Je conduis des travaux

Être conducteur de travaux à l’Office National des Forêts.

Témoignage recueilli par Pauline Miel.


Je ne sais pas ce qui m’a dirigé vers la forêt. Durant dix-huit ans, j’ai été ouvrier forestier (OF) sur la forêt de Rambouillet. Je dis « sur » car je pense au massif. Huit mois de débroussailleuse, quatre de tronçonneuse en enlevant les vacances. En tant que conducteur de travaux, j’ai une grande sensation de liberté alors qu’il y a beaucoup de cadres. Je suis très souvent dehors, c’est ce qui me motive.

Ce que j’ai fait

J’ai découvert l’Office National des Forêts (ONF) à l’occasion d’un job étudiant à l’été 1988. Le service DFCI (Défense des Forêts Contre les Incendies) avait besoin de renfort pour dégager la forêt de Rambouillet et surveiller les départs de feu du haut des tours de guets. Cela m’avait plu, comme première expérience. J’avais vingt ans, et l’envie de découvrir le monde mais j’ai dû faire l’armée pendant un an, c’était obligatoire à l’époque. Et avec le recul, j’y ai aussi fait des rencontres qui font réfléchir. Certains de mes coturnes ont pu s’extraire de conditions éprouvantes, ça leur a permis de voir autre chose.
À l’armée, je faisais de la musique, du saxophone pour être plus précis. J’ai joué durant seize ans, jusqu’en 2000. J’étais dans plusieurs groupes, on reprenait notamment le répertoire des Blues Brothers. J’ai également joué avec des gardes-forestiers guitaristes et un bûcheron batteur. Je ne résiste malheureusement plus aux soirées longues après le travail. Il m’arrive de ressortir mon saxo de l’étui, ça ne rouille pas le cuivre. On verra si j’ai encore du souffle, à la retraite.

Après l’armée et juste mon bac en poche, j’ai fait un BEPA (Brevet d’Etudes Professionnelles Agricoles) par correspondance. Cela m’a permis d’avoir un diplôme tout en travaillant à côté. Je n’avais aucune connaissance forestière particulière, j’ai appris sur le tas avec les anciens (comment couper, etc). Lorsque j’ai commencé, nous n’étions même pas mécanisés, on travaillait à la faucille – je ne suis pourtant pas si vieux ! Nous devions attendre que les gardes-forestiers (devenus agents patrimoniaux et depuis peu appelés techniciens forestiers territoriaux) nous amènent nos outils et viennent les décharger, nous n’avions pas de voiture de service. Une fois le casque sur les oreilles et la tronçonneuse dans les mains : tu es tout seul. Cela ne m’a jamais dérangé, cette sensation d’être un peu coupé du monde. Il faut avoir le caractère qui va avec.

À Rambouillet, la gestion forestière était divisée par groupe technique s’occupant chacun d’un morceau de la forêt. Pendant dix-huit ans, mon champ d’action était de 4 000 hectares sur 14 000 de forêt domaniale. Avec l’évolution de l’établissement, les paramètres d’activité se sont élargis, et au fur et à mesure nous avons travaillé sur l’ensemble du massif de 20 000 hectares. Je suis même intervenu sur d’autres massifs. C’était intéressant de comparer un peu, de naviguer, de ne pas être cloisonné à un seul secteur.
Quand j’évoque l’évolution de l’ONF, je fais référence à la tempête de 1999. Puisque tant d’arbres ont été détruits, plusieurs questions se sont posées : quelles sont les compétences internes ? Qu’est-ce qui est commercialisable ? Il y avait tant à faire, à éduquer, il a fallu tout réorganiser, relancer la formation et aller ailleurs. Cela a pris du temps, et c’est normal – l’agence travaux a été créée en 2007.

Avec l’équipe

Je suis conducteur de travaux (agent de maîtrise) sur les activités concurrentielles de l’ONF (exclusivement sur les réponses à marché, les appels d’offre et pour les particuliers ou syndicats de copropriété, etc.) et entrepreneur arbre conseil. Mon bureau est situé au siège de l’agence travaux à Saint-Cyr (dans les Yvelines). Lorsque je suis sur le terrain, je porte l’uniforme ONF (qui à mon sens déclare une autorité) et des chaussures de sécurité.

