Je suis comme vous

Travailler chez Pôle Emploi.


Je reviens de loin, de très loin. J’ai débuté mon activité professionnelle dans le milieu touristique en 1989. J’ai fait mes principales gammes dans le secteur de l’assurance au sein d’un grand groupe où je suis restée vingt-six ans, y exerçant plusieurs activités. J’en fus licenciée en novembre 2013. Il est vraiment peu de dire que je ne croyais plus en rien. (Il eût été facile d’occuper savamment ce temps que représentait cette parenthèse immobile). Démoralisée, je l’étais. Pire : déprimée, me laissant aller et surfant sur la vague de la déroute, de l’abstinence, de la paresse. J’ai passé une année 2014 sens dessus dessous. Sans but, sans espoir, hagarde, me levant (il est vrai) avec peine le matin, refusant de m’occuper de moi-même, de fournir le geste le plus élémentaire qui m’aurait permis de sortir, de voir du monde… Au lieu de cela, rester calfeutrée à somnoler, à sommeiller. À attendre. Bref, le chômage, puisque c’est de cela dont il s’agit, se révéla être cette chape de plomb qui anéantit tous mes désirs, toutes mes envies les plus saugrenues. Cette immobilité suppléante me fit connaître quelques heures sombres : je me sentais prisonnière d’elle, littéralement échouée sur l’île de la torpeur, retenue entre ses griffes, incarcérée au milieu de nulle part. Elle était cet entre-deux moribond, totalement inattendu, qui me laissait choir, défaite, qui me faisait esclave, alors que je n’avais jamais rien demandé à personne ! Bien sûr. Mon entourage me trouvait inerte, je souffrais d’asthénie. Mon visage aussi avait changé : brut, froid, avec les marques de la mélancolie qu’aucun maquillage n’aurait pu dissimuler, même en y feignant une gaieté qui aurait eu tout l’air d’un masque abscons.
Les démons de l’écriture ne m’ont nullement habité durant cette époque difficile où je me laissais vampiriser par le silence, le non-dit, le non-acte. Au printemps 2014, néanmoins, dans un de ses sursauts redoutables que l’on doit à ce qui doit relever de l’instinct de survie, j’entrepris de préparer ma riposte. Non seulement l’ennemi invisible n’aurait pas ma peau, mais il me rendrait invincible. J’envoyais plusieurs CV, que dis-je ? Des milliers de CV auxquels on me répondit du bout du clavier. Des réponses bâtardes, sans cœur, desséchées, toutes similaires, sans mobiles valables, des réponses toutes faites et sans âme que je traitais avec mépris. On ne voulait pas me rencontrer, on avait préféré quelqu’un d’autre pour le poste ou bien il était trop tard, toujours trop tard, ou bien j’étais trop âgée, ou bien l’adresse était erronée ou le courrier n’était pas parvenu au bon destinataire… Il faut dire que mon parcours professionnel avait toujours été protéiforme, hors norme, laborieux et dense. Riche et réussi du simple fait de ma seule volonté, et non dû impunément aux hasards de l’existence.

J’avais aménagé plusieurs styles de CV, ceux-ci différaient par leur présentation, leur esthétisme, leur ergonomie et naturellement leurs contenus. Oui, j’avais déjà fait tous les métiers de chacun des secteurs dans lesquels j’avais évolué. Secrétaire de rédaction, assistante de direction, rédactrice tout court, assistante chargée des ventes quand ce n’était pas des voyages, forfaitiste, assistante d’édition, de communication, hôtesse d’accueil, le tourisme et l’assurance m’avaient, en effet, conté mille contrées dans lesquelles mon cœur et mon âme avaient allègrement voyagé. Jusque dans le milieu des affaires et de la finance, où je m’étais également tanné le cuir. Ainsi, les recherches d’emploi étaient multiples, les profils exagérément variés d’où des réponses à mes requêtes toujours aussi vaines. On ne dit pas assez ce désarroi qui confine à la perte de repère réelle dans lequel le demandeur d’emploi se sent toujours englué. On pourrait le comparer avec le marathonien, qui serait pris de malaise à mi-course, empêché de finir son périple sportif, gêné aux entournures par un événement implacable l’obligeant à faire du sur-place, ou l’empêchant proprement d’agir dans tous les sens du terme. Le demandeur d’emploi, ce n’est pas juste un individu ayant cessé une activité professionnelle mais un être qui est bel et bien anéanti par une subite paralysie matérielle qui, à défaut d’être fonctionnelle ou clinique, devient rationnelle. En demande de quelque chose. Lorsque ce « quelque chose s’évanouit » sous ses pas, anéantissant tous ses rêves, il sombre dans une frustration comateuse ne devenant plus que l’ombre de lui-même.

