Le corps du vieux

À la fin.


Rien à faire, tout a disparu. Ni la voix, ni la démarche, ni même – et c’est le plus vertigineux – le regard ne lui rappellent rien. Seul un éclat d’humour, parfois, vient redonner au vieux une couleur connue qui le sauve alors, juste une fulgurance, de l’équarrissage aléatoire qu’il doit endurer. Il se croit mort depuis trois ans. Ressuscité parfois, mais mort à nouveau quoi qu’il en soit. Il s’indigne : pourquoi les morts n’auraient-ils pas l’opportunité d’assister à leurs propres obsèques ? Il a pourtant tout prévu : cercueil, durée d’exposition du corps, crémation, lieu de dépôt de l’urne. Il a fait jouer la concurrence entre les différentes sociétés de pompes funèbres de la ville. Il a choisi la moins chère, qui offrait toutes les garanties, sauf satisfait ou remboursé. Bref, il est paré à chaque éventualité. Il demande régulièrement à l’épouse :
– Je suis mort, là ?
– Non, sinon tu ne dirais pas de telles bêtises.
– Pourtant, j’étais mort, il y a deux minutes, j’en suis sûr.
Silence. Que répondre à un homme qui se croit trépassé, rêve la mort, la demande, en revient, sans jamais pouvoir la déjouer ?

L’épouse

C’est l’anniversaire de l’épouse. Soixante-dix ans. Le vieux en a parlé tous les jours la semaine passée. « C’est aujourd’hui ? » Puis le lendemain : « Cette fois-ci, c’est le bon jour ? » Le moment venu, il oublie… Il va bien, il a même des envies, une réunion où il décide de se rendre, la première depuis des mois. Son fils l’y conduit. L’épouse attend, se tait, préfère ne pas lui rappeler la date, pense l’épargner d’un remords qui viendrait entacher l’inattendue et soudaine allégresse de ce lundi. Alors elle ne dit rien. Elle le protège. Elle fête son anniversaire seule avec le téléphone, longuement, la famille, les amis fidèles aux dates mais pas au reste, les sœurs, le frère qui ne parle jamais donc la belle-sœur, les enfants. Elle bavarde en douce avec son petit monde. Elle préserve le vieux de son propre mal, comme elle le ferait avec un enfant. Elle est au bout du rouleau mais elle a raison, approuvent les autres au bout du fil.

La fille est là quelques jours, avec ses trois enfants. La maison revit. Les chambres, à nouveau, s’emplissent de rires, de chamailleries. Les cris exaspèrent le vieux. Néanmoins, il est content. Quelques mois plus tôt, il pleurait en les voyant, « parce que je vais mourir ». En vie, il l’est toujours, et souriant cette fois-là, même quand le volume sonore dépasse l’entendement.
Le lendemain est un désastre. Le fécalome – joli mot pour de la merde – qui le tourmente s’évacue. Il y en a partout. L’épouse est furieuse : poussé par la douleur et la déraison, il a tout tenté à la fois, les laxatifs, le lavement. Il désobéit et c’est elle qui paye. Elle lave le tout. La fille ne peut pas l’aider. C’est à cause de l’odeur, qui la repousse, la paralyse, elle qui a langé sans ciller de nombreux enfants (dans sa tête, pour langé, elle a écrit mangé). Il est devenu impudique. De ses petits piétinements, il se glisse en slip hors de la chambre. Ses fesses sont à moitié dévoilées. Il sent le pipi. Ses pansements aux pieds pendouillent. La fille lui tend sa robe de chambre :
– Pourquoi veux-tu que je mette ça ?
– Parce que tu es en slip, papa !
– Je suis bien comme ça.
Elle n’est pas gênée par la nudité de son père, mais par sa nouvelle et naïve propension à l’obscénité. S’il se voyait… En ce cas, elle repose le peignoir et va s’asseoir en souriant.

Il tombe souvent. Par miracle, il ne s’est pas encore blessé sérieusement. Les escaliers sont ses ennemis. Il atterrit toujours sur la face, le nez, les dents, l’occiput. Ses pertes d’équilibre, qui signent la maladie, sont brutales, irrépressibles. Cette fois-là, il fait du feu. Il a toujours aimé brandir son briquet : les vieux journaux, les branches coupées, les herbes sèches, les papiers oubliés. En famille, on le surnomme le pyromane. L’épouse lui a bien sûr défendu d’embraser quoi que ce soit. Il se rebelle, il est têtu. Il veut, surtout parce qu’elle ne le veut pas, poursuivre sa lubie. La fille le surveille de loin. Décide de ne pas le dénoncer. Il enflamme des brindilles, regarde le feu prendre, et tombe dedans. Il casse ses lunettes, se blesse le nez, s’égratigne le bras. La fille crie aux enfants de l’aider, Grand-Père est tombé ! On a du mal à le relever, on n’a pas la technique. On en rit presque. Un des garçons flanche, s’affale dans l’herbe, le vieux par-dessus lui. Ce dernier s’en sort bien comme à son habitude. Il trouve même la force, joue râpée et t-shirt déchiré, de faire son sourire de garnement. L’épouse se fâche. La fille fulmine en l’observant. Le vieux saigne et l’épouse tonne : « Je t’avais dit… » « Change-toi », ordonne l’épouse, « tu es sale ». Elle n’hésite pas à le lui dire.
Elle ose tout avec lui. Il est devenu son petit. Elle a enfin un rôle. Elle n’est plus seule, l’épouse. C’est lui qui a besoin d’elle. Il a oublié le dehors, les gratifications, les rôles de roi. Il est tour à tour le petit prince ou le vilain canard. Il refuse de se changer, question de dignité. Ses cheveux sont gras, hirsutes. Il a un chausson et une basket. Des taches sur le pantalon.

