50 mg de honte

L’impossibilité d’exercer dignement une mission de soignant auprès des malades.


Viens t’asseoir là, à mes côtés. Écoute ce qui nous arrive. Laisse-moi t’écrire et te parler. Prends le temps de lire et d’entendre. Qui que tu sois – compagnon réel ou imaginaire – demeure là, attentif et soucieux. Si tu le veux, campe ici ta silhouette alerte ou bien désabusée. Il faut bien qu’ainsi je t’invente et t’invite. Que ta présence me délivre enfin du silence épais et compact, qu’elle écarte les serres du mensonge et dissipe les brumes troublantes de l’inédit ! Accepte je t’en prie cet encombrement en toi, cet embarras ! Consens malgré tout à supporter, toi aussi, ta part de ce chaos ! Accorde-moi ton écoute attentive et précieuse ; rends-moi de la sorte visage humain, car tout vaut mieux que cette dérive sinistre, cette réclusion au temps figé des bouches fermées, des solitudes emmurées et de l’indicible abandon.

Je rameute pour toi ces pauvres mots, insuffisants et boiteux. Je les convoque pour rassembler ces bribes de vie cassée, amoindrie, desséchée jusqu’à l’os. Qu’ils s’assemblent et s’enchaînent pour exhumer enfin de leurs décombres squelettiques et dérisoires ce qui d’humain se dissout et s’évanouit jour après jour, qui pourtant nous édifiait et nous constituait, hommes et femmes appelés au soin avec nos frères d’infortune ! Oui, je les appelle, ces mots infirmes, pour raconter nos paysages démultipliés de présence à l’autre et leurs infinis reflets et tourmentes. Car les voilà aujourd’hui ces débiles défroques d’horizons. Les vois-tu de plus en plus exténuées, réduites, piétinées et détachées si sûrement de nos corps, de nos âmes frigorifiées ?

À peine nous reconnaissons-nous encore, peu à peu mis à nus et maintenant dépecés. Mais peut-être ne le vois-tu pas : elles sont déniées, ces étendues de quotidien rendues inexistantes, absentes de toute considération et de tout discours, évacuées de toute « organisation du travail » Oui je te le certifie on nous arrache à la vie. On nous ampute de ces pans entiers de nous-mêmes qui nous relient aux autres, nous donnent humaine figure, ceux-là mêmes où l’on se sait vivants et désirants, tout également souffrants, ceux-là mêmes où la vie en nous heurte, bouscule, dérange, secoue et parfois ressource. Nous voilà peu à peu devenus ombres de nous-mêmes, sevrés de notre connivence avec le monde des hommes, déroutés de nos chemins d’humanité. Parfois en toute ignorance et confortable certitude, comme le dira tout à l’heure avec assurance cet autre repus, apparemment satisfait pour se cantonner à une route peut-être, se rassurer à bon compte en portant le verbe haut – jouer au professionnel important : 50 mg de Loxapac dans les fesses, c’est ça qu’il lui faut !

Mais je vais trop vite, je vais nous perdre tous deux dans ce regard si bleu que Bertrand ce soir tourne vers le plafond. Sans rien oser ni pouvoir dire, je le vois trembler encore du bout des mains et des pieds que l’on vient de lier. Il frissonne comme l’arbre abattu ébroue son ultime froissement de feuilles. La lourde porte blanche en acier se referme sans bruit sur lui, ligoté dans la demi-pénombre et la solitude. Et moi je remâche un brouet aigre de colère et de honte.
Avec toi je voudrais tellement retrouver des commencements, des raisons à cette honte qui m’est venue d’être là sans ne rien pouvoir ni dire, si près de lui mais à côté de tout. Pourtant tu le sais – de quelque côté que je me tourne aujourd’hui, ni fin ni origine, tout s’entrelace, s’enchevêtre et s’évanouit dans un réseau serré nourri de sa propre sève et pousse et déploie ses racines en toute liberté. Alors j’écris. Je t’appelle à la rescousse, comme le gamin dans le noir lance un nom secourable et qu’enfin il fasse un peu clair. Je t’appelle comme un presque noyé recrache sa gueule d’eau et engouffre l’air devenu brûlant