Un jour, pourtant, plus heureux que les autres, où j’avais repris du poil de la bête, en début d’année 2015 ; où après les fêtes je me sentais ragaillardie, requinquée, rebelle et révoltée, pleine de ces bonnes et légendaires résolutions de début d’an, le téléphone sonna à mon domicile. Je compris assez vite qu’il s’agissait d’un signe du destin, d’un truc excellent, un de ces « quelque chose » de pas ordinaire (ou extra-ordinaire) qui n’arrive peut-être qu’une fois. D’une chance à saisir (sans doute), dont il fallait (dont il faudrait) tirer le meilleur, la jouer opportune, et laisser dériver, laisser devenir, laisser faire pour s’éloigner enfin le cœur allégé et voir filer derrière soi tous ces résidus d’instants et moments avariés. Elle se présenta ainsi, simplement : c’était la directrice de l’agence Pôle-Emploi de ma ville. Fort aimable (le sourire s’entend au téléphone), elle voulait rapidement me rencontrer afin de voir comment il serait possible de m’intégrer rapidement à l’équipe de l’agence Cadres. D’autres quinquas avaient le même profil professionnel : nous étions des parents isolés ou vivant dans une situation privée difficile, avec enfants à charge, il y aurait donc deux ou trois rendez-vous d’affilée afin de déterminer les exigences du poste et les besoins conséquents des deux parties. Je ne me fis pas prier et acceptais de la voir vite, avec toujours ce sentiment intérieur, comme lorsqu’on joue au poker, que les dés étaient jetés et qu’il ne faudrait pas finasser... Il me fallait aller et partir avec vélocité, concision, battante, et sans plus une minute à perdre. Avec, on peut le dire, la rage au ventre harnachée, et le désir de bien faire porté en bandoulière.

Je fus embauchée quelques semaines plus tard, et débutai un CDD – contrat unique d’insertion d’un an, pendant lequel je devais occuper à temps partiel une double fonction : aider mes collègues le matin deux heures en Pôle-Appui, secteurréservé aux tâches administratives et traitement des dossiers des demandeurs d’emploi, et l’après-midi, recevoir les visiteurs (les Demandeurs d’Emploi ou DE dans le jargon) à l’accueil, afin de prendre en compte leurs demandes, considérer et recevoir leurs formulaires, constater l’avancement de leur dossier de recherche active de retour à l’emploi et gérer argumentaire et orientation physique des personnes vers les ateliers de formation. Un temps conditionnel m’était imparti pour ma propre recherche personnelle d’emplois, et il est le même pour chaque CDD (durée d’un an) embauché en qualité de CUI, qui continue d’être reçu par le conseiller/tuteur qui « s’occupait » déjà de son dossier avant qu’il pénètre les lieux pour cette durée déterminée d’un an (chaque mot est pesé et conserve son sens).
Je débutais à peine mais pris rapidement mes habitudes, et fis de ce territoire anonyme un lieu que je souhaitais habiter pour y drainer une certaine espérance et dans lequel je voulais laisser des traces, fussent-elles sommaires. Je refusais l’ennui, à quoi bon ! Et je me glorifiais plutôt de ce double profil – demandeur d’emploi/salariée qui me faisait opportunément retrouver l’ardeur de vivre. Avec ce nouveau pied mis à l’étrier d’un nouveau pan professionnel, j’avançais confiante, d’un étage à l’autre, puis à un autre, prenant possession des lieux et m’enrichissais, incarnée, tel un petit lutin vaquant de tâche en tâche. Le contact et l’approche de ces nouvelles personnes que j’allais côtoyer douze mois furent un régal.