« Pourquoi ne l’envoies-tu pas en Suisse ? » L’amie anglaise brandit cette idée avec naturel. La fille ne savait pas que chez les cousins helvètes s’était développé ce tourisme de la mort, ces voyages sans retour vers la délivrance. L’on y assiste le suicide des malades incurables. Si tu refuses les soins, il faut aller jusqu’au bout, » déclare la fille. Il en convient, s’intéresse à cette euthanasie organisée, avoue son incapacité à se donner la mort malgré son désir omniprésent. La fille promet de trouver des renseignements. Elle en parle à l’épouse, horrifiée. « Ah non, quand même ! » s’insurge cette dernière dans la panique de la solitude à venir.

Aujourd’hui l’épouse a du mal à se lever. Elle se dit que la journée ne vaut rien, elle rêve de se rendormir, de tirer un trait. Le courage manque. Peut-être faudrait-il revoir le psychiatre, reprendre ces antidépresseurs, trouver un moyen de se consoler. Le vieux, après des années de lutte, a accepté qu’elle fasse chambre à part. Il est dans son lit, encore profondément endormi. Il n’a pas entendu sonner le pilulier électronique. La prise de huit heures est manquée. Tant pis, soupire l’épouse. Elle le regarde dormir. Au moins est-il là. Ses yeux contemplent la vulnérabilité qui auréole le corps affaibli. Elle ne sait, de l’amour ou d’une miséricorde défensive, ce qui lui étrangle le cœur. Puis elle va se recoucher, incapable de se borner à vivre sa vie, trop lasse pour s’en inventer une autre.
La fille observe les mains tremblantes. Elle soutient le vieux par les aisselles. L’épouse, quant à elle, le tire par les avant-bras. Il piétine. Il est bloqué. Il est off comme on dit dans le milieu (médical). Incapable de maîtriser son corps, d’être aux commandes, d’aller de l’avant. Il sourit, glousse presque. La fille prend la place de l’épouse, qui relaie à son tour sa prise sous les bras. Elle est face à lui à présent, les yeux dans les siens rigolards. Elle voit les trous laissées par les dents tombées, baisse les yeux, considère les orteils tordus, les escarres au talons, le peignoir ouvert sur le change-complet taille L super absorbant. Elle encourage et se dit, comme si c’était une découverte : papa. (Il faut préciser, ainsi ce sera dit, que la fille a longuement hésité avant de commencer à écrire papa, pour ne pas avoir à en payer le prix).

« Il me harcèle, » pleure l’épouse. Il passe les bornes, l’insulte, la soupçonne, la cherche, n’y tient plus, s’y perd, la cherche. Passe les bornes, divague, la trouve. Elle part. Elle l’abandonne, se réfugie à la campagne, dans leur maison de toujours. Elle fume, tente de remettre en place son souffle. Lui se couche, saisit le téléphone, appelle (quand il y arrive encore) enfants, amis, voisins, tous azimuts. Appelle. Le vieux téléphone à la fille. Première sonnerie, suivie d’un blanc. Puis à nouveau, elle retentit. La voix est fragile. Mais il a réussi. « Je fais des progrès, » soupire-t-il en guise de bonjour. « D’un autre côté, j’empire. C’est bizarre, non, aller mieux et aller moins bien en même temps ? » L’échange est lourd, impossible. Le but est de téléphoner, pas de converser. De dire je t’aime je t’embrasse fort et tout le monde très fort. La fille est minée quand elle raccroche. Elle l’imagine, seul, pleurant presque, fermant les yeux devant l’éclat émoussé de ce qui fut du jour.

Il veut bien être pris pour un malade, mais pas n’importe lequel : celui qu’on veille, qu’on chouchoute, dont on guette les gestes, les couleurs, le sommeil. Celui qu’on ne quitte jamais, qu’on emporte en pensée de peur de ne pas le retrouver. Etre le centre du monde quand le sien a disparu.
Mais l’épouse a besoin d’air ; elle va dehors, elle laisse ce silence entre eux derrière la porte, elle s’habille, se parfume, prend un chewing-gum Elle se dit qu’il est l’homme qui lui reste. Quand elle fuit, lui ne ressent qu’une vérité, celle de ne pas être le seul. « Tu as un amant. Salope ! » Il regagne le couloir mais revient sur ses pas. « Pourquoi me fais-tu ça ? Qu’ai-je fait pour mériter pareil outrage ? » La rage est tenace, lancinante, évacuée par bribes : insultes, reproches, menaces.
À nouveau, elle claque la porte. Le laisse. Jamais il ne l’en croit capable. Il reste bouchée bée, interdit.

