Suivre un azimut

Être technicien forestier territorial à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


J’ai un peu le côté ours, c’est vrai. Pour la première fois, j’ai un Smartphone professionnel ; je ne sais pas combien de temps il va durer…


J’ai trente-quatre ans, j’ai grandi en Ardèche. Mon père était commercial dans la machine agricole ; mes grands-parents, fermiers, avaient des terres en location avec des vaches et des chèvres où je passais tous mes week-ends. Un de mes oncles faisait des petits fruits (framboise, groseille). C’est rustique, chez moi.
J’ai fait un bac S, un BTS de gestion et protection de la nature et une fac de bio en filière écologie et gestion de la biodiversité. Ces études sur l’environnement m’ont semblé assez déconnectées de la réalité, comme si on m’apprenait à mettre la nature sous cloche. Puisqu’elle est pour moi inexorablement vivante, j’avais besoin d’expérimenter le terrain ; j’ai donc été bûcheron dans le privé puis j’ai fait de l’agriculture. Ensuite, j’ai passé le concours externe de l’ONF (Office national des forêts) grâce auquel je suis devenu technicien forestier territorial. J’aime l’idée de contribuer à la gestion de la forêt et de penser au mieux notre espace. Je participe à la fois à la protection et à la production de la forêt qui fournit un service à la société (bois de construction et de chauffage).

Depuis un an, je vis en maison forestière communale (une vieille bâtisse dans son jus, à côté de la Poste) au Sappey en Chartreuse, au-dessus de Grenoble. Si c’est un avantage énorme dont j’ai conscience, je suis toujours un peu au travail. Les gens ont tendance à me solliciter même le week-end, ils m’appellent au sujet du déneigement ou de l’accessibilité des chemins de promenade. Au début, c’était étrange, tout le monde me saluait alors que je ne connaissais encore rien de ces visages. Puisque je vis en logement de service à l’endroit même où je travaille, ce n’est pas toujours évident de faire la part des choses. Mon lieu de vie est aussi mon bureau, où je consulte mes mails et réalise tout le suivi administratif : état d’avancement des coupes, programmation des travaux, réalisation de devis, etc.

Au village, il n’y a ni tabac ni boulangerie. Un dépôt de pain subsiste à l’épicerie, sauf que c’est cher et les horaires d’ouverture varient sans cesse, au bon vouloir du commerçant. Dans le cadre de mes déplacements professionnels, je m’arrange pour passer à un village où je sais qu’il y aura une baguette ; sinon il faut rouler quarante minutes aller-retour jusqu’à Grenoble.
Avant, j’ai travaillé trois ans et demi dans la vallée de l’Ubaye et le même temps dans le Var – d’où j’ai gardé un léger accent, il paraît. Désormais, j’ai la chance d’évoluer en forêt d’exception : la forêt domaniale de Grande Chartreuse et plus précisément la partie sud sur le secteur Col de Porte. Je suis ravi que mon fils grandisse ici, dans ces montagnes, au pays des monastères.

Mon secteur

J’ai un secteur assez important, mes bureaux à l’UT (unité territoriale) sont situés à trente-cinq minutes en voiture de ma maison forestière – les forêts sont éclatées sur cinq communes. J’essaye de regrouper le travail : si j’ai un impératif (réunion, chantier) à un endroit donné, je le couple avec une autre action à réaliser dans le coin. Je parle en hectares, et c’est très variable d’une région à une autre. Ici, j’en ai 1200 en gestion, essentiellement en production. À Barcelonnette, sur mon ancien poste, j’en avais pas loin de 5000 : il y avait des alpages, des zones de haute montagne (rochers, cailloux). En surface de production, c’est-à-dire la surface réelle où l’on sort le bois, c’était moindre. Là, c’est presque que de la production.

Au quotidien, je marche beaucoup – une heure sur une piste forestière pour visiter un chantier, c’est une goutte d’eau. Je surveille tous les travaux en cours sur les 1200 hectares dont je m’occupe. En l’occurrence, une entreprise crée une piste visant à desservir un morceau de parcelle non accessible aux tracteurs forestiers. Je vérifie que la réalisation est conforme à ce qui avait été demandé. J’ai toujours à la main une bombe de peinture pour signaler ce qui ne me convient pas. Une fois le tour fini, je vais voir l’ouvrier pour que l’on en discute et que si besoin, il sache où intervenir en redescendant. Si le chantier est imposant, j’en fais le tour avec lui. C’est important que je sois présent, je ne me déplace jamais pour rien. Ensuite, j’informe régulièrement les élus de l’avancée des travaux. Avec eux, nos rapports sont formels : je suis leur gestionnaire de forêt.
Un autre chantier de remise en état est bloqué par la présence de tas de bois déjà vendus à une scierie. Ses employés ont commencé à les évacuer mais n’ont pas fini. Le bois s’altère si on le laisse trop longtemps comme ça, il ne faudrait pas qu’il passe l’hiver dehors. J’attends qu’ils déblaient pour commencer les travaux. Ça me contrarie toujours lorsque je ne peux pas avancer.
Sur certains troncs, quand c’est indiqué « P », ça part en palette. Sinon sur d’autres tas de bois, est souvent indiqué le nom de l’acheteur. Quand le camion grumier arrive, il sait quel tas il doit charger.
Lorsque je traverse une forêt privée, je peux tout de suite voir que la gestion n’est pas la même : le peuplement est plus fermé, serré. La sylviculture est bien moins dynamique, ils prélèvent moins souvent dans le temps mais plus en volume, cela a tendance à régulariser les forêts. La forêt n’appartient pas à tout le monde : chaque terrain a un propriétaire.