J’avais déjà connu un premier licenciement économique en 1991 et une première époque de chômage mais celle-ci avait été de très courte durée. Je m’étais tirée d’affaire beaucoup plus vite de ce moment nauséabond en faisant une courte période d’intérim grâce à INF5, à Paris. Ainsi, il m’avait été valu de pénétrer les affres du milieu de l’assurance et de la finance, futur employeur qui allait, hélas, me sacrifier vint-cinq ans plus tard.

Mais revenons à Pôle-Emploi, où je fis la connaissance, en même temps que du service public, de ma chère collègue Félicité. Ce fut par l’intermédiaire du conseiller François que nous avions en commun. Bien que l’envie de nous connaître fût naturelle, cette entremise par notre tuteur nous rapprocha fortement. Celui-ci avait le don de faire se tisser les liens, il s’enrichissait de nos expériences passées et futures qu’il comparait et superposait les unes aux autres. L’art, la littérature et toutes ses approches diverses semblaient sceller à jamais notre amitié, et il est vrai – ce récit en est la retranscription la plus authentique – que nous cumulions les points de repères, les traits d’unions, les ressemblances, et les promesses les plus généreuses. Ces expériences entre-deux et conjointes sont des étapes valeureuses qui marquent les individus à jamais. Des points d’achoppement où se repèrent et se mesurent les acquis, où se diluent de nouveaux espoirs, où s’entrechoquent d’autres envies. Je surprenais de temps à autre Félicité, au cours de mon travail, à l’accueil, au sortir de l’ascenseur. Dans cette agence, ou plutôt dans ces deux agences établies sur trois niveaux, le dernier étage étant exclusivement composé d’autres collègues appartenant au secteur Entreprises, nous n’étions pas forcément amenées à nous croiser, sauf si nous nous rendions à ce fameux dernier étage afin d’entamer une conversation à l’heure des repas ou pour partager une simple collation. C’est ce qui arriva de temps à autre, et aussi quelques fois au rez-de-chaussée où je la trouvais remarquablement posée, à l’écoute, parlant avec circonspection, d’une justesse inouïe : toujours le bon dosage. Et croyez-moi, ce n’est pas si fréquent. Félicité est de ces belles personnes qu’on n’oublie pas. Sa personnalité est imposante, son sourire, sa grâce, sa vivacité, sa classe vous accrochent l’œil et l’âme d’emblée. Ce qu’elle dégage est assez inouï. On dirait qu’elle vous capture, qu’elle veut vous retenir. C’est peut-être cela la force, la puissance, cette joie de vivre que rien n’entache, et cette capacité de rebondir en dépit de tout. Grâce à elle, à sa lumière intérieure, à ses mots rassurants, à son capital distinction, et à sa grande acuité aussi, j’ai passé une de mes plus belles années professionnelles.