Au petit déjeuner, l’épouse s’aperçoit que la main gauche du vieux est tombante. Elle lui demande d’essayer d’attraper sa tartine. Il n’y parvient pas. « Lève le bras ! » Son geste est entravé. Elle repense à la sueur qui le couvrait au réveil. Elle tente de joindre un médecin familier, en vain. Il faudra six heures avant qu’elle n’entende au bout du fil la voix d’un interne lui enjoignant d’aller derechef aux urgences. Le vieux refuse. « C’est reparti ! Tu veux encore te débarrasser de moi ! Foutez-moi la paix. De toute façon, je suis fichu ! » Et il se couche. L’épouse capitule. Décide de retenter sa chance plus tard. À 19 heures elle appelle à table et là, il veut les urgences. On y va donc. « A.V.C. ». Ils le gardent. Une nuit pour commencer. Il faut surveiller, on ne sait jamais. Finalement le vieux reste une semaine, avec scanners à répétition. On attend, après la première vague, un tsunami. Mais rien. L’épouse aussi attend, au salon. Elle ne fait presque plus qu’attendre : l’avis des médecins, le mieux, le pire, les crises. La fin de l’attente aussi, dont elle ne connaît pas la couleur. Une vie plus blanche est-elle possible ? Et si sous une forme humaine, sans un bruit, la mort avait déjà pris sa place ?

« Bien sûr il n’y aura pas les mêmes qu’à notre mariage. Ils sont presque tous morts. » L’épouse fait mine de ne pas l’entendre quand il détaille son propre enterrement. La pluie ruisselle comme en novembre sur les vitres. Elle revoit le passé. Il va lui falloir se défaire de sa vie avec toutes les armes de son corps. Elle se souvient de l’homme jeune, la séduction barbare du Dom Juan à semelles compensées qui n’avait pas même attiré son regard, quand toutes les autres étaient à ses pieds. C’est donc elle qu’il lui avait fallu conquérir. Et il l’avait fait. Elle s’était rendue.

Le visage des déments ne lutte plus, ni contre l’apesanteur, ni contre la laideur. Les bajoues fatiguées, les cernes bistres, les rougeurs dues aux traitements, le sébum en excès. Les yeux sont comme toujours, voilés, les cils englués. À l’hôpital, il se repose. Il donne le change. C’est bien connu, même quand la raison est morte, demeure la capacité – que du reste possèdent certains jeunes enfants bien dressés comme le fut le vieux – de singer la politesse, les bredouillements de bienséance. Il perdure ainsi chez lui un talent ancien quoique désormais ambigu de faire appel à ce brio de circonstance. Qui moins d’une heure plus tard s’est déjà bien étiolé quand il se pisse dessus. Soudain (par ennui ?), il la hait et lui avec. Et le monde entier. Il prend son air de retenir un meurtre.

À Noël, après le repas qui a pour une fois réuni les enfants et les dix petits-enfants au grand complet car tout de même, ne pas oublier, le vieux pourrait mourir, et vite, il sort d’un geste théâtral une série d’enveloppes, dix au total. Dans chacune, un billet de 500 euros. Il les distribue aux plus jeunes. Les enfants sont en extase. C’est beaucoup d’argent. Ils n’ont pas l’habitude.
La fille est un peu triste. Elle sait que les petits sont ravis, sauront employer avec malice leur fortune. Mais elle sait aussi que le vieux, en dilapidant ainsi son capital, cherche à priver son épouse plutôt qu’à gâter sa descendance.

Les soins

Elle vient le matin, s’appelle Sylvie ou Josiane. Comme le vieux n’a plus aucun problème relationnel avec son corps nu et vulnérable, elle l’embarque dans la salle de bains, celle autrefois réservée aux amis, aujourd’hui dédiée à la dépendance : fauteuil de bain, accoudoirs pivotants. Il est docile avec elle, la trouve gentille. Elle lui fait du bien, il la gratifie. Un jour, il lui caresse la main. Il est comme l’enfant, qui ne parle pas encore, l’agneau qui se muera plus tard en sauvage. L’homme passionné de pouvoir, le même et son contraire.

Avec les traitements, il est devenu impuissant. Il ne souffre jamais d’aucun effet secondaire, il supporte des surdoses, des mauvaises associations, des dates de péremption préhistoriques. Mais l’impuissance, il la redoute, ne veut pas perdre, chevillé au corps, ce désir d’aimer et de s’en sentir capable. Pourtant, il l’a perdu depuis un bail. L’épouse le rassure. « Que veux-tu que ça me fasse ? » C’est le cadet de ses soucis. Elle le dit à la fille qui, elle, voudrait être tenue à distance de cette partie de l’homme qui lui a donné la vie.

Chacun s’accorde à dire que « pour le conjoint, c’est difficile ». « Il faut des plages de repos », sans quoi : on flanche. L’épouse acquiesce, va aménager des plages. Se heurte à sa propre culpabilité. Comment demander à une institution d’accueillir son mari, sans avoir l’air de vouloir s’en débarrasser ? « Je ne peux pas. » La fille va parler à sa place. Le dossier est constitué. Avis de la commission, liste d’attente, passe-droit… La vie continue. Personne ne rappelle. Il faut prouver sa motivation. « Téléphone ! Insiste ! » lui suggère-t-on. « Je ne peux pas, » répète l’épouse qui s’épuise sous les bons conseils et l’inertie d’un système saturé. Il est trop dépendant pour les uns, trop valide pour les autres qui, de toute façon, sont trop chers. Elle ouvre la fenêtre pour à défaut de plage, trouver de l’air.