L’accueil du public et les animations nature me demandent beaucoup de préparation car ce n’est pas mon métier principal. Mon prédécesseur avait développé abondamment cette activité, je déploie mes énergies pour suivre sa voie. J’essaye de tenir un discours précis et vivant sur la filière bois aux scolaires que j’accompagne, d’imaginer de nouveaux supports pédagogiques et des mises en situation. Je leur rapporte des bois de cerf (c’est de l’os qui pousse chaque année et tombe) ou de la corne de mouflons (un mouton sauvage). Des cerfs, j’en croise sur mon chemin. La dernière fois, on s’est fait peur, tous les deux ! La météo, lorsqu’elle n’est pas clémente, m’oblige à annuler les sorties et à trouver une autre date avec l’équipe pédagogique. Et c’est toute une logistique à déployer car la question du transport est délicate.
Avec mes collègues, on propose également à des groupes (comités d’entreprise, scouts, etc.) des sorties nocturnes en hiver à la frontale, en raquette sur les traces des animaux au col de Porte. On leur parle de la forêt en général mais surtout des indices de présence des animaux : les traces, les restes de repas (une pomme de pin mangée par un écureuil ou un mulot, par exemple). On peut voir ou entendre des cris d’animaux, comme ceux des petites chouettes de montagne.

Le martelage

Deux fois par semaine, je rejoins mes collègues pour un martelage collectif dans le massif. Dans ce cas, nous nous donnons rendez-vous à 7 h 30. Avant de partir, je fais chauffer la voiture pour qu’elle dégivre.
Nous avons déjà tracé les lignes de câble sur le terrain avec une boussole, des jalons et un pied pour la boussole. Nous suivons un azimut qui a été préétabli sur le SIG (système d’information géographique) et nous allons vérifier sur le terrain qu’il n’y ait pas d’obstacle à la pose des lignes de câbles. Ensuite nous martelons les arbres à prélever de part et d’autres. C’est un travail particulièrement physique car la zone est très pentue et le martelage s’effectue dans le sens de la pente. Nous faisons pas mal de dénivelé dans la journée, ça fait chauffer les mollets. En général, sur ce domaine, les accès sont assez difficiles, ça oblige à marcher beaucoup. Je ne peux pas être plus en contact avec le terrain.

À l’aide d’un compas forestier, je mesure le diamètre des arbres à hauteur des épaules (1 m 30), des tarifs de cubage préexistent et, en fonction, donnent le volume de l’arbre. Avec mes collègues, on va suivre l’axe de la ligne en la remontant. On martèle les arbres sur l’axe qui vont gêner pour installer le parcours du câble aérien. À la descente, on marque les arbres sur les côtés de la ligne, plus dans une démarche sylvicole. Là c’est plus dans un but d’exploitation pour installer le système. Ensuite on centralise toutes les données de pointage des arbres enregistrés dans des TDS (terminaux de saisie), ça nous donne le cube, c’est-à-dire le volume de bois marqué. Cela permet la création de fiches article et de commercialiser les bois. On doit sélectionner les tarifs de cubage à utiliser pour chaque essence en fonction de ce qu’on a vu dans la parcelle en marquant les arbres. On convertit le diamètre utilisé en volume. C’est une évaluation empirique : plus un arbre est conique, plus son tarif ALGAN (tableau d’estimation du volume d’un arbre) est bas.

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Au col de porte, il y a aussi une station familiale en prairie domaniale. Beaucoup de Grenoblois ont appris à skier ici. En été, un alpagiste jouit du terrain. Toute l’année, des ouvriers entretiennent les remontées. Non loin se trouvent les coins à champignons. J’y vais souvent, le week-end, avec mon fils. En Ardèche, j’en ai beaucoup ramassé – d’un écosystème à un autre, les espèces varient.

Ici, peu de stations de radio passent, et dès que je passe un col, ce ne sont pas les mêmes fréquences… Le matin, j’écoute France Inter pour les informations, après je préfère la playlist musicale de Radio Couleur Chartreuse. Je zappe. Je reviens sur France Inter en début d’après-midi pour les émissions « La tête au carré » ou « Affaires sensibles ».

C’est une histoire de couches, la montagne. On passe beaucoup de temps à superposer les vêtements, les enlever et les remettre.
Il fait beau, le sommet va se dégager.