Le CDD démarrait sur les chapeaux de roue. Il y eût quelques séances de formation dans l’entreprise au cœur de deux sièges sociaux assez impressionnants à Noisy le Roi. En trois mots comme en cent, le CUI (Contrat Unique d’Insertion) est ainsi vite mis dans le bain de l’emploi et de la reconquête de l’emploi. A l’agence, c’est en quelques heures seulement que je fis connaissance du bandeau d’accueil et de quelques autres outils impérieux qui me permettraient de recevoir correctement les personnes. La maîtrise fut acquise en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Accueil conséquent et orientation vers la personne adéquate. Les individus qui coopèrent sont munis d’un badge électronique qui autorise toutes les allées et venues. Les autres (invités, visiteurs) rentrent simplement en respectant les heures d’ouverture et de fermeture de l’Agence. Pas de code ou d’interphone à l’entrée, il ne faut pas s’annoncer comme au parloir. À Pôle-Emploi, les hôtesses doivent être empressées afin de vous donner le sentiment d’être attendus. On vous prend en charge de suite, dès votre arrivée. Il me semble que le sentiment de proximité s’arrête là même si la bonne entente (et elle existe) avec bon nombre d’individus que l’on voit pour la première fois et avec lesquels on sympathise même ne corrompt rien. Trente fois par jour pendant douze mois, j’ai tâché de faire preuve de vigilance extrême – Pôle-Emploi est un territoire très sensible et stratégique – je me suis assurée de faire ce qu’il fallait, en enregistrant nom, prénom, et coordonnées, en notant les premiers rendez-vous, en cliquant sur le bandeau d’accueil pour annoncer l’arrivée d’une personne, en m’informant sur la validité du rendez-vous de ce nouveau visiteur, en étant polie quoique parfois exaspérée, en faisant patienter les individus. J’ai demandé beaucoup de papiers d’identité, des cartes d’identité, des passeports, des taxes de séjours, que j’ai systématiquement photocopiés et dont j’ai vérifié la légalité. J’ai souvent expliqué qu’un rendez-vous ne pouvait être consenti sans papier d’identité à présenter. J’ai souvent dû rappeler que la carte d’électeur, le permis de conduire, et les factures mentionnant le domicile, n’étaient pas des papiers d’identité. Oui, Pôle-Emploi est ce lieu où on vous demande de justifier votre identité pour assurer un bon suivi à votre dossier. Sans rendez-vous, on recueille les questions et le dossier.

L’hôtesse toute dévouée tente d’y répondre le mieux possible. Très souvent, le demandeur d’emploi se présente avec un dossier auquel il manque des pièces. L’hôtesse fait alors preuve d’un grand professionnalisme pour ne pas laisser en rade le demandeur démuni. Difficile pour celui qui a fait un long déplacement, et qui a perdu du temps dans les transports, de comprendre exactement ce qu’on lui veut, de démêler le vrai du faux. Toutes les requêtes éparses émanant de personnes haletantes, font naître de lourdes angoisses chez les uns et les autres. J’ai vu dans cette salle d’attente composée de deux tables rondes, de huit chaises, de deux petits bureaux avec ordinateurs, des individus effondrés, capituler, impuissants, démotivés. Fatigués. Psychologiquement et physiologiquement, ne sachant comment faire pour faire accélérer la procédure de retour à l’emploi. Combien de fois me suis-je « revue et lue » dans ces visages ! Indéniablement, c’était « moi » quelques mois plus tôt. Je me faisais l’effet que nous étions tous des patients attendant le médecin de famille, en quête d’un médicament miracle. Même salle d’attente, même toubib pour tous, même potion magique. C’est vrai, c’est ainsi que les choses se passent et s’organisent : le demandeur d’emploi est pareil au malade qui vient réclamer guérison. Il vient, confiant, consulter l’administration pour qu’une relation bienveillante s’établisse avec son conseiller. Dans sa requête, il demande à être pris en charge, et le conseiller est pareil à ce « médecin de l’âme » qui viendrait distribuer des soins, panser des plaies, afin de revaloriser l’ego déchu. Le demandeur d’emploi est en perte de narcissisme parce qu’à un moment donné, il a été rejeté. Par une entreprise qui a souhaité se débarrasser de lui. (Le licenciement est l’option la plus fréquemment répandue parmi toutes les personnes « pointant » au chômage). Cette situation intermittente est si désagréable à vivre pour lui que par la force des choses, elle ne peut se prolonger ad vitam aeternam. Il ne saurait être scellé de contrat à durée indéterminée avec l’incertitude, la déprime, le découragement, l’inaction.