Hospitalisé en psychiatrie, il est en permission pour la matinée car il va chez le dentiste. Il faut remplacer des dents qui en remplacent déjà d’autres. Elles ont été cassées lors de la dernière chute. Après son rendez-vous, il doit rentrer, regagner bien sagement sa chambre de désaxé. Comme il est en retard pour le repas de midi, l’épouse le fait déjeuner à la maison. Ils partiront aussitôt après. Mais une fois rassasié, le vieux décide de rester chez lui. Il refuse de retourner à l’hôpital. Elle le raisonne :
– C’était prévu ainsi. Ils t’attendent.
– Tu veux te débarrasser de moi !
Après des menaces, promesses et négociations alambiquées, il accepte de descendre au garage. Elle démarre. En chemin, il veut aller à la banque.
– Tout est en ordre à la banque, nul besoin d’y passer maintenant.
– Je veux aller à la banque. Dépose-moi à la banque !
Elle refuse. Il tire le frein à main, ouvre la portière et sort une jambe de la voiture, au milieu d’un carrefour. Elle panique, s’emballe.
– Tu es fou !
Le vieux, d’une main de fer, est agrippé au frein. Elle ne peut desserrer sa prise. Accablée, elle décide de repartir, d’aller quoi qu’il arrive à l’hôpital, même en roulant frein à main serré. « Tant pis pour la voiture ! » Il finit par lâcher.
Ils arrivent. Elle est en pleurs. Deux infirmières les accueillent. L’épouse est reçue par le médecin-chef, qui l’écoute, comprend. Le vieux, de temps à autre, entre sans frapper dans le bureau pour les admonester : « Moi aussi, il va falloir m’écouter ! » Le psychiatre propose un arrangement. Il constate un rapprochement des hospitalisations. Actuellement, une toutes les cinq ou six semaines. Il a entendu : aucune maison de retraite n’a de place pour un accueil temporaire. Alors il s’engage. Pourquoi ? Par sympathie ? Confrérie (le vieux fut médecin lui aussi) ? Peu importe, le geste va droit au cœur de cette dernière. Il prendra le vieux dans le service toutes les six semaines, séjours fixés à l’avance, à recadrer et adapter au besoin. Une fenêtre s’ouvre.

– Je suis médecin, tout de même ! Si je veux sortir, je sors !
– Non Monsieur, ici vous êtes patient.

En neurologie, le vieux a un voisin de chambre adorable. Il l’aide, respecte les horaires, veille sur ses pilules, vérifie ses gestes. Pétri d’ennui, il se réjouit des visites de l’épouse, se livre à cette charmante inconnue. L’hôpital rend si seul. Il a eu un accident cérébral mineur, à surveiller. Au cours de la conversation, il comprend que son misérable et vieux voisin est l’ancien médecin fringuant qui a mis au monde ses quatre enfants. Il en pleure presque.
La fille arrive. L’épouse fait les présentations, relate les vestiges, l’aura perdue, l’émotion du voisin qui comprend ce que tous nous allons devenir, au-delà des barrières sociales, des études faites, du pouvoir établi. Le vieux était accoucheur, participait quotidiennement au miracle de la vie, et le voilà en miettes.
Quand le vieux a pris la fille dans les bras la toute première fois, il était déjà le « père » de 2453 enfants.

Parkinson

Le vieux a la maladie de Parkinson, comme des milliers de Français. Il a joui d’une santé absolue jusqu’à sa retraite, prise à soixante-cinq ans, lors d’une grande fête pleine d’honneurs couronnée par un cadeau de jeune homme : un VTT. La maladie de Parkinson, comme sa sœur l’Alzheimer – qu’il développe à présent conjointement –, bien que désormais banale, est une maladie impitoyable. Tant de gens vivent si longtemps. La fille ne peut s’empêcher de songer aux investissements que doivent mener les laboratoires, et aux retombées financières colossales qu’ils vont bientôt en retirer. Ces maladies qui tuent le passé des patients et le présent des familles, c’est pour eux l’avenir. L’épouse, jour après jour, tâche après tâche, a hérité de la responsabilité de leur vie. La balance a penché. Elle fait avec lui tout ce qu’elle a fait un jour avec ses enfants : les promener en ville, les habiller, les nourrir, les gronder, leur nettoyer les fesses. Ce calvaire, si surprenant, si décevant, est aussi sa revanche. Elle profite de son droit à l’autonomie.

Durant trois jours et deux nuits, l’épouse s’échappe à Paris, chez la fille. Elle profite, de tout, d’un rien, de ce qu’elle appelle « la vie normale » et qu’elle a perdu. Elle fait les magasins, prend le bus, va au restaurant, joue aux cartes avec les enfants, fait la vaisselle « pour bouger », arrête de fumer, va faire un tour. Elle téléphone au vieux chaque jour, pense à lui, s’inquiète, culpabilise, le plaint, l’aime, doute, rit un bon coup, le déteste, cela dure quelques minutes, avant qu’elle ne revienne sans transition à « la vie normale ».

