Dans les torrents

Être responsable territorial RTM à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je monte souvent au torrent de Boscodon, un des plus réputés d’Europe. La forêt domaniale du même nom est en train d’être classée forêt d’exception (il y a six forêts labellisées sur les dix-sept candidates en France). Une des raisons est la présence du torrent, justement. Et là c’est mon domaine. Les grosses pierres peuvent être déplacées par une crue, cela arrive très souvent. Même si on dirait qu’il n’y a pas d’eau, une crue peut déplacer un bloc de 500 tonnes. Je serais venu ici, à la place d’Embrun, il y a 10 000 ans, j’aurais 500 mètres de glace sur la tête. Et à l’ère secondaire, il y a 60 millions d’années, c’était un océan…
Au niveau national, il y a 19 000 ouvrages domaniaux de prévention contre les risques naturels, une grande partie est liée à la correction torrentielle. Ceux que nous réalisons sont conçus pour pouvoir protéger, il s’agit de barrages et de digues. Je surveille chaque bloc. Tout barrage, même intermédiaire, a son importance.


Je viens d’un milieu rural en Mayenne, mes parents étaient instituteurs laïcs. J’ai eu mon bac agricole à Laval puis j’ai fait une fac de biologie/géologie à Rennes. C’est là que j’ai rencontré une bande d’amis dont l’un préparait le concours externe de l’ONF. C’était vraiment des naturalistes, passionnés de forêt, d’oiseaux ; à l’époque je n’avais pas cette fibre ! Avec eux, on ne s’est jamais quittés, on vient de fêter ensemble nos soixante ans. Il y a quelqu’un d’autre qui a traversé une grande partie de ma carrière forestière : ma compagne, Colette. Nos chemins se sont croisés lors d’une manifestation anti-nucléaire – j’ai toujours eu mon côté écolo. Elle a un gîte d’étape et de séjour dans le Queyras, la Fruitière. Je l’aide parfois pour faire la vaisselle le soir lorsqu’elle est débordée.
J’ai deux fils qui vivent aussi à Embrun, ils ont étudié ici – il y a un lycée général, un BTS tourisme et un lycée professionnel qui forme aux métiers du bois (menuiserie et charpente) et du ski, j’ai été longtemps au conseil d’administration. L’aîné est moniteur de ski aux Deux Alpes et le second pisteur et codirecteur d’un évènement sportif et musical : la Outdoor Mix. Cette année, il a rassemblé 50 000 personnes à Embrun ! Quand on pense qu’on est 145 000 à vivre dans les Hautes-Alpes, qu’on est 20 au km² et que c’est le troisième département le moins peuplé de France… Ce n’est même pas un arrondissement de Paris !
Je fais beaucoup de ski l’hiver. Avant, j’étais plutôt branché ski de piste et de fond ; maintenant je fais du ski de randonnée, carrément en montagne. J’ai conscience du danger et connais les risques, avec toutes les limites que cela peut avoir lorsque l’on fréquente la montagne.
Je me bats contre le nucléaire depuis toujours. En 1978, à vingt-trois ans, j’avais participé à création d’un comité à Chinon. À partir de 1983, je me suis présenté à différentes élections. Depuis 1977, je suis syndiqué au SNUPFEN Solidaires. En 2011, j’ai arrêté la politique pour me concentrer sur d’autres engagements, comme la Société Alpine de Protection de la Nature où je fais partie des commissions préfectorales (à titre associatif sur mes jours de congé, je précise). Je ne vais pas beaucoup au bistro, seulement pendant les élections car c’est là où les citoyens et candidats se rassemblent. Pour la comprendre, il faut bien l’entendre, la rumeur du monde…

Depuis 1977, je travaille à l’Office national des forêts (ONF). J’ai passé le concours externe d’agent technique forestier de l’ONF [qui a remplacé les Eaux et Forêts, une des plus anciennes administrations en France qui existe depuis 1346]. J’ai eu mon premier poste à vingt-deux ans en Forêt Domaniale de Chinon. Je vivais dans une maison forestière où il y avait un terrain avec des animaux et un potager. J’allais chercher le lait tous les soirs à la ferme d’à côté. Pendant mes congés, je faisais les vendanges – j’ai toujours des liens avec certains viticulteurs. Sept ans plus tard, je suis devenu technicien chargé d’études à Briançon, au service de gestion ; puis je me suis installé à Embrun pour devenir cadre technique au service RTM (Restauration des Terrains en Montagne). Je vis dans une maison forestière en ville, elle a été construire en 1943, je suis le quatrième occupant et celui qui y sera resté le plus longtemps. Mon bureau est au rez-de-chaussée, il est resté dans son jus.

