant votre tour de passer entre les mains des costumiers, vous avez la surprise de voir débarquer Fred, connu pour avoir tenu un rôle récurrent dans une série policière de France 2, un mulet qui court après tout le monde sans jamais réussir à rattraper personne à moins de se faire taper dessus. Il est aussi l’un de vos anciens professeurs du Cours Florent. Dans le docu-fiction, il interprète le maréchal de Biron, un ami du roi qu’il finit par trahir et qui sera exécuté. Après quelques mots de retrouvailles, vous le reconnaissez tel qu’en lui-même, hagard et bienveillant, promenant un regard à la fois étonné et effrayé sur les choses et sur les gens : « T’as vu la costumière ? Moi, à chaque fois qu’elle me parle, j’ai l’impression qu’elle m’engueule. »
Vient votre tour d’enfiler la tenue rouge des gardes de la Bastille, taille unique. Une conversation avec un assistant vous apprendra que, vu le peu de moyens et de temps dont la production dispose pour tourner, tout est prévu a minima, y compris les costumes. Vous voilà donc engoncé dans un pourpoint qui vous serre la poitrine plus fort que l’amour de votre vie et dans lequel il va falloir tenir tout l’après-midi. Jamais vous n’oserez le dégrafer, de peur de ne pas réussir à le refermer ensuite… Vous essayez au surplus deux cuirasses qui vous chatouillent dangereusement les côtes et un casque qui par miracle vous va à peu près, bien qu’il vous comprime assez rudement les oreilles. Vous passez ensuite au maquillage. Puis un assistant-réa vous pousse à vite aller déjeuner. Mais serré comme vous l’êtes, vous n’êtes même pas certain de pouvoir loger quoi que ce soit dans votre estomac à moins de vous en faire éclater le plastron.

Après le repas, tandis que les cris de douleur de Ravaillac soumis à la question se font entendre depuis le sous-sol, Fred revient s’enquérir de vous. Vous lui parlez de ce que vous avez fait depuis votre sortie du cours, de vos camarades d’alors et de ceux assez peu nombreux qui ont une activité artistique professionnelle : « Rappelle-toi, c’est ce que je disais : dès le départ, dans ce métier, faut se lancer et s’accrocher. » Tout à coup, branle-bas de combat ! Vous enfilez votre cuirasse et votre casque à plume à toute vitesse et descendez au sous-sol, sous la pressante férule d’une jeune femme de la production. En bas, on vous attribue une épée, on vous fait attendre et vous profitez de la vue sur une sorte de petit musée de la torture bien fourni en instruments de supplice divers et variés, en toiles d’araignées, le tout agrémenté d’un peu de paille et de beaucoup de poussière. Si la production n’a pas poussé le réalisme jusqu’à cacher des araignées dans les coins, elle a en revanche pensé à enrôler quelques rats dans l’aventure, les adorables bêtes.
Faisant tapisserie aux marges de ce décor rien moins que bucolique, vous assistez silencieusement aux répétitions, puis au début du tournage des scènes entre Henry IV, Sully et Biron. Un garde rouge est réquisitionné pour rester dans la cellule avec les comédiens. Pour les autres, fausse alerte : il vous faut remonter, un peu dépités d’avoir été pressés pour rien.