La maladie de Parkinson ressemble à une histoire d’amour. Elle débute par une lune de miel qui s’étend entre trois et huit ans, au cours de laquelle le patient peut mener une vie quasiment normale grâce au traitement dopaminergique. Arrivent alors les complications supportables (tout est relatif), d’ordre moteur : la dopamine perd peu à peu son efficacité, le malade éprouve des difficultés à mobiliser ses muscles, des gestes incontrôlés apparaissent. Cela tient quelques années, à l’issue desquelles s’instaure une phase d’envahissement où rien n’est épargné. Aux troubles déjà présents s’ajoutent des troubles cognitifs importants comme la confusion mentale et/ou les hallucinations – entre autres. À ce stade, les remèdes connus sont inefficaces.

C’est évolutif et sans appel. Par exemple, durant la première phase, le vieux peut écrire à la main. Assez vite, il trouve plus confortable d’utiliser l’ordinateur que le stylo. Au deuxième stade pourtant, les doigts ne savent plus viser. Le clavier a la tremblote. La souris s’emballe. Finalement, ce n’est plus seulement les doigts qui font défaut, mais l’attention, les fonctions exécutives.
Le vieux n’a de cesse de convoquer untel ou untel pour qu’on lui explique où sont les fichiers, les raccourcis, sur quoi il faut cliquer... L’épouse, qui n’a aucune compétence en informatique, est consternée : « Arrête de déranger tout le monde. » Mais les fichiers disparaissent, le disque dur reflète l’esprit du vieux : c’est le chaos. Il oublie les mots de passe. Bientôt, plus rien ne marche. Même le gendre, qui est un expert, n’explique pas les bizarreries de la carte-mère.

La fille parcourt en voiture les 500 kilomètres qui la séparent du domicile de ses parents. Elle va soutenir l’épouse, qui n’en pleut plus. En fait, elle va voir papa. Le brouillard s’abat sur la route. Elle sent le poids du devoir, et la culpabilité d’en être habitée. Une fois arrivée, elle se pose aux côtés du vieux, autant de minutes qu’elle le peut, l’écoutant entremêler de petits bouts de phrases bigarrées à de grands blancs. Elle trouve des prétextes, à peine formulés, pour se lever, s’éloigner, le laisser à ses réminiscences aussi brumeuses que le paysage. C’est dimanche, elle propose à l’épouse une promenade autour du lac. Elle évoque l’achat d’un fauteuil roulant. « Au moins nous pourrions l’emmener ». La fille s’adresse au vieux :
– Tu devrais avoir un fauteuil roulant.
– Je n’en veux pas.
– Tu pourrais pourtant sortir avec maman, prendre l’air.

La balade est légère, malgré l’humidité qui bientôt rabat la lumière du jour. L’épouse est soulagée. Elle se change les idées. Une fois dans la voiture, entre deux répliques d’une conversation qui a l’air de suspendre le temps, elle s’interrompt.
« Passe par là. » Elle a entendu parler d’un projet de maison de retraite pour personnes dépendantes, à construire à la place de l’ancienne laiterie. Elle veut voir.

Le corps du vieux

Il n’a plus voyagé depuis qu’il est venu à Cambridge, vingt mois plus tôt, persuadé que les Anglais fomentaient un complot dont il était l’objet. Il a passé dix jours dans son ailleurs, bien plus qu’outre-Manche, outre-Tout, à vouloir « rentrer ». Un changement de cadre le bouleversait alors. À présent, qui sait ? On ne le bouge plus. On a peur qu’il se perde intégralement, lui qui n’a même plus idée du piteux bagage qu’il est devenu.

Le corps du vieux est encore bien vivant et pourtant, la fille a commencé à faire son deuil dès l’annonce du diagnostic. Toute maladie dégénérative est un processus de mort, au ralenti, de la personne. De la personne entière, à commencer par l’autonomie, suivie – dans l’ordre ou le désordre, bingo à tous les coups – de la personnalité, de la mémoire, de la représentation, puis tout à la fin, parfois longtemps après la mort du reste, du corps et de sa kyrielle d’organes.
Chaque proche d’un malade qui dégénère, atteint d’Alzheimer, ou de son frère Parkinson, connaît ce deuil anticipé. Cette mort du moi de l’autre : le moi de son époux, le moi de son père, le moi de sa mère, le moi de la voisine. Ou du président. Plus de public, plus de rôle, bientôt plus d’acteur : oui, plus personne. La fille se demande comment retrouver l’identité de son père dans son corps, refuse la hiérarchie qui situe aux cimes de l’individualité toute l’armada du cognitif. Un danseur atteint de démence oublie-t-il la danse ? Danse-t-il avec son moi ou avec son corps ? Y a-t-il une mémoire pulsionnelle autonome ? Une trace charnelle des traumatismes ? De véritables objets archéologiques, petits atomes qui circuleraient dans le sang tant que le cœur bat ? Ses questions sont vaines. Rien n’est aussi simple. Tout est évidemment intriqué.

Dans la cuisine, chez le vieux et son épouse, est affiché ce mot : « Merci pour mon plat favori. Je t’aime. Jacques. » La fille le lit. L’écriture est fluette, vacillante. La présence ostentatoire de ce message a quelque chose d’incongru. Il ne traîne pas, il trône. La faculté d’écrire disparaît dans la maladie de Parkinson. L’écriture même s’amenuise, devient micrographie, ne peut tenir l’horizontale. Elle tend à s’évaporer. La fille contemple la signature affolée. On n’affiche pas cette sorte d’échanges. On prend ce genre de liberté avec un enfant, ou un mort.