*

Bertrand, tu sais, je l’ai bien connu. Enfin suffisamment, parce que connaître quelqu’un à fond c’est bien sûr impossible. C’est une histoire un peu ancienne maintenant, un feuilleton de plusieurs années. Un feuilleton à trous bien sûr, avec ses lenteurs, ses fils tressés, ses lacunes, et puis ses accrocs et ses fulgurances. Bertrand, l’enfant marqué d’une honte originaire, mais ça je vais le taire, ça lui colle à la peau, ça lui appartient. Bertrand, je l’ai retrouvé hier et je l’ai vu englué au ventre glacé de cette nuit-là, fragile géant terrassé, un Gulliver empaqueté de liens au pays étranger des hommes en blanc. Je l’ai vu, je te dis, ficelé au radeau immobile du lit métallique scellé sur son océan de carreaux gris, vibraient jusqu’au bout des doigts les ondes fébriles d’un effroi dont il ignorait le nom.

Lorsque je l’ai rencontré il y a plusieurs années, j’animais différents groupes à de médiation à l’hôpital de jour. Ensemble, nous avions imaginé et joué des improvisations dans un groupe de théâtre, lâché des mots et des bouts d’histoire dans un groupe d’écriture. Bertrand c’était un grand bonhomme plus tout jeune, la cinquantaine finissante, dégarni, couronné de cheveux blancs. Instruit, fin, plein d’humour, du rire jusqu’au bord de ses yeux très bleus quand il me donnait à voix douce et subtilement moqueuse du « maître Jacques ». Mais tu sais, c’était un jeu ni acerbe ni méchant, une manière de complicité, une accolade verbale histoire de... On en riait. Et puis les maîtres, il connaissait.

Bertrand avait publié des recueils de poèmes. Un jour d’atelier d’écriture, jouant avec la proposition donnée, il est parti en exploration dans les couloirs. Il a observé, écrit et nous a lu son texte : compte-rendu minuté de ce qu’il avait vu, entendu, récit des rencontres et échanges de hasard, bribes de vies rapportées en propos concis et saisissants, réel charcuté, découpé, prélevé minutieusement en délicates lamelles, tu sais, celles que l’on glisse sous les microscopes à infra-ordinaire.14 heures : le Dr S. sort de son bureau, se dirige vers le secrétariat, une feuille à la main, suivie par Mme G., intarissable, qui finit de lui expliquer une histoire et qui ne la lâche pas en courant derrière elle. 14 h 03 le Dr S. revient seule, elle m’aperçoit assis dans le salon d’attente en train d’écrire, je crois qu’elle se demande ce que je suis en train de faire là, mais elle me sourit doucement. 14 h 05 : une feuille vient de tomber de la plante verte mal en point qui est soit trop arrosée, soit desséchée, selon les humeurs et attentions des infirmiers. 14 h 10 : Josiane vient de passer dans le couloir, les cheveux tout en vrac, comme d’habitude, je lui demande si elle a encore eu une panne de brosse à cheveux, elle répond en riant : « mais non ! » et ajoute :« c’est sûrement le choc de vous voir » puis elle poursuit son chemin en riant jusqu’à la salle mosaïque...
Suite à une improvisation mouvementée au cours du groupe théâtre B., le « bi-polaire » s’est adressé, cet autre jour, à moi :
« – Ah ça, si moi je commençais à m’agiter comme vous je me retrouverais illico à l’hôpital !
– Vous savez, hein, ça fait bien trente ans que j’y suis moi, à l’hôpital !
– Oui mais vous, vous êtes du bon côté du médicament et le bleu clair des yeux scintille comme jamais. Giboulées de pluie et giclées d’arc en ciel. »