Le temps passant, vous liez conversation avec un comédien qui vous rappelle vos anciens sujets d’études. Il jouait monsieur de Bassompierre, ami proche du roi, futur maréchal de France et futur illustre prisonnier de la Bastille : il y resta douze ans. Or ce Bassompierre, vous l’aviez presque intimement côtoyé en travaillant sur votre mémoire d’histoire moderne consacré au siège de La Rochelle de 1627. Il était l’un des chefs de l’armée royale qui assiégea la ville, un des derniers représentants d’une noblesse appelée à disparaître, celle des compagnons d’armes et favoris du Vert Galant qui portaient le front haut et le verbe fort, élevant la jactance au rang de bel art. Il était joli cœur aussi, se vantant d’avoir reçu et écrit un nombre de billets doux tel qu’à côté les correspondances réunies de Don Juan et de Casanova feraient figure de cahiers de brouillon. Parler avec Fred vous avait déjà ramené quelques années en arrière, parler à Bassompierre vous rajeunissait de dix ans ! Les scènes de Biron étant tournées, on vous rappelle finalement au sous-sol et on vous dispose sur le parcours du roi et de Sully, en conversation au sujet du maréchal. Saluer, se pousser, se remettre en position de façon martiale : voilà tout ce qu’il vous est demandé et voilà tout ce que vous faites jusqu’à ce que trois bonnes prises soient mises en boîte. Ensuite on vous libère. En remontant dans votre voiture, vous jetez un dernier regard sur Champlâtreux, théâtre d’un voyage qui fut à la fois un voyage dans l’Histoire et un voyage dans votre histoire. Le hasard fait parfois bizarrement les choses.

Henry III

Par une ellipse dont seul le cinéma ou la télévision ont le secret, vous êtes convoqué, quelques semaines plus tard, une vingtaine d’années plus tôt, sous le règne d’Henry III, à Chantilly, ancien fief de grands capitaines du temps jadis, château aux entrées majestueuses se dessinant au-dessus de ses bassins calmes. Vous les contournez, longez deux allées de caravanes et vous dirigez vers une rangée de tentes. Des gens costumés y côtoient des gens non costumés. Ça parle, ça fume et ça boit des cafés. Les arrivées de figurants ont été échelonnées tout au long de la matinée. Devant la tente de régie, une petite dame aux traits asiatiques vient vers vous. C’est la directrice de casting : « Romaric ? On ne se connaît pas, je crois. » Elle vous oriente vers son assistante qui vous fera signer les contrats sous la tente. Juste avant d’entrer, vous êtes alpagué par un monsieur dont la barbe est aussi fournie que son crâne est dégarni :
– Vous avez joué Polyeucte, vous !
– Oui. Au Cloître des Billettes.
– Il y avait Raphaëlle avec vous.
Vous êtes aussi abasourdi que flatté, abasourdi parce que vous ne vous attendiez pas à ce qu’on vous rappelle ça ici et flatté que quelqu’un se souvienne de vous deux ans après vous avoir vu jouer (ou peut-être cet homme-là se remémore-t-il surtout Raphaëlle et incidemment le type qui lui donnait la réplique. Oui, c’est sûrement ça…).

Après avoir rempli vos devoirs auprès de l’assistante, vous ressortez café en main, prenez une chaise et vous installez au soleil, observant les gens autour de vous. Vous voyez des mignons auprès de gentes dames, des gens du peuple aux côtés des nobles personnes, tout un monde au milieu duquel une équipe de secouristes en rouge vif frise l’anachronisme. Devant vous se dresse une grande tente coupée en deux, abritant d’un côté l’atelier de coiffure et de maquillage et de l’autre, les pendrions remplis de costumes. Bien que toutes les classes, ou plutôt tous les ordres, fors l’ecclésiastique, se côtoient ici, il flotte tout de même un léger fumet d’Ancien Régime : il y a une ségrégation, une hiérarchie, un ordre à suivre dans l’habillage de la figuration. Les nobles passent d’abord, puis les valets, ensuite les gens du peuple et enfin les différents corps de garde.
Vous appartenez aux gardes rouges. Vous serez chargé de garder les entrées d’une sorte de défilé de mode façon XVIe siècle qui sert d’argument aux séquences à tourner. Votre groupe se rassemble et attend de passer à l’habillage, le maquillage vous étant épargné. Une fois habillé, vous n’avez plus grand-chose à faire d’autre qu’attendre le déjeuner.