– C’est fort ce truc ! Le vieux repose sa tasse sur l’évier.
– De quoi parles-tu ? s’inquiète tout de suite l’épouse.
Il a rempli sa tasse de café d’alcool ménager arôme vanille. Puis cul-sec !
L’épouse sait qu’elle va devoir tout cacher, tout anticiper. Elle devient agent de service, d’entretien, de sécurité, d’affaires, agent double et secret, complément d’agent de la maladie de son Jacques.

Jour de verglas

L’épouse est tombée, un jour de verglas. Elle a dévalé l’escalier qui conduit à la mezzanine d’une des chambres du haut. Elle cherchait des biscuits. Pour le vieux dit-elle, mais elle en aurait sûrement mangé aussi. Elle a glissé, la faute au découragement, et non au gel. Pas plus gai mais plus original. Le fils arrive dare-dare à la maison, précédé de peu par les secours. On emmène l’épouse. Le fils ne peut pas l’accompagner, il faut que quelqu’un reste auprès du vieux. Elle débarque aux urgences, à la nuit tombée. Parfois, un geste tue le vide des couloirs. Une préparatrice en radiologie lui caresse le bras : « Calmez-vous. Comme vous tremblez ! » Celles-là, c’est les vraies de vraies. L’épouse, après deux heures folle de douleur ignorée de tous dans ce service qui étouffe, est prête à sortir d’elle-même, plus facile car déjà fracturée.
Après l’opération, elle doit se reposer. Il n’y a plus de lit à l’hôpital. D’autres malades attendent. On la renvoie à la maison au bout de deux jours, néanmoins un peu plus tard que prévu pour cause de fièvre, d’âge et de diabète. Deux jours pour accepter sa carrure amoindrie.
Le vieux est de trop, tout le monde se l’accorde. Il va en psychiatrie – toujours pas de place ailleurs –, se reposer aussi, parmi les créatures effrayantes des couloirs qu’il abhorre.

Le gendre demande à la fille si le vieux a des endroits de prédilection, où il pourrait l’emmener en balade. Elle est assez cassante. Comment peut-il avoir autant d’espoir ? N’a-t-il pas vu que plus rien ne l’intéresse, rien ne bat plus ? Quel café, quel journal pourrait le tenter ? Quel trottoir qui ne soit obstacle ? Quelle rue qui ne soit tunnel ? Même un tour en voiture n’a plus aucun sens.

Bonne nouvelle ! L’épouse a un nouvel amant. Qui dit nouvel amant dit qu’elle ment : « Je vais faire des courses ». La fille le rencontre, l’apprécie, les regarde se regarder. Ces deux-là sont faits l’un pour l’autre. Mais il y a le vieux, derrière sa porte. L’épouse s’en est venue, s’en ira. Rien n’arrive.

La fille

La fille vient dès qu’elle le peut à présent. Le vieux est encore hospitalisé. À peine arrivée chez ses parents, elle file au service de diabétologie, où il se trouve par manque de place ailleurs. Il souffre d’à peu près tout, sauf du diabète, mais l’équipe est attentive. Trop heureux, on ne fait aucun commentaire.
Quand elle entre dans la chambre, elle est heurtée par la maigreur, la position du corps qui gît. Il dort sur le dos la bouche ouverte. Elle s’approche. Les larmes l’étreignent. Encore un franchissement sans retour, une fraction supplémentaire de mort. Elle ne le réveille pas. Pas la peine. Il entrouvre les yeux lorsqu’elle murmure : « C’est moi papa. Je suis venue papa. Bonne nuit. »
Dans les couloirs, elle accélère le pas, court vers la sortie comme vers un ailleurs.
L’épouse voit qu’elle a pleuré.
– Il a changé, hein ?
– Oui.
Chacune prend l’autre dans les bras.

– Qui sont les salopes qui m’ont attaché ?
Les aides-soignantes éclatent de rire : « Il n’est pas commode ! »
L’épouse a honte, le disculpe pour se rassurer :
– Je vous jure que ce n’est pas son genre. »
– Ne vous inquiétez pas, nous avons l’habitude !
Elle ouvre la fenêtre, on étouffe dans cette chambre. L’air entre, bien propre après l’orage. Elle sourit presque en recevant cette brise légère et bleue, du bleu des draps. Les filles en blanc ont à faire et repartent comme elles sont venues.
– On y va ? demande le vieux.
–Tu restes jusqu’à lundi. As-tu oublié ?
– Vous ajoutez chaque fois un jour, alors...
– Non ! C’était prévu ainsi depuis ton entrée. »
Il cherche des noises.
Elle embrasse le vieux et quitte la chambre comme il cherche la force de la retenir. Il crie son prénom. Elle revient sur ses pas.
– Ne me laisse pas. Doris ! Doris ! Doris !... Doris ?
Elle est partie, oreilles blessées, les yeux fermés.