Bertrand, tu vois, c’était un peu la « crème » des patients, celui que l’on décrétait « fétiche ». Celui que l’on aimait recruter dans les groupes thérapeutiques, celui à propos duquel les élèves-infirmiers disaient : « On dirait vraiment pas que c’est un malade ! » Doute inquiétant au fond, si rien ne distingue plus les sains d’esprit des fous, alors, qui sait si les vaches et les moutons seront toujours bien gardés...
Puis Bertrand a eu des ennuis somatiques importants : une chirurgie viscérale invalidante, un peu « honteuse », la poche de colostomie temporaire et ses fuites, le corps découpé, troué, les angoisses qui s’engouffrent et débordent par toutes les brèches ouvertes, tout ça pour rien, un résultat erroné à la coloscopie, une intervention inutile. Il a décompensé, s’est propulsé comme un météorite incandescent dans une fuite maniaque interminable : fin de sa vie de couple, ainsi que des prises en charge à l’hôpital de jour. Il s’est retrouvé hospitalisé ici, à plein temps à l’hôpital psychiatrique. Aujourd’hui on y compte en années sa durée de séjour. Il plombe les statistiques et fait pâlir les gestionnaires accrochés à la réduction de leur durée moyenne de séjour.

Moi aussi j’ai quitté cet hôpital de jour. Je suis également « en intra » mais de nuit et toujours provisoirement du bon côté des médicaments. Il ne faut bien sûr jurer de rien car la santé est un état d’équilibre précaire qui ne présage rien de bon. Bertrand, je l’ai croisé une fois ou deux, il y a déjà bien longtemps, lors de remplacements dans ce service voisin du mien. Maintenant on parle à son propos de démence. Je me suis retrouvé avec lui il y a de nombreux mois, occupé à le laver puis à lui mettre une « protection » dans une chambre virgulée d’excréments. Lui, nu, cramponné des deux mains au lavabo, tout droit, tendu, bien amaigri et définitivement longiligne, me donna cette fois encore du « maître Jacques » dans un brouillard de propos parfois peu compréhensibles.

Mais aujourd’hui à 21 heures, tu vois, mes collègues infirmiers sont fatigués. L’éclairage trop vif et cru accentue leurs yeux cernés. La parole est lente, rare, épuisée. L’équipe est en déroute depuis longtemps. Les départs s’enchaînent, maintenant sans parfois aucun mot : un jour-là, le lendemain ailleurs. C’est par mail que des compagnons de nombreux mois se disent depuis peu au revoir. Les remplaçants tardent à arriver. On a déjà annoncé qu’il allait falloir probablement tailler dans cette équipe pourtant en charpie pour en renflouer une autre plus mal lotie encore. L’encadrement malmené annonce qu’il ne peut s’appuyer sur le service des ressources humaines, complètement dépassé par les restructurations et bridé par les consignes d’économie. Ça se paie de maux de dos, de promesses sans lendemain, ça s’enjolive d’énoncés creux et plaqués sur le service public, ça s’impose à grands coups d’exhortation à la mobilité et à la solidarité entre professionnels. Personne n’y croit. Parfois le silence tient lieu d’explication ou vient étouffer toute récrimination. On en voit également passer de la direction, des costumés propres et nets – ils martèlent le clinquant discours officiel : tout ça c’est pour le mieux, moderniser l’hôpital, et puis on a la chance de travailler dans un hôpital pilote, champion de la prévention des risques psycho-sociaux, alors ! Annoncé bientôt : coach et conférence « la bienveillance au travail ». Quand le mielleux n’y suffit plus se profile la menace : on n’y peut rien. C’est comme ça partout, pas mieux ailleurs. Si vous n’êtes pas contents, nombreux sont ceux qui attendent. La porte, c’est par là. Index parfois pointé vers la sortie. Alors les arrêts-maladie s’enchaînent, les cadres d’ici et d’ailleurs s’effondrent à tour de rôle, ballotés eux aussi d’un service à l’autre, de certains, en voyant leur allure de revenant, on murmure : « on croirait qu’il est au bout de sa vie ». Ils luttent, résistent, s’épuisent, s’enfoncent peu à peu dans leur propre dérive, réapparaissent et se succèdent après quelques mois auprès d’équipes de soin de plus en plus défaites.