Nous, les hôtesses, du rez-de-chaussée ou de l’étage, nous le sentions mieux que personne. La voix, la tonalité, la forme de la demande, le tout premier mot, la toute première phrase, tout échange, quel que soit sa nature, est un indicateur hors pair. La fragilité psychologique de ces êtres à la dérive cernée dans cette situation d’entre deux, à l’aune d’une vie –souvent - se lit immédiatement sur le visage. Le demandeur d’emploi attend qu’on vienne le chercher. L’attente ne dure pas, sauf exception. « Son » conseiller arrive et un échange s’établit alors. Le conseiller/rapporteur connaît bien sa mission, il ne néglige rien de ses prérogatives, son rôle principal va permettre de rebooster le DE et l’aider à sortir la tête de l’eau le plus rapidement possible.
Chaque agence a ses codes mais le fonctionnement global et la prise en charge reste cependant le même. On voit défiler un nombre incalculable de gens. Vingt-cinq au bas mot, par jour, et certains jours, c’est plus d’une cinquantaine lorsqu’il y a des ateliers de formation auxquels les DE auront été inscrits par leur conseiller. Il y a quelques personnes qui ne se présentent pas aux rendez-vous et c’est souvent sans raison particulière qu’elles ne viennent pas. Le dilettantisme, la désinvolture provoquent des situations malaisées ingrates pour le conseiller. À Pôle-Emploi, les temps d’échange et d’écoute sont limités. Une personne absente empiète sur le temps invisible que l’ « on » aurait pu consacrer à quelqu’un d’autre. On considère pour un premier entretien qu’un temps imparti de quarante minutes est suffisant. Pour les autres rancards qui suivront, un rituel rotatif est observé et il semble que vingt-cinq minutes suffisent à faire le point. Le nombre de rendez-vous d’un demandeur d’emploi avec son conseiller est très variable et un certain nombre de paramètres entrent en ligne de compte : le marché de l’emploi en lui-même, la volonté et la ténacité du demandeur à couvrir des requêtes sur le long terme, son cursus, ses dispositions psychologiques.

J’en ai vu certains craquer devant moi. Ou bien ils tempêtent, s’époumonent, perdent patience. Quelquefois, ils demandent un verre d’eau, se laissent déborder par l’émotion, incapables de contenir leur peine, leur désarroi. Ceux qui sont souvent revenus, et que l’on finit par connaître au sens le plus noble du terme, à force de les voir ne cachent plus leur malaise, leur ras-le-bol. Une énigme demeure et elle est au prix de cette aventure unique que j’ai vécue : comment parvenir à étancher la détresse ? Comment briser l’armure ? Comment rendre la dignité ? Comment suturer, panser les plaies, raviver l’espoir, faire quelque chose dont on se souvient et qui soulage de tout accablement, pour le meilleur à venir ? C’est la grande question.
Les médias ne disent pas assez – car tout n’est pas noir – que beaucoup de demandeurs d’emplois retrouvent du travail sur le long terme. Pas une semaine sans que cela n’arrive. J’en ai vu débouler certains qui étaient heureux de venir prévenir leur conseiller, que c’est au prix, certes, de nombreux rendez-vous avec différentes hiérarchies, qu’ils avaient réussi à reprendre une activité professionnelle.
J’ai quitté à regret Pôle-Emploi. Je suis restée viscéralement attachée à ce climat, et à cette atmosphère humaine, solidaire où j’ai vu des conseillers se soutenir et s’entraider. Je garde un excellent souvenir de ces moments-là.