« Ils me l’ont rendu comme il était entré, » se plaint l’épouse hors d’elle, une fois le vieux à la maison. Les diarrhées ont repris. La toux aussi. Il déambule sans fin, agité, fébrile. Les toilettes, le lit, le fauteuil, itinéraires asthmatiques répétés en autant de combinaisons possibles. « Dans deux mois, je suis requinqué, n’en déplaise à ta mère, » déclare-t-il à la fille qui le promène dans le salon, gauche droite, avant arrière depuis une heure. « Emmène-moi aux toilettes, » ordonne-t-il pour éviter de s’arrêter. L’épouse revient et s’immisce dans l’instant. Elle veut éviter aux enfants (les siens) d’outrepasser leur rôle. Et s’acharne malgré son épaule douloureuse et la mauvaise volonté du vieux, à le faire asseoir sur la cuvette. La fille se retire. Du salon, elle entend un cri, des bruits de chute, des exclamations. Les parents sont à terre, l’épouse sur le vieux.
« Mon épaule, mon épaule, » gémit-elle.
Le vieux est inerte. La fille ne sait pas de qui s’occuper.
« Laisse-moi faire, maman, tu as atteint tes limites, » lâche-t-elle en les relevant un à un. Elle saisit le bras du vieux pour se charger des toilettes.
La mère s’interpose : « Non, quand même ! » « Maman, tu ne peux plus t’occuper de lui. Reconnais-le, il est temps. Il faut que quelqu’un le fasse. Je suis là, donc c’est à moi. » L’épouse capitule et gagne sa chambre en se tenant le bras. Alors la fille, parce qu’il le faut et qu’elle est prête, parce que cet homme vieux et malade n’incarne plus son père quoiqu’il le soit, parce qu’elle est devenue adulte à force d’être capable d’aimer, installe papa sur le trône. L’épouse tremble encore. Sa colère a, comme souvent, des airs de désespoir.

La mort n’est pas une éventualité permanente

On peut oublier ses clés, rater son train, laisser trop infuser le thé, mais dans nos esprits, mourir est, à tort, moins envisageable. Parfois cependant, la mort survient et rompt le cours des choses. Nous en restons alors effarés. Toutefois, elle peut porter d’autres masques, comme lorsqu’elle rôde autour du vieux, qu’elle prend le temps d’instaurer son climat. Elle s’annonce du bout des lèvres, semble replier un à un les draps avant le départ, s’apprête lentement – et dans le même temps, nous prépare. Majestueuse, elle tyrannise l’ordre établi. Elle balaie l’immuable, donc l’éternité. Elle nous désarme.

La fille regarde le visage du vieux. C’est un soir particulier. Il a ce jour quatre-vingt et un ans. Elle comprend. Malgré le vertige, elle respire, une force inédite chevillée au corps. Le vieux commence à mourir. Quelque chose a basculé. Quelque chose a démasqué chez tous – épouse, fille, fils – une indicible fragilité. Leurs gestes sont d’une prudence extrême, respectueux de cette chose omnipotente quoiqu’impalpable. L’auxiliaire de vie craint de ne plus pouvoir (aider). « Gardez vos forces, vous allez en avoir besoin, » suggère l’auxiliaire.

« Ça va aller vite à présent, » déclare le vieux un soir. La fille le croit sur parole. La plupart du temps, il se tait. Puis lâche, entre des siècles de silence : « façon de parler. » Tout est devenu simple. Il faut, avec amour, le garder propre, masser sa peau à la Biafine, mobiliser ses membres raides, tenter de lui faire avaler un millilitre de complément alimentaire en plus. Quand il vide une pipette, on crie victoire

« On arrête tout, » déclare le médecin traitant, en la minimisant d’un mot d’esprit l’interruption définitive des traitements. Puis il se retire et son départ laisse place au silence contre lequel il a lutté durant toute sa vaine visite. Tandis que la mère s’acharne à nourrir le vieux une goutte après l’autre, la fille, dessaisie de tout espoir mais armée de mots, de linges humides et de caresses, s’évertue à apaiser, ses souffrances.

Ce jour-là, quand le vieux regagne son lit, porté comme un nourrisson par le fils, il ne sait pas qu’il n’en sortira plus. Personne du reste, ne le sait.
– Je voudrais faire un tour en avion.
– Tu en as déjà fait beaucoup.
– Oui, mais j’aimerais recommencer. Prochainement.
Il se terre sur le matelas, et les coussins anti-escarres empêchent çà et là son corps de sombrer. Elle le couvre avec soin, une précaution infinie, se demande, en tant que mère et du fond de son chagrin de fille, comment on survit à l’agonie d’un enfant.

Un ami vient en visite. L’épouse l’accompagne au chevet du vieux.
– Regarde, Jacques, c’est Marc, il est venu.
Le vieux ne réagit pas. Il est comateux. Il ouvre à peine les yeux. L’épouse demande à Marc ce qu’il souhaite boire.
– Rien, c’est bon, merci.
– Et toi, Jacques ? As-tu soif ? Veux-tu de l’eau, du jus de fruit ?
La pipette est sur la table de nuit. On essaie de lui donner quelques gouttes de liquide le plus souvent possible, mais les fausses routes systématiques empêchent l’hydratation. Le regard du vieux s’éclaire. Il fait des efforts surhumain pour articuler.
– Un whisky ! laisse-t-il échapper pour amuser son grand copain.
L’humour à mort. Même si tous ceux qui viennent cette semaine-là sortent de la chambre en pleurant.