Alors pendant que ma collègue « fait le tour » avec un infirmier de l’équipe du soir je prends les « transmissions ». Lassitude, découragement, nouvelles des uns et des autres, échos d’une admission improbable du jour, des détails qui ne collent pas, une suicidaire qui ne le serait pas tant que ça, annonce d’une autre entrée qui s’effectuera pendant la nuit, heure non encore précisée. Prévision qui se surajoute immédiatement aux reliquats des deux nuits précédentes, morceaux aigus de nuit déchiquetée, ses tessons acérés gravés dans le corps et la tête brûlée au fer rouge. Hurlements, cris, injections, temps de répit, puis à nouveau martèlement sonore et rebondissant du gobelet plastique contre les murs de la chambre d’isolement, contre la porte, contre les montants métalliques du lit, torrent d’angoisse et de folie, résonne et se répand entre les murs, fracasse ses échos et brasse ses remous, alors se poser la question : - intervenir (au bout de combien de temps ?) ? au risque de provoquer un crescendo (fréquent) – « Partez, partez bon dieu ! Ça m’excite quand il y a du monde, partez, partez ! » Attendre l’apaisement jusqu’à la prochaine récidive ? Le premier cognement qui annonce les suivants s’éteindra rapidement de lui-même ou s’amorcera un nouveau déferlement de cris et de chocs. Enfin, aller voir sur la pointe des pieds pendant les périodes de calme en craignant par-dessus tout de déclencher une nouvelle crise d’agitation. Tension interne quand ça hurle et frappe, crainte que l’excitation n’embrase tout le service, tension aussi quand tout est silencieux, inquiétude encore, aller voir discrètement sans rien brusquer. Dans la chambre d’isolement toujours la même patiente, Mme C. La veille et l’avant-veille, elle m’est tombée dans les bras, puis s’est mise à hurler :
– L’heure sur la pendule, c’est quoi ?
– 9 h 30 vous voyez bien pourtant !
Je lui montre les aiguilles et chiffres noirs sur fond blanc, face ronde et bon marché de la pendule plastique – de l’autre côté de la vitre de sécurité. Cris, bouche grande ouverte, abîme d’inextinguible fureur :
– C’est le matin ou le soir ?
– C’est le soir, il faut dormir maintenant.
Elle s’est calmée, puis reprendra plus tard : martèlement saccadé du gobelet contre la porte, hurlements à nouveau
– Je sens plus mon corps, aidez-moi !
– Écoutez-moi, je vous en prie Mme C.
– Mais je vous écoute.
Elle s’est fourré les auriculaires dans les oreilles, comme une gamine de cinquante ans capricieuse. Elle vocifère.
– Vous savez, vous pouvez avoir une injection.
– Oui mon dieu, oui, faites-moi une piqûre.

La voilà aussitôt qui se jette sur le lit, taie d’oreiller jetée en foulard sur la tête, rigoureusement nue, à quatre pattes, le derrière offert, tendu vers nous. Elle souffle et grogne pendant l’injection, s’époumone : « Tapez, tapez, tapez, tapez fort », en se donnant de grandes claques sur la fesse. Ensuite elle s’est effondrée sur le matelas et son désordre de draps. On a souhaité la couvrir, l’installer confortablement avant de partir. Mais non, elle s’est agrippée à nos mains, y a planté ses ongles : « Je voudrais, oh oui je voudrais les briser comme ça. » Et de serrer, serrer, serrer, alors il a fallu s’arracher à l’étreinte, à cet agrippement, sortir , fermer la porte. Enfin le calme est revenu, jusqu’aux prochains chocs, d’abord lents puis saccadés, de plus en plus rapides. S’y est alors superposée la voix irritée qui s’est mise à gronder et monter crescendo puis à hurler indistincte. Toutes ces images, ces bruits, ces cris, défilent, repassent dans ma tête, relancent la tension du corps, sa fatigue.

Appel téléphonique en provenance du service voisin :
– C’est pour vous prévenir, il y a deux intérimaires ici cette nuit, vous pourrez faire attention.
– Oui on fera attention, on fera comme on pourra, parce que les nuits sont compliquées en ce moment et puis on attend une entrée, mais nous voilà informés, on fera attention.
– Il y a eu aussi en fin d’après-midi, l’admission aux détails douteux, à surveiller.