Pour tuer le temps et tromper la faim qui ne vient pas, vous faites connaissance avec les membres de la garde rouge. Voici le jeune François, dont c’est la toute première journée de figuration : un copain lui a laissé la place au dernier moment, ce qui lui permet de découvrir avec fraîcheur et enthousiasme l’envers du décor cinématographique. Voici encore Joël, un régulier de la figu, bien connu des chefs de file, contact facile et abord sympathique, tout comme Léopold bâti sur le même moule. Quant à Louis, au cheveu ébouriffé coiffant un faux air de Michel Delpech, c’est lui aussi un vieux de la vieille : « si on m’avait dit qu’au bout de vingt-cinq ans de carrière, j’en serais encore à porter des hallebardes ! Métier de con ! » Vous lui rétorquez qu’il ne faut pas sous-estimer le porteur de hallebardes, que porter une hallebarde est plus technique que ce qu’on croit car il faut être adroit, ne blesser personne et surtout pas soi-même. « C’est vrai, t’as raison. Tu vois, on en apprend tous les jours. C’est le plus beau métier du monde. »
L’heure est venue de déjeuner. La distribution des tables ne mélange pas les ordres : les nobles avec les nobles, le peuple avec le peuple, les soldats avec les soldats, les valets et les caricaturistes ensemble. Pas de laisser-aller dans les petites choses symboliques. On déjeune. Les langues se délient. Certains palais demandent un surplus de travail. Certains gosiers avides prennent le risque du mariage ou de la pendaison. On sacrifie au petit café. On sort digérer sur un muret.
Un peu plus tard, réalisation prête à tourner, on envoie les mignons auprès de leurs chevaux, les gardes rouges en première ligne, on rassemble les figurants par catégories. Ils gravissent le grand escalier menant sur la grande place qui donne accès au château par un petit pont. Hallebarde à la main, vous êtes placé en vigie de l’une des deux guérites à rayures roses qui gardent l’ouvrage. Après les mises en place de rigueur, le tournage commence.

C’est soir de défilé, les invités se pressent. Derrière la noblesse, le peuple tente de reconnaître les peoples. Le chef de la sécurité contrôle les carrosses et les piétons munis de lettres d’invitation. Les happy few défilent devant nous, originaux, bonnes gens, barbons et jouvencelles, mûres matrones et jeunes marmousets. De superbes carrosses se succèdent, tirés par de superbes chevaux. La lie du peuple est maintenue à distance, sales trognes, gueules cassées, dentitions ravagées ornant des bouches tordues. C’est la Cour des Miracles de la figu, éternellement réemployée dans des scènes d’hôpital ou de vie de campagne. « C’est toujours les mêmes têtes, vous dit Joël qui les a croisées souvent. « En général, je suis leur médecin », ajoute Léopold. En fait de têtes, il en est d’autres qui certaines semblent tout droit sorties de la Renaissance, crinières et barbes couleur de neige, ports de tête à la Valois, autant de figures qu’on croirait extirpées des œuvres de Michel-Ange : ce sont les caricaturistes, de vrais dessinateurs et de vrais peintres, figurant des sortes de photographes people de l’époque.
De plans en plans, vous êtes réemployé ou pas. Au fil des conversations, vous êtes témoin de la déception des secouristes qui espéraient que le réalisateur viendrait les saluer. Vous allez de ci, de là autour de la petite cour intérieure du château. Entre les prises, vous papotez avec les autres gardes, vous vous prenez mutuellement en photo, vous établissez des pronostics sur la partie de votre corps qui sera visible à l’écran sur tel ou tel plan : les bottes, l’épaule, le bas de la hallebarde ? En tout cas, on n’y verra pas que votre silhouette cache un extincteur, un panneau, une poubelle…
La fin de journée se profile. On libère les nobles. On place quelques hallebardiers et les caricaturistes qui ont croqué toute la journée ce qu’ils voyaient. On tourne une séquence où un comédien sort d’un bâtiment et descend un escalier, sans texte. Rien de bien sorcier, ça se fait vite. Gardes et caricaturistes sont libérés pour laisser place à l’arrivée du cortège royal, avec carrosses, escortes et chevauchée de mignons. Vous n’avez pas le courage de rester voir ça : vous filez vous changer et reprenez votre voiture.