Je ne reviens pas sur mes activités répétitives mais gratifiantes, et sur l’accueil des demandeurs d’emploi, qui se passait à l’égal de ma collègue Félicité, déléguée non-cadre. J’étais également en charge d’un certain courrier et de la gestion des mails à adresser la veille ou l’avant-veille au demandeur d’emploi qui avait rendez-vous. À l’Accueil, je m’occupais de positionner les fascicules informatifs de Pôle-Emploi destinés aux futurs candidats à l’embauche, du traitement des revues, de la gestion et de l’emplacement de tout livret professionnel mis à la disposition du public, et de la gestion des ateliers de formation. C’est là que je sympathisais avec Wilfrid et Reynald, que je ne remercierai jamais assez de m’avoir tant appris.
Parmi tous ceux que j’ai rencontrés dans cette mosaïque colorée et trublionne, j’ai croisé toutes sortes de gens issus de tous environnements. Un point commun entre tous les unit tous : c’est la domestication du rêve. D’un même rêve. Un rêve nouveau auquel ils s’accrochent. Un espoir qui surgit. Le rêve auquel on s’accroche, l’amère illusion qui renaît quand celui ou celle de conseiller (e) vous approche et semble vous donner la main, cette foi en l’avenir, qui, en dépit de la conjecture économique délétère, rend plus fort, plus acharné, plus coriace, et booste diablement vos leitmotivs. Oui, vous reprenez confiance vous-même quand vous rappelez ces gens pour qu’ils confirment leur venue. Vous savez que vous tenez bon, et que toutes les bonnes raisons d’espérer s’imposent.

Le matin, de 10 heures à midi, je revoyais mes CV, furetais la presse en ligne, interrogeais les sites spécialisés grâce, entre autres, à ce que m’avaient enseigné les journées de formation à Noisy le Roi. J’étais inscrite sur à peu près tout ce que le paradigme digital pouvait proposer en la matière. Mes propres recherches, fort actives, étaient autant rigoureuses que variables. Parfois, j’assiégeais de mes mails les employeurs du milieu littéraire, d’autres fois, je réservais mes lettres à l’environnement purement administratif qui m’avait façonnée durant plus de 20 ans. Alors que je cherchais à faire la synthèse de mes deux parcours, en vérité, je continuais, malgré moi, de me dissocier. Ce fut d’ailleurs la première remarque de mon adorable tutrice Jessica, lorsqu’elle me vit pour la seconde fois.
Ce double profil m’offrait un large panel de possibilités. Je me fichais des hypothétiques déconvenues, et je jonglais structurellement vis-à-vis des demandeurs, autant que vis à vis de ma hiérarchie, et vis-à-vis de mes enfants. Avant tout, ici, je mesurais les avantages, de retrouver d’un coup crédibilité et salaire, en évitant leurres et pièges de la précarité.
Chaque matin que je franchissais le seuil du premier étage, j’eus le sentiment de venir chercher quelque chose à conquérir, et d’être pétrie d’attentes. J’apprenais aussi à relativiser, à ne pas ronger mon frein sans arrêt. À force d’arpenter les couloirs et les escaliers qui me menaient à tous les bureaux, je marchais pourtant vaillante, assurée bien malgré moi d’en finir assez vite avec cette époque qui jouait les trouble-fêtes. Je ne savais plus quoi faire pour me convaincre d’hésiter entre deux comportements – l’un patient, l’autre, empressé. Je n’étais pas ici pour m’auto-censurer.