Arrive la collègue intérimaire du service voisin. Jeune, peau mate, brune, visage agréable et tendu, inquiète, même si elle fait tout pour se contrôler. Parle vite, déborde, en quête d’appui humain, vous pouvez me tutoyer. Elle explique. On ne l’a pas prévenue qu’il fallait disposer des codes informatiques pour accéder aux logiciels d’administration et de validation des traitements. Elle n’a pas non plus de codes d’accès aux données médicales et observations. Impossible pour elle de donner les traitements ou de consigner ses observations ! Alors elle a dû se précipiter à l’autre bout de l’hôpital pour les récupérer. Là on lui a dit : « s’il y a le moindre problème, n’hésitez pas à le signaler ». D’emblée, elle a su que ça allait foirer. Elle a raté les transmissions orales faites pendant ce temps à l’aide-soignante, également intérimaire, mais qui paraît-il « connaît le service », puis, quand elle a voulu se connecter à Génois, message d’erreur. Les voilà plantés, elle, l’aide-soignante et le logiciel de validation des traitements. « Je n’aime pas démarrer stressée comme ça, surtout que je suis venue bien à l’heure... » Scénario répétitif, elle s’en doutait bien un peu (s’il y a le moindre problème etc.), mais, malgré tous les signalements effectués rien ne change. Depuis des semaines, la boîte d’intérim transmet de façon aléatoire l’information des codes à récupérer, et la nécessité de venir plus tôt. De toute façon les bugs informatiques se répètent. Alors elle raconte et répète ce qui lui est arrivé. Elle essaie d’éroder à coups de paroles l’angoisse, s’efforce de la diluer dans ce récit du début de sa nuit toujours recommencé. Comme dans un de ces rêves d’empêchement, tu avances -tournes en rond, tout se retire, se défile, t’échappe et se dérobe sans fin. On essaie de rassurer, expliquer que c’est malheureusement fréquent, la tirer de cette culpabilité qui se dessine, s’entend à demi-mots. Impression des plans d’administration des traitements pour la tirer d’affaire. Dès qu’on pourra on viendra voir, pour s’assurer que tout va bien, filer un coup de main.

Avec ma collègue Irène, ce soir-là, inutile de se concerter beaucoup. On avance le moment de la distribution des médicaments. On procède vite, sans se donner la possibilité d’échanger avec les patients, on essaie de gagner un peu de temps et d’espace face à cette nuit à venir qui se resserre, se rabougrit tout autour de nous. Préparation rapide des traitements pour le lendemain, là aussi sans perdre une minute, oreilles aux aguets tendues vers la sonnette de la chambre d’isolement. Arrivé aux derniers comprimés dans l’ultime tiroir du chariot de traitement, j’aimerais aller dans le service voisin, comme promis. La collègue intérimaire n’a pas rappelé mais quand même... Le téléphone sonne. L’entrée.
Irène part ouvrir à l’autre bout du couloir, doit déverrouiller les doubles-portes coupe-feu rouge-brique, aller et retour, pendant ce temps l’imprimante tinte, puis vomit une gerbe d’ordonnances destinées à un autre service. Sans doute une erreur. Pas le temps de m’en occuper. Irène et M. G. pénètrent dans le bureau infirmier. Lui, c’est pantalon de ski noir, tee-shirt orange, veste doudoune bleu-foncé, sac à dos rouge et noir, casquette vissée sur la tête, quarantaine un peu passée ? Assez bronzé, mal rasé et fine moustache, mince. Incurique mais sans trop. Un halo de pas très net sans tomber dans le franchement déglingué et repoussant. Il parle abondamment, voix un peu voilée et embrouillée. C’est une admission sous contrainte mais son père demeure introuvable pour en signer la demande. Noyés dans le dossier d’entrée et ses bilans sanguins, quelques mots se poursuivent pour dicter les contours de cette hospitalisation nocturne. Schizophrène, conduite addictive, alcoolisme, conflit de voisinage, gendarmes ou pompiers, urgences, hôpital psy.
Déluge verbal : « Mais asseyez-vous donc, on attend avec vous le médecin de garde, rituel d’admission, argent, papiers à mettre au coffre. » Tout ça permet de tenir jusqu’à l’arrivée du médecin. Pourvu que Mme C. dans la chambre d’isolement ne sonne pas. Pourvu qu’il n’y ait pas de souci à côté. Pourvu que cette entrée se passe bien.