Le service RTM a deux Missions d’Intérêt Général (MIG) : pour le ministère de l’agriculture où il faut surveiller et entretenir les ouvrages domaniaux de l’État ; pour celui de l’écologie où il est question d’actualiser une base de données renseignant les circonstances de la moindre crue ; enfin la gestion de tous les phénomènes naturels liés à un dysfonctionnement météorologique. Pour faire simple : beaucoup de pluie, ça donne une crue ; beaucoup de neige, une avalanche.
Dans un torrent, ce qui nous intéresse, c’est le transport des matériaux (une crue décennale peut transporter 100 000 m3 de matériaux, une crue centennale 400 000 pour le torrent de Boscodon). Le temps de retour + la quantité = aléa. En bas, l’enjeu représente tout ce qui est social (routes, villages, etc.) Il est plus ou moins vulnérable, ça le définit. En toute logique, un camping est plus fragile qu’une maison en béton armé. Quand un aléa rencontre un enjeu, ça provoque un risque naturel. C’est une question de confrontation. On définit l’aléa par l’ampleur du phénomène et son temps de retour.

En hiver, j’effectue des prestations spécifiques : je contribue à la réalisation de l’Enquête Permanente sur les Avalanches (EPA) – ici, cent couloirs avalanche sont répertoriés. Mon collègue forestier va dans les stations de ski, remplit la fiche et me la transmet pour que je coordonne toutes les données de mon secteur. Nous devons vérifier l’opérationnalité du plan d’intervention de déclenchement d’avalanche. Je suis artificier avalanche, cela va sans dire, et me rends notamment à la station des Orres, des permanents s’occupent des remontées mécaniques et les font fonctionner de 9 à 17 heures. Quand il n’y a pas de neige là-haut, elle est artificielle.
Je collabore avec les techniciens et ouvriers forestiers (OF) des environs ainsi qu’avec le Service Départemental RTM à Gap où se trouvent le chef du service, les ingénieurs, des techniciens au bureau d’études, une géologue, un hydraulicien ainsi que des secrétaires administratives. Le principe du double regard étant de rigueur au service, je consulte ces derniers, mais ça passe par mon regard au départ. Je suis également responsable du groupe de travail ouvrage bois national.
Je commande les travaux et les dix OF les réalisent. Ici, au service RTM Hautes-Alpes, nous sommes quatorze – c’est un des services les plus importants avec l’Isère et les Alpes de Haute Provence. Je suis responsable territorial de l’Embrunais. Je suis davantage dans le béton, la pierre et les ouvrages bois que la sylviculture, et ce depuis longtemps déjà.

Il y a trente ans, nous, forestiers RTM, étions en pleine culture du béton. C’était propre aux Trente Glorieuses. Je ne suis pas opposé au béton armé mais je me suis aperçu que mes prédécesseurs faisaient des ouvrages en bois qui avaient les mêmes fonctions et j’ai décidé de les remettre au goût du jour – je n’ai rien inventé, ça vient des Gaulois, ce sont des techniques et non des finalités. Souvent il y a des alternatives au béton dans notre corps de métier, pourtant jusque dans les années 90, il été considéré comme irremplaçable.

Mon domaine

Je m’occupe des avalanches, des glissements de terrain, des chutes de blocs, des crues torrentielles et de l’érosion. Le plus gros de mon travail, c’est faire en sorte que les Missions d’Intérêt Général (MIG) soient appliquées sur mon secteur. L’appui, la maîtrise d’œuvre, le soutien aux collectivités territoriales viennent par la suite. Le maître d’ouvrage, c’est la commune qui est propriétaire et finance les travaux. Le maître d’œuvre est payé par le maître d’ouvrage pour concevoir et suivre les travaux. Ensuite l’entrepreneur réalise les travaux.
Je dois aussi cartographier les aléas sur mon secteur. C’est la base de mes actions. Après j’ai ajouté des choses à cela qui sont liées aux ouvrages bois.