Quelques jours plus tard, vous voici au CHU du Kremlin-Bicêtre. Guidé par les panneaux de la production, vous découvrez, à l’écart des bâtiments hospitaliers, un petit coin abrité sous les arbres. Les lieux sont déjà bien animés. Autour de la tente de régie qui sert aussi à la coiffure et au maquillage, le public du défilé est déjà fin prêt. Vous retrouvez Léopold, François et les autres. Louis vitupère déjà sur sa carrière, son statut présent de hallebardier et sur ce métier de con. Vous lui rétorquez qu’il a de la chance finalement puisqu’en fait ce ne sont pas des hallebardes que vous aurez à porter, mais des lances. Une fois préparés, vous vous dirigez vers le plateau. Vous croisez trois internes posant aux côtés d’un comédien, ravi d’accéder à la demande de jolies jeunes femmes, mais contrarié soudain dans sa satisfaction par le second assistant-réa venu le chercher en trombe. Poursuivant votre chemin, vous voyez le comédien penaud, amère victime du devoir, quitter avec regret ses nouvelles groupies, pas perdues cependant pour tout le monde car un vieux titulaire rôdait…
Vous arrivez devant des vestiges de bâtiments du XVII ou XVIIIe siècle servant régulièrement à des tournages. Vous y découvrez les artistes du défilé, machinistes nains, danseurs acrobates, mannequins d’époque, qui côtoient déjà les comédiens du film. Une dame en costume de page, d’une blondeur de belle des champs, se promène dans cet univers bigarré, éveillant la curiosité de tout le monde, particulièrement celle de Louis très attentif aux exercices d’assouplissement qu’elle exécute, la jambe en angle droit contre un mur. Elle se promène donc, flanquée d’un cameraman et d’un preneur de son : c’est l’équipe du making of. Le cameraman vous désigne avec François : « venez, on va vous faire travailler. » Et vous voici collés contre une porte à improviser deux scènes avec la blondinette qui surjoue une journaliste mondaine en reportage. Vous êtes devenus acteurs de making of. Belle promotion. Si ça se trouve, vous serez dans les bonus DVD. Et sur ce doux espoir, vous allez déjeuner.

L’après-midi bien engagé, l’ombre des bâtiments ne vous protège guère du cagnard estival qui vient accabler vos salades. Le temps s’étire longuement avant que les figurants soient placés pour les répétitions. Tout le monde se retrouve alors dans une salle en sous-sol, exceptés les gardes rouges. Restés entre vous, vous vous racontez vos parcours, vos actus, vos projets. Joël sera prochainement doublure lumière d’André Dussolier. Louis a écrit et fait publier des livres. Lui et Joël ont une carte de presse. François partira plus tôt ce soir pour voir la dernière de Cyrano à la Comédie Française. On finit par vous appeler dans la salle pour vous distribuer vos lances. Joël, Louis et vous êtes postés sur les rambardes au-dessus de la salle, un endroit où vous pressentez qu’il ne va pas faire frais. Le tournage commence : sur une scène circulaire, présentés par le maître de cérémonie, les mannequins et les danseurs défilent dans des créations inspirées des quatre saisons. À chacune son lot d’effets pyrotechniques et de décorations plus ou moins inspirées. À chaque interruption, Joël et vous sortez pour vous réfugier au frais dans une petite salle contiguë : placés comme vous êtes, il n’est pas possible de profiter du système d’aération installé par la technique, ni de la distribution d’eau organisée par des jeunes filles de la production qui ont carrément oublié que vous existiez. Gêné par une excroissance du mur, Louis ne peut pas vous suivre : « métier de con ! »
En même temps que les séquences de défilé, on filme en surplomb une tentative d’assassinat du roi par un protestant. Un défilé de mode dans un film d’époque prête plutôt à la parodie mais, placé sous Henri III, difficile de faire l’impasse sur les exaltés de la Religion et de la Ligue. Difficile aussi de faire rire en utilisant ce contexte dramatique, même éloigné de nous.