Arrive l’interne, habillée dans des tons beiges, fine, maquillée, soignée, visage mince et las, rougeurs autour des yeux et du nez, un rhume tenace. On va vous recevoir dans le bureau à côté. Visiblement elle connaît l’espace. Bureau pourvu du mobilier minimal : trois chaises, table, armoire, et rien d’autre. Pas une feuille de papier, pas une affiche, une pendule, un petit bout d’objet qui fasse habité, qui rappelle du vivant : néant abyssal de coquille froide et vide.
Alors « Bienvenue M. G. ». Elle connaît son affaire. Le désert et la glace, elle les repeuple de son attention et de sa présence tout en restant bien là où il faut, à la manœuvre. Son « bienvenue » déjà, ça apaise encore un peu, ça autorise à s’asseoir, et puis à dire, prendre le temps de l’attente et du souffle, ça pose et ça repose. « Dans les premiers temps vous serez en observation, on fera attention à vous, vous ne pourrez pas sortir tout de suite etc. » Elle a laissé se répandre et entendu les propos en cascade, l’alimentation protéinique et Salvetat, une bouteille par jour, insisté sur la maturité de cet homme qui se déclare prêt à venir, s’annonce décidé à accepter l’hospitalisation et ses contraintes. On a récolté des bouts d’histoires et d’hospitalisations anciennes. « Les voix impérieuses ou insultantes, je n’en ai plus je vous assure ». On remarque le fond de sa casquette entièrement tapissé de feuilles d’aluminium. C’est juste comme ça, alors oui on n’insiste pas, on le garde pour cette nuit. C’est juste comme ça, on s’en contentera, ondes télépathiques, magnétiques, ou pas.

Retour dans le bureau infirmier, les affaires de M.G. sont répandues par terre, le sac à dos ouvert, vidé. Mesure de sécurité, s’assurer qu’il n’y a pas d’objets dangereux, ou de médicaments et produits toxiques. Ça saute crûment aux yeux cet étalage sur le sol du bureau, ce carrousel bariolé de T-shirt, slips, vestes, pantalons, pulls, pliés, froissés, fringues disparates, enveloppées de sacs plastiques ou déballées en tas informes, les propres, les douteuses, les indécises. « Vous avez fouillé mes affaires... » Montée de tension, bord d’explosion. C’est mieux bien sûr de faire l’inventaire en présence des patients. Mais ce soir déjà, plus rien ne va. Obsession : gagner du temps. Se tenir prêt à toute éventualité : déchaînement dans la chambre de contention, problèmes à côté. « C’est pour m’assurer que vous n’avez rien de dangereux ni d’affaires à laver, on peut s’en occuper si vous voulez... » Fabrique d’apaisement en déterminant ce qui doit être mis dans un sac pour la lingerie, ce qui peut être conservé. La tension s’efface avec le tri. Rangeons tout, rangeons tout, visite et remise en ordre des placards par temps de grisaille.
Téléphone. Visage de la collègue qui s’allonge, blêmit, discussion. « Mais je suis en plein inventaire, on fait une entrée ».
Je pars avec M. G, poursuis l’installation dans la chambre à deux lits. Le code du placard ne fonctionne pas, il faudra laisser les habits dans un sac, on verra demain. Je parle en chuchotant pour ne pas réveiller son premier occupant. Peine perdue. J’entame alors à voix basse de succinctes présentations : « M. G., c’est votre voisin de chambre M. M., vous verrez il est bien sympa, tout se passera bien ». M. M. sourit paisiblement dans son pyjama à rayures, se retourne pesamment sur son lit, puis je donne le traitement prescrit par l’interne. Retour dans le bureau. Colère.