Je gère les actions d’une équipe de dix ouvriers sur les forêts domaniales (appartenant à l’État et dont l’ONF est le gestionnaire), départementales et communales en terme d’élagage sécuritaire. Mes zones d’intervention s’étalent sur plusieurs départements : le 75 (pour l’entretien des centres d’action sociale et de certaines copropriétés), le 78, le Nord du 91 et le 92. Cela peut s’étendre au 94 s’il s’agit de chantiers valorisants pour l’équipe – constituée de cinq élagueurs (dont un en inaptitude qui fait l’homme de pied et chauffeur poids lourd), deux apprentis, deux sylviculteurs de formation qui tondent, sécurisent chemins et sentiers hors forêt et un chef d’atelier qui s’occupe de la logistique (entretien des véhicules et petit matériel). Il me manque un chef d’équipe alors je sous-traite (pour tondre une grande surface quand nos équipes mécanisation sont occupées ailleurs ou sur les gros chantiers SNCF, par exemple).
Au sein du groupe, je fais attention à ce que personne ne s’isole et demande aux membres de l’équipe de me dire s’ils ont un problème. C’est la partie la plus intéressante mais la plus difficile à mes yeux ; même si j’ai reçu une formation en management, cela reste délicat. Je ne peux pas faire abstraction des fragilités des uns et des autres. Au moment de les faire monter en haut d’un arbre, je me demande s’ils s’ont bien aptes – pas physiquement, mais sont-ils bien concentrés ? Ils ne tiennent qu’à un bout de corde… Quand je ne vois pas un camion rentrer au dépôt, je ne peux pas m’empêcher de m’en inquiéter, c’est plus fort que moi.
Et même si je veille à ce que les conditions de sécurité soient irréprochables, il peut y avoir des accidents. Dans ce cas-là il faut être très réactif, appeler les secours, calmer les esprits, rassurer. J’ai eu deux accidents : je me suis coupé un doigt à la serpe (qu’on m’a repositionné à l’hôpital, je l’avais conservé) et je suis tombé dans un talus près d’une rivière, je me suis fait très mal au genou.

Chaque année, j’accueille des apprentis au sein de l’équipe. Parfois ils sont embauchés par la suite. C’est enrichissant pour l’équipe, je trouve. Ça crée des échanges, ça brise la routine. Dans un premier temps, ils se déplacent dans l’arbre et dans un second temps, apprennent à utiliser la tronçonneuse par rapport à la structure de l’arbre. Il y a plusieurs écoles dans la région (souvent les lycées agricoles proposent une certification de spécialisation en taille et soin des arbres) : à Saint Germain en Laye, à Paris, près de Rambouillet, à Bougainvilliers et en Normandie aussi. Pour nous, ce sont les plus proches.

Sur certains chantiers, c’est complexe de gérer les riverains en période d’élagage. Certains se garent mal et nous bloquent l’accès, d’autres nous invectivent parce que les machines sont trop bruyantes ou refusent qu’on abatte tel arbre auxquels ils sont attachés… Je compose comme je peux en m’efforçant de garder mon calme. Ce qu’on coupe, on le propose aux riverains si ça peut les dépanner ; quand ce sont de gros morceaux, on contacte la filiale Bois Energie de l’ONF qui fait venir des camions énormes avec une grue pour en faire des plaquettes forestières (ça va directement en chaufferie). Les tas de branches, on les évacue en camion bennes.
Il nous est arrivé d’intervenir sur des sites particuliers : élaguer les bordures des murs d’une prison. La forêt venait au ras de leur grillage. On était surveillés par les gardiens et la sentinelle du haut de la tourelle. On a entendu les cris du dedans, c’était à glacer le sang. Plus aucun d’entre nous ne parlait. Un chantier n’a jamais été aussi silencieux.

Avant de répondre à n’importe quel appel d’offre, je participe à un rendez-vous de chantier. De mon point de vue, un chantier commence à être gros lorsqu’il dépasse les dix jours consécutifs. Il faut toujours faire une visite en amont pour se rendre compte des situations : les rues peuvent être en pente et il faut pouvoir réserver le matériel nécessaire (nacelles, mini-pelles, tracteurs, camion, etc). Parfois j’ai jusqu’à six chantiers en même temps et je n’ai pas le don d’ubiquité !

Au quotidien

Je passe beaucoup de temps seul dans ma voiture hybride (à la qualité de silence incomparable et à la caméra de recul magique !) au son de Radio Tropiques. Dès que je le peux, je m’arrête dans un café. C’est un lieu social par excellence, ça permet de discuter autrement, d’apprendre sur la vie du quartier, de vérifier si l’on peut garer facilement un camion ou occuper une place de livraison le temps des travaux. Cela n’a rien avoir mais les aéroports aussi représentent le monde. Je trouve ça fascinant, pas le fait de voir décoller les avions, mais tous ces flux d’humains qui se croisent aux départs et aux arrivées. Ça peut contraster avec le fait d’être isolé en forêt, je sais !