La fille doit se rendre à Paris quelques jours. Elle a prévu d’emmener ses enfants et leurs cousins, ce qui leur permettra de changer d’air et à elle, de caler quelques rendez-vous. Le matin du départ, pour la première fois, le vieux ne se réveille pas, malgré les appels, les secousses, la pipette pleine de complément alimentaire qui l’attend en guise de petit déjeuner. Il est tombé dans un sommeil profond duquel il revient, trois heures plus tard, parce qu’il sent que la fille doit partir et qu’il le veut bien. Elle prend la route après le passage d’un médecin serein (ou plutôt indifférent). Au cours de son séjour, elle assène à qui veut l’entendre que :
« Mon père est en train de mourir. » Parce qu’elle ne peut pas penser à autre chose. D’ailleurs, elle revient vite.

Au crépuscule

Au crépuscule, la fille descend un matelas pour le placer dans la chambre du vieux.
« On ne peut plus le laisser seul. » Elle s’allonge, bardée de ses maigres connaissances, dort par à-coups, aux aguets des moindres variations du silence. À 3 heures du matin, il est très encombré. Il s’étouffe, est pris de quinte de toux que son organisme en déroute subit douloureusement. Elle va se coucher à ses côtés. Il n’y a rien entre son corps à lui, mourant, et son corps à elle, qu’elle a mis si longtemps à faire sien, à conquérir une parcelle après l’autre, à aimer. Une étrange chaleur les embrasse. Elle revoit les nuits passées collée à ses bébés. Cette torpeur miraculeuse. Elle se met à l’appeler mon petit papa. Lui ne cesse d’appeler sa mère.
Elle n’est plus la petite fille qu’il nomme pourtant dans sa misère. Elle le materne, surnaturellement.

Quand l’épouse entre dans la chambre, le vieux la transperce d’une expression glaciale. La fille le remarque et s’interroge. Le vieux a-t-il encore assez d’élan pour avoir de telles intentions ? L’alliance qu’il portait a disparu depuis deux jours. L’épouse est désespérée, se voit déchue jusqu’aux os, ses illusions, une à une, naufragées. Elle est convaincue qu’il s’est débarrassé de la bague.
« C’est impossible, maman, il ne peut plus marcher. Où veux-tu qu’elle soit ? » la raisonne la fille. On s’affaire dans la chambre : sous le tapis, dans les draps, sous les meubles. Puis dans la machine à laver, le panier à linge...
« Il l’a avalée, non ? » présume l’épouse. Elle sait comme tous que si tel était le cas, on l’aurait retrouvée dans une couche. Elle ne veut pas perdre la guerre.

Il jette son oreiller vers des assaillants imaginaires. Ses hallucinations deviennent menaçantes, il lutte contre d’hostiles créatures qui viennent le chercher. Il a peur. Il commence en outre à avoir mal, son corps est d’une raideur effrayante après l’arrêt des traitements. On n’arrive plus à lui enfiler ses tee-shirts. Il faut plus large, ouvert, on prend ceux du gendre. Il doit être changé souvent, les diarrhées, la sueur. Il se cramponne aux barrières du lit médicalisé désespérément. On ne peut plus le faire lâcher. Il se retient de mourir et pourtant, inlassablement, murmure à la volée :
« Emmène-moi. » Puis il n’y a plus qu’un corps nu trempé et fiévreux qui expurge. Le vieux froisse ses draps. La fin se balance à la pointe de son souffle :
« Tire-moi vers le ciel, » articule-il avec peine en tendant les mains.

« Il commence à gasper, c’est une question de minutes, je préfère vous prévenir », s’excuse presque la frêle jeune femme, sincèrement émue. Elle prend l’épouse dans ses bras sans un mot. Il y a trente ans, cet homme qui meurt l’a aidée à naître, rapide, efficace, sécurisant. Avec humilité, bonté et professionnalisme, elle l’a aidé à son tour à ne pas souffrir. Néanmoins, pour mourir, elle le remet aux siens, dans un silence pudique et généreux, avant de les abandonner, ou plutôt de leur faire confiance, et d’aller terminer sa tournée.

L’épouse panique devant une énième apnée, secoue le vieux pour que ça reparte.
« Il a besoin de calme, maman. » L’épouse en convient. Impossible de sortir, le moment présent, qui se brise sans fin, la retient. Le fils a le regard fixe et ne bouge pas. S’il cligne des yeux, le vieux ne sera plus là. Tous sont suspendus au chant vacillant de son souffle. La fille caresse le vieux et le console parce qu’il est en train de les perdre. Par deux fois, on croit que la mort est là car la brise s’éteint. Le fils prend le pouls du condamné. « Il bat ? » s’enquiert la fille. Son frère opine sans un mot, les yeux toujours rivés sur les traits qui se figent. Puis tout reprend, quelques secondes pendant lesquelles plus rien n’existe vraiment, pas plus le vieux que les autres, et encore moins le monde qu’il a cru maîtriser. Seule la mort existe au final.
Et sans fanfare, ça y est, elle est venue. « Il est mort ? » demande la fille. Elle veut la confirmation de ce corps emporté par le courant. « Oui, » répond le docteur fils qui repose le poignet de leur père.

Il quitte son domicile les pieds devant, bien emballé dans des sacs plastiques isothermes. Les hommes des pompes funèbres sont parfaits. Aucune fausse note. Pourtant, après qu’ils ont passé le seuil en portant le corps, le silence est totalement déchiqueté.