Ici, le service RTM de l’ONF est quasiment maître d’œuvre de tous les travaux liés à la prévention des risques naturels. Comme je suis là depuis très longtemps, j’ai des liens particuliers avec les élus, on finit par bien se connaître, que l’on soit d’accord ou non d’ailleurs.
Certains ouvrages peuvent coûter jusqu’à 1,5 million d’euros, s’ils ne sont pas entretenus, c’est dommage ! J’ai proposé à la communauté de communes de l’Embrunais de réaliser une convention de surveillance et diagnostics des ouvrages communaux – c’est dans mon temps de travail. Je connais mon secteur par cœur, c’est un peu mon jardin et j’ai surveillé les travaux de réalisation depuis trente ans, alors autant que ce soit moi qui m’en occupe…
Je fais également un diagnostic annuel des ouvrages domaniaux. Tous sont numérotés et répertoriés sur le système d’information géographique (SIG). Mon successeur aura moins de mal à les trouver que moi ! Après, ça m’a fait connaître le terrain, j’ai fait tous les torrents. On refait régulièrement des pierres de couronnement, ça protège le barrage en béton contre l’abrasion des matériaux. Le granit, c’est la pierre la plus adaptée. Parfois, on vient réparer des ouvrages à l’aide de 4x4 ou d’hélicoptères quand ils sont trop inaccessibles. Je m’occupe de l’ensemble de l’entretien sur mon secteur.
Pour tous les ouvrages bois, on utilise le mélèze, c’est un arbre résistant et durable (comme le chêne ou le châtaigner) et adapté à l’altitude et à la lumière. C’est par ailleurs le seul résineux qui perd ses aiguilles, c’est un arbre à feuilles caduques (alors que le sapin est à feuilles résistantes). On revient sur des techniques douces et modernes, sur tout ce qui est biologique.

La tenue de travail forestière je trouve cela normal de la porter pendant le service, cela permet aux personnes fréquentant la forêt de m’identifier. Je suis assermenté et exerce certaines fonctions de police judiciaire pour tout ce qui est lié à la chasse, la pêche et au vol de bois. Le dernier PV que j’ai dressé date de 1986 et j’ai dû faire une seule saisie de toute ma carrière – il y a les saisies intellectuelles où il suffit de décrire les infractions et les réelles où il faut porter au tribunal l’objet du délit (des tronçonneuses, par exemple). J’étais armé mais j’ai rendu mon pistolet, ça m’angoissait et je ne l’ai même jamais sorti de ma maison forestière.
Mon poste est un poste à profil. Il faut avoir une pratique montagnarde été comme hiver : savoir skier, être capable d’évoluer sans personne, c’est ce qui me plaît. Des incidents en montagne, j’en ai eu : c’est vite fait de se casser la figure. On a des radios qui permettent d’alerter les secours. Et c’est précieux parce que mon portable ne capte pas partout.

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J’ai passé douze ans à réaliser une plage de dépôt afin de stocker les crues du torrent de Sainte-Marthe. Pour ce projet dont la commune d’Embrun était maître d’ouvrage et nous maitre d’œuvre, j’ai fait cinquante et une réunions de chantier uniquement pour la troisième et dernière tranche ! Les riverains pouvaient participer et exprimer leurs inquiétudes. Pour arriver à notre but, on a rectifié le torrent et on a même fait le pont. Avant le torrent faisait un S et maintenant c’est la route – ce qui est plus logique pour l’écoulement des eaux.
En ce moment, les deux OF sont en train de réparer la cuvette de l’ouvrage de correction torrentielle qui est le barrage numéro 5 du torrent de Boscodon. L’année prochaine, il y aura 100 m² de joints à faire. Une des bases de mon travail est de venir régulièrement voir les ouvrages pour prévoir les travaux. J’emprunte des sentiers de visite d’ouvrage (souvent raides et exigus) qu’on entretient aussi sinon on ne peut pas accéder aux ouvrages. Ils ne sont connus que par les forestiers.