Le demandeur d’emploi de l’agence cadres ou non-cadres est traité avec équité, respect, et il est important de le préciser. On l’a dit, comme chez le médecin, son profil est examiné, réexaminé, et ce, à plusieurs reprises. On lui demande de se regarder fréquemment dans la glace, comme si lui seul avait la clef de sa guérison, ou comme s’il était atteint d’une maladie orpheline, objet de ses tourments, que d’aucuns vont tenter d’apprivoiser. Il tâtonne le DE, et il repart avec un nouveau diagnostic, rehaussé, confiant, il possède une méthode de recherche, d’apprentissage, pour gommer ou corriger des attitudes, on lui recommande des lectures, de nouveaux outils, pour observer, élargir son champ de connaissances, apprendre. Peu à peu, on le soigne. On soigne son déficit de confiance qu’on tente de compenser en faisant de lui un performer de la recherche d’emploi. Sur cette plate-forme que représente la précarité, il n’est pas seul à apprendre à (mieux) se vendre et toutes ces prérogatives sont essentielles à la bonne relation qu’il entretient avec son conseiller autant qu’à la suite professionnelle qui sera donnée à ses requêtes. Pôle-Emploi, un des rares lieux du service public où un tel respect de l’autre est observé. Où la discrimination est interdite, sous peine d’être gravement sanctionnée.
Un demandeur d’emploi doit signifier et prouver que sa recherche d’emploi est active. A contrario, on lui demande de dire qu’il n’a pas travaillé s’il n’a pas travaillé. Chaque fin de mois, à partir du 25, il s’actualise et il a quinze jours jusqu’à une date précise, pour exécuter cette mise à jour. De la sorte, il délivre un certificat de sécurité – une forme de blang-seing à Pôle-Emploi – une autre forme d’ « employeur », qui pourra lui verser ses allocations chômage.
Pour à peu près tout, et sur tout, il est inutile de tricher, de prétendre ne pas avoir travaillé, s’être fait payer au noir, ne rien déclarer ensuite… Pôle-Emploi finit par tout savoir, et le DE qui excelle à vouloir vous rouler dans la farine est radié sur le champ. Combien de personnes se sont présentées à l’Accueil brandissant une lettre écrite par la direction de l’agence, une lettre relativement menaçante dont les propos fort clairs assénaient une forme de mise en demeure ? Ceci est un avertissement.

Un avertissement donné avant radiation. Pourquoi ? Parce qu’un demandeur d’emploi se doit d’être joignable. Et il est censé se présenter où on l’attend. En effet, chaque manque, chaque carence est préjudiciable, puis pénalisable. On peut le déplorer : pourtant pour le respect de tous, il ne saurait en être autrement.
Etre demandeur d’emploi est un sacerdoce. Mais c’est aussi une opportunité enrichissante que de pénétrer un autre monde. Avoir exercé à Pôle-Emploi me fit comprendre combien j’étais partie prenante et engagée dans cette Odyssée humaine. Là encore, et Félicité la vaillante ne me contredira pas, j’ai assumé un très bon job. Le sentiment d’altérité est inégalable. J’ai parfois été confrontée à des situations houleuses du fait de la fragilité psy de certains, et je plongeai dans l’abîme comme l’on plonge dans un regard désespéré. Alors oui, une Odyssée. Non, pas comme dans les temps reculés grecs ! Ni cyclopes, ni sirènes, ni Circé, mais une odyssée humaine fait de pleins et de déliés, de monticules dans les replis de l’âme, de lignes droites, de déserts et de plaines qui vous menacent de cécité, de gouffres où l’on se perd, de méandres qui donnent le vertige. . Un voyage extraordinaire, dont on finit par sortir espérant voir le bout du tunnel.
Oui, A Pôle-Emploi, on découvre l’altérité, on apprend la tolérance, on revisite les notions humanitaires et l’engagement politique.

Je me serai bien vue poursuivre le voyage, j’aurais aimé en emporter quelques-uns avec moi, dans mes bagages. Fenêtres hurlantes, en toute liberté, nous aurions continué de pousser des cris d’espoir. J’aurais aimé que l’on me choisisse aussi pour guide, j’aurais accompagné d’autres « DE », j’aurai conquis une liberté nouvelle, bouclant la boucle, cohérente. Je serais restée impressionnée et jamais lasse par cette organisation tentaculaire et tous ces conseillers, errant comme des fourmis dans les couloirs. J’aurais pénétré un peu plus le sens de cette odyssée interne qui permet d’aborder tous les ressorts du bien et du mal, de la raison et la déraison. J’aurais aimé creusé davantage le désarroi des demandeurs d’emploi pour y trouver des réponses. J’aurais aimé passer le relais et continuer d’ouvrir des tiroirs pour y trouver d’autres histoires, les identifier, les superposer, les faire se croiser, s’entrelacer. Les apprécier dans toute l’étrangeté et la singularité que confèrent leurs situations échevelées. En capter le mimétisme. S’approprier leur sursis. Pour dire à jamais : « Je suis comme vous ».