La collègue doit partir dans le service voisin, qui ne peut pas être confié à deux intérimaires. On peut finir l’admission, oui, mais elle doit y aller. Elle proteste, s’emporte, la mobilité des agents du service public, d’accord, mais être prévenue avant ? Ne pas tout supporter et encaisser à la dernière minute. Et les difficultés actuelles dans notre service ?
Elle obtempèrera et s’énervera, commettra l’erreur de rappeler la cadre d’astreinte, de parler de faute dans la gestion des plannings, et depuis son irritation lancera dans la foulée « signalement comme évènement indésirable ». Elle entendra en retour valse continue des cadres à côté, et autres signalements en représailles, car tout le monde peut faire des erreurs et tout le monde peut s’employer à signaler tout le monde. Depuis quelques mois dans cet hôpital, de plus en plus, on se tait, on se méfie même de ses boîtes mail. La méfiance se fabrique, se distille, agite ses tentacules poisseuses, dégouline entre les murs, calfeutre les gens. Partout son brouillard opaque et gluant. J’aurais pu lui enjoindre de se calmer et de ne rien manifester, mais je ne l’ai pas fait. Dans ce bureau, ce soir-là, avec l’interne on échangeait : maltraitance institutionnelle et il faut en informer les syndicats... Je disais : « Mais on ne sait plus comment faire, tout le monde s’en fout ou se terre ».
Irène est donc partie, la jeune infirmière intérimaire est arrivée, rassurée et dépitée de cette nouvelle consigne reçue, parfaite pour alimenter sa culpabilité, nourrir sa crainte d’être mal perçue par nous. Elle a pourtant bien certifié au téléphone qu’avec notre aide elle avait pu se débrouiller, et affirmé que tout se passait bien. Elle reprend avec moi toute l’histoire depuis le début, encore une fois. S’ajoutent de nouveaux éléments. Elle a eu peur de s’égarer en pleine nuit dans l’hôpital pour aller récupérer les indispensables et inefficaces sésames. On a dû l’accompagner, son désarroi ensuite devant le message d’erreur, sa colère face à la boîte d’intérim. Elle ajoutera des fragments de son histoire professionnelle, sa formation, sa crainte de travailler en psy, même si elle a avait fréquenté une école d’infirmier rattachée à un hôpital psychiatrique. Elle me pose des questions. Je réponds et rassure comme je peux mais n’écoute pas vraiment. Pourvu que Mme C. dans sa chambre fermée, pourvu que les détails.

On fait un tour du service : tout est calme, Mme C. a viré son matelas du lit, l’a posé au sol derrière la porte, s’est couchée dessus. Maintenant elle dort, tranquille, surtout ne rien réveiller. Les détails de l’après-midi dorment aussi. M. G s’est assoupi et dissipe l’alcool qu’il a bu, pourvu que ça dure.
Un peu de répit, je suis toujours aux aguets, mais Irène est de retour. Elle a besoin d’aide. Bertrand, à côté, balance de grands coups de pied dans la porte de sa chambre, en hurlant. Pour l’aide-soignante intérimaire avec laquelle Irène se retrouve, c’est trop difficile. Elle a eu récemment des problèmes avec elle, dans une scène d’agression par un patient. Elles viennent de se quereller pendant presque une heure, revivant cette histoire et des interventions réciproques qui n’ont pas été comprises. Elle est à bout. Elle n’a pas eu de relève, ne connaît pas les patients. Alors elle vient me chercher. J’y vais. Je recommande à l’infirmière intérimaire de m’appeler au moindre souci et j’y vais. Stupidement, j’y vais. J’aurai droit à l’abandon de poste si le moindre incident se produit : il était où l’infirmier titulaire ? À côté ! Il connaît pourtant la règle non ?
Dans le bureau infirmier voisin, l’aide-soignante intérimaire finit un sandwich, demande, d’un ton froid voulu ultra professionnel, comment ça se passe dans mon service. Bertrand dans sa chambre s’égosille et scande : « Damien, Mathieu ». En boucle, sans fin. Il appelle à la rescousse des visages familiers, des infirmiers du quotidien, tape contre la porte, à la défoncer. Ça rebondit dans le service miraculeusement encore endormi. L’intérimaire, évoque vaguement Bertrand qui urinait dans son lavabo, puis une histoire de porte fermée. Elle ajoute qu’elle le connaît bien, elle a travaillé récemment dans le service, et quand il faut intervenir il faut utiliser les grands moyens. On appelle des renforts. Elle se désintéresse alors de la suite, engage une conversation avec un autre collègue intérimaire qui vient d’arriver. Lui a doctement réglé l’incident : 50 mg de Loxapac dans les fesses, c’est ça qu’il lui faut.... Puis ils comparent leurs missions d’intérim respectives. L’interne de garde vient d’arriver, toujours la même mais de plus en plus malade et fatiguée : ça résonne dans ma tête. Il faudrait bien sûr prendre le temps de discuter, évaluer la situation, reparler de ce qui s’est passé (examiner ce qui nous a embarqué jusque là) mais tout est lancé. Les renforts arrivent, on va transférer Bertrand dans la chambre d’isolement qui vient d’être équipée de son matériel de contention, attaches pour les pieds, les mains, sangle ventrale... « Damien, Mathieu, ouvrez-moi ! Damien, Mathieu, ouvrez-moi ! Damien, Mathieu, ouvrez-moi ! »Nous voilà devant sa porte - ouverte avec prudence - le pied précautionneusement calé derrière. Il est aussitôt entouré, ne peut rien dire sauf peut-être : « je voulais qu’on m’ouvre ». « On va vous transférer dans une autre chambre. »