La journée s’achève sur un feu d’artifice intérieur qui précède et accompagne les saluts des artistes et du créateur de mode, interprété par le réalisateur. Après cela, direction les vestiaires où, le temps que tout le monde se change, il est déjà 21h30. En sortant de l’hôpital pour prendre le métro, vous consultez un message : une proposition de stage d’entraînement au casting à un moment où vous ne serez pas disponible. Vous recevez aussitôt raccroché un appel d’une chargée de figu qui vous fait une proposition pour le lendemain à laquelle vous ne donnez pas suite puisque vous passerez une dernière fois votre journée en cuirasse au Kremlin-Bicêtre.
Cette ultime journée s’ouvre sur un contraste, celui que vous offrent François et Louis. Tandis que François vous raconte son Cyrano de la veille, ses futures études, sa passion du théâtre et de la littérature, ses premières journées de tournage, vous régalant de son point de vue candide qui vous change de certaines conversations avec des badernes de tournages, vous entendez Louis râler déjà, encore et toujours sur ce métier de con. Vous rectifiez au passage une erreur commise la veille. Renseignement pris auprès de l’accessoiriste, ce ne sont ni des lances, ni des hallebardes que vous portez sur le plateau, mais des piques : « ah… Tu vois, on en apprend tous les jours. C’est le plus beau métier du monde. »
La matinée se passe en plans tournés dans le prolongement de la veille. Le déroulement des événements vous semble très flou tant vous avez l’impression de tourner tout le temps la même chose. La seule chose qui imprime vraiment, c’est que vous avez beaucoup attendu et beaucoup transpiré. Allant et venant dans la salle, vous avez aussi beaucoup entendu Louis maugréer sur ce « métier de con. »

C’est presque une fin de journée. Tous les figurants attendent avec impatience le moment de la libération. En attendant, ce sont les silhouettes et les acteurs qu’on libère : « c’est une dernière journée pour Catherine de Médicis !... » et applaudissements ; « c’est une dernière journée pour la reine !... » et applaudissements ; « c’est une dernière journée pour Truc-Muche !... » et applaudissements… On libère enfin les figurants sauf quelques gardes rouges, dont votre pomme. Vous tournez une séquence avec le réalisateur à l’image, vite bouclée : il ouvre des rideaux, regarde la salle, referme. Vous vous dites que là ça y est, ça va le faire, ils vont vous lâcher… mais non ! Vous restez avec un ultime carré de gardes. On vous demande d’attendre. Alors vous attendez. L’équipe en est à filmer des saluts de comédiens, sans doute pour le générique de fin, et les comédiens sont nombreux, et certains obligent à s’y reprendre plusieurs fois. Ça peut durer une demi-heure comme ça peut durer quatre heures, cette affaire-là. Excédé, vous sortez vous déharnacher, respirer, boire et vous vous vengez sur la table de régie de l’équipe technique. Les saluts enfin bouclés, vous vous rééquipez. On vous place sur une rambarde, près des fenêtres de la salle, le but du jeu étant de vous filmer tirant les rideaux avant le défilé. L’assistant-réa comprend mal votre prénom : il vous appelle « Romanic ». C’est bête, c’est ce qu’il va rester sur les rushs… Mais bon, après tout, il n’y pas grand monde qui les verra, ces rushs.

La journée se termine enfin et les assistants vous remercient avec force effusions pour votre patience. Vous vous dirigez vers les vestiaires où le chef costumier vous plaint d’être resté si tard. Mais ce n’est pas si grave, puisque la directrice de casting et son assistante vous remercient aussi. De quoi vous plaignez-vous ? Vous avez de la chance. Joël vous assure que cette femme se souvient très bien de ceux qui n’hésitent pas à rester tard pour rendre service et qu’elle ne les oublie pas pour ses autres tournages. Et finalement vous n’êtes pas mécontent, même si certains mots de Louis se sont imprégnés dans un coin de la tête. Car oui, quand même, parfois, figurant, c’est vraiment un « métier de con » !