Au bureau, j’utilise les données de Google Earth et les outils ONF grâce auxquels je réalise des plans très précis et visualise virtuellement un espace géographique. Cela me permet d’estimer le nombre de jours d’intervention de l’équipe et de réaliser un devis pour les clients. Avant chaque envoi de devis, la phase de préparation est capitale et chronophage ; elle conditionne la réussite d’un chantier.
L’équipe embauche à 7 heures. Il faut que je sois là avant pour sortir les fiches de chantier, donner les dernières consignes et les plans que j’ai préparés. Je me déplace aussi avant d’envoyer une équipe en urgence, pour des arbres tombés sur les bords de routes. Parfois les urgences n’en sont pas. J’estime le besoin de main d’œuvre pour ne pas faire perdre du temps à mon équipe ou les mettre dans une position délicate.

Je contrôle régulièrement l’entretien d’espaces verts des postes GRT gaz (au Plessis-Robinson, notamment). À l’intérieur, peuvent se trouver des haies, de la pelouse, des aires gravillonnées. Et les herbes sèches sont gênantes en présence de gaz… J’utilise un appareil qui détecte le gaz, c’est un sauveur d’hommes. Je dois faire attention à ce que les arbres ne se mêlent pas aux lignes téléphoniques et vérifie aussi l’extérieur.
Je participe aussi à l’entretien de la végétation sur les voies de la SNCF. La nuit, quand plus aucun train n’est en mouvement, on enraille des machines. Elles ont soit un broyeur pour broyer la végétation, une pince comme un gros sécateur qui prend un arbre, le pince et le coupe. Ce que la machine ne peut pas faire, une équipe le réalise en manuel lorsque c’est trop près du grillage. On élague des arbres au-dessus des fils électriques car une nacelle ne passe pas, c’est trop haut même avec une nacelle de vingt mètres.

À Viroflay, je fais un suivi annuel du chêne de la Vierge dont l’âge est antérieur à 1800. En le surveillant, je constate qu’il commence à dépérir : il perd en vigueur et en vitalité en haut. Grâce à l’aide d’experts, on a rajouté des couches de copeaux au sol pour éviter un quelconque tassement et lui apporter des nutriments. Nous accompagnons sa fin de vie – c’est comme nous, c’est pareil. Ce chêne est de moins en moins feuillé sur le haut, il fait tout un houppier en bas (l’ensemble des branches, leur forme). La pose des cordes et câbles, c’est du haubanage, ça permet de retenir une branche et de donner un mouvement uniforme à l’arbre quand il bouge. Les arbres magistraux, ce sont des sujets, des individus en eux-mêmes. Ça m’émeut encore plus que la forêt en elle-même.
Avec le réseau arbre conseil d’Île de France, on organise des demi-journées d’entraînement à la reconnaissance botanique. Ce sont des formations internes permettant d’entretenir nos connaissances sur les essences, leur évolution. Cela crée de la cohésion entre nos services.

Sur cette avenue versaillaise, sont plantés des tilleuls, des arbres d’alignement. Ils sont un enjeu sécuritaire pour les bâtiments, routes et infrastructures. C’est taillé bien carré. Pourtant, il faut savoir qu’un arbre ne se taille pas. Génétiquement, il est programmé pour faire une telle hauteur, une telle forme. Il ne peut pas être coupé dans tous les sens ; plus on y touche, plus on multiplie le problème. Les villes commencent à réfléchir autrement. Un arbre n’a pas besoin de nous (comme la forêt), il réagit et adapte ses fonctions mécaniques aux contraintes qu’il rencontre (vent, manque de lumière, bâtiment, etc.)

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J’ai tout le temps la tête en l’air ; les arbres, je ne peux pas m’empêcher de les regarder. Il y a pire, non, comme déformation professionnelle ? Je ramasse des feuilles aussi parfois. Dans ma voiture, il y a des graines d’eucalyptus trouvées au Portugal. Je repère également tous les petits chapeaux qui indiquent les voies sous-terraines de canalisations : jaune pour le gaz (repérables sur Google Earth), rouge pour Total, blanc pour Trapil (ça vient des raffineries du Havre). Mon œil s’habitue à ce que je vois tous les jours. Mon milieu professionnel, je le connais par cœur. Je perçois immédiatement la moindre tâche illogique dans le paysage.