Je m’occupe du plus gros ouvrage bois de France : 380 m3, 32 mètres de long, 5 de haut et 3,50 d’épaisseur ! C’est dans un affluent du Boscodon et la prise d’eau d’un canal vital pour l’agriculture locale et la région, il alimente la commune des Crots. Pour un ouvrage proche de celui-ci on a descendu un câble qui a traversé toute la vallée avec lequel on a achalandé tout ce dont nous avions besoin : béton, ferraille, coffrage. Il y avait une pelle araignée pour mettre tout en œuvre, pas besoin de piste pour descendre. Autour, c’était une ruine, pas un seul arbre ne vivait ; c’est vert maintenant. On a fait de la revégétalisation et en quinze ans, on arrive à une forêt. C’est toute l’action RTM, on est dedans. Pour imiter la nature, on a repris les essences endogènes (déjà existantes) : aulnes, pins sylvestres, épicéas, argousiers, etc. C’est à la fois un ouvrage bois de génie biologique (revégétalisation) et civil (pour empêcher que l’eau stagne) qui a une durée de vie de quatre-vingt ans s’il est convenablement entretenu. Les bois de cuvette en haut sont amovibles. Ils sont faits pour protéger les bois de structure contre l’abrasion liée au matériau. C’est pareil pour le béton : on met des pierres de granit. Si on n’entretient pas, c’est le corps de l’ouvrage qui va être abîmé. On fait aussi des contre-barrages pour limiter la hauteur de chute d’eau de l’ouvrage amont. L’ouvrage a été rempli par le torrent. Parfait.

Transmission

Je m’intéresse beaucoup à l’histoire depuis tout gamin, qu’est-ce que j’en ai lu des livres sur tous les sujets ! Au fil du temps, j’ai constitué une sacrée bibliographie. Je donne des conférences ayant pour thème : « L’histoire de la restauration des terrains en montagne et le temps de forestiers (1827-1914) ».

J’ai commencé par de petits ouvrages bois et maintenant je suis un des experts au niveau national. J’ai organisé des formations en Guadeloupe, Nouvelle Calédonie et je pars bientôt à la Réunion pour faire le premier ouvrage bois de génie civil suite à l’invitation de mes collègues.

De mai à juin puis en septembre, je suis aussi formateur au sein de l’ONF. J’organise des stages sur des sujets comme la maçonnerie (avec des journées pierre sèche : initiation à la taille de pierre et rénovation d’un mur de pierre sèche à l’abbaye de Boscodon ou de chaux), les ouvrages bois, la revégétalisation ou encore la rénovation et l’entretien des sentiers. Les stagiaires, essentiellement OF, sont hébergés au centre de vacances du Chadenas (ouvert toute l’année, c’est bien pour l’économie locale). J’ai participé bénévolement à construire l’amphithéâtre en ouvrage bois. Ça durera peut-être moins que Rome mais je suis fier du résultat.

Comme on est tout près de l’Italie, je travaille en lien avec les forestiers italiens, la région de Piémont, l’école polytechnique de Turin, la faculté de Turin et une vallée pour mettre un point une norme autour des ouvrages bois et de leur utilisation. Et si cela marche, ça clôturera ma carrière. J’ai été à l’initiative du retour des ouvrages bois et espère finir avec ce programme européen INTERREG (programme européen visant à promouvoir la coopération entre les régions européennes).

J’ai commencé agent et je finis cadre technique, grâce aux concours. Quarante-deux ans de carrière à l’ONF : c’est une bonne partie de ma vie, quand j’y pense. Je pars à la retraite dans deux ans mais comme j’ai toujours été dans le milieu associatif, je n’ai pas peur du vide. Ma femme et moi préparons une nouvelle vie et nous projetons d’acheter une maison à Embrun, peut-être dans le nouvel éco-quartier, encore à l’état de projet.
Je partage mon temps de travail entre le bureau et le terrain mais je suis surtout complètement accroché à mon territoire. Savez-vous qu’Embrun est une des villes les plus ensoleillées de France et qu’il y passe un des deux seuls trains de nuit ?