Vu de dos dans sa robe de chambre aux tons verts, il est grand, élancé, avance pourtant à pas mesurés, tout droit, raide, mains dans les poches. Autour de lui, c’est une petite cohorte de blanc - combien ? Six ou sept infirmiers ou aides-soignants venus en nombre, c’est toujours mieux... Il avance dignement à pas raccourcis – long trait vert planté comme une algue solitaire dans cette écume pressée de blanc. De sa chambre à la chambre d’isolement, le trajet n’est pas bien long, et lorsque s’approche la lourde porte métallique, il dit : « Alors c’est ça », avec cette petite inflexion légèrement descendante au bout de la phrase, comme un dépit, un abandon, un long effondrement intérieur contenu. Sans résistance aucune il s’allonge sur le matelas, autour on s’active, les lilliputiens tissent efficacement leur toile. Juste avant il hurlait et tapait contre la porte de sa chambre, donnait de grands coups et appelait Damien, Mathieu. Je les savais moi aussi ces prénoms, leur couleur de familier. Je reconnaissais avec lui les visages des infirmiers du service, de l’équipe de jour, mais cette nuit-là à 4 heures du matin, rien d’habituel : une aide-soignante intérimaire et une infirmière détachée en urgence d’un service proche, deux parfaites inconnues en insoluble querelle et pour que tout ça s’arrête que tout ça finisse, 50 mg de Loxapac. Je suis rapidement parti rejoindre mon service. Pas le temps d’échanger sur quoi que ce soit, ni de savoir si quelqu’un allait rester avec Bertrand, démêler un peu avec lui ce qui l’agitait. Peu probable.
À mon arrivée, nouveau tour. Mme D. s’est soudainement mise à hurler et déverser des tombereaux d’insultes. L’infirmière intérimaire n’avait pas tout à fait refermé la porte comme d’habitude. J’ai dû y aller en courant.
Dernière ronde du matin avant l’arrivée des collègues : Mme C. s’est redressée d’un coup dans son lit à notre entrée. J’ai vu qu’elle avait cette fois remis le matelas en place. Elle s’est mise immédiatement à pleurer, sans demander l’heure, sans même s’adresser particulièrement à nous : « J’en ai marre, j’en ai marre de cette vie. »

J’étais vidé, tu sais. Exsangue. Sans idée. Sans envie. Je savais bien que j’aurais dû rester, prendre le temps d’accueillir ces larmes, les nommer avec elle ou auparavant reconnaître avec Bertrand ces appels à Damien, Mathieu, mais il fallait que j’aille noter seul mes observations succinctes et ciblées, objectives surtout ! – dans les rubriques codifiées-ciblées du logiciel indifférent. Alors je suis sorti et nous avons verrouillé la porte sans rien dire. Sans bruit. Sur la pointe des pieds, comme des effaceurs de vie piétinée. Et j’ai eu honte tu sais, honte de tout ce que nous n’avions pas recueilli, pas entendu, pas vu, pas compris, pas tenu, pas renoué. Qu’est-ce que ça pèse en poids d’homme, en regards baissés, en dos tournés, en petites lâchetés et fuites ordinaires, combien de méprises, d’indifférence et de mépris, dis, pour 50 mg de honte ?