La banque est postale

Un bureau de poste à Marseille.


La tentation était trop forte, l’homonymie presque parfaite. Prendre le nom de la plus célèbre des artères urbaines au monde pour enseigne, ici un fast food, là une agence immobilière s’y sont risqués. Si NYC (New York City) possède en son sein la Cinquième Avenue, Marseille peut s’enorgueillir de ses Cinq-Avenues mais ici pas de Cathédrale Saint Patrick, ni de Rockfeller Center, l’église des Chartreux est un peu excentrée et la banque est postale.

Après avoir monté le boulevard Longchamp où seul le bruit feutré de la ligne 2 du tramway tire les riverains de leur somnolence et être passé devant le Palais éponyme, on bascule vers ce carrefour où la ville et la vie reprennent leurs droits et où se croisent le boulevard Philippon, celui de la Libération, l’avenue des Chartreux, le boulevard de la Blancarde et l’avenue Foch. Voilà pour les cinq mais le boulevard du parc zoologique vient s’y ajouter et c’est donc de six avenues qu’il faudrait parler. Marcel Roncayolo (le plus célèbre géographe de Marseille qui a conquis successivement l’Ecole Normale Supérieure, Paris et la France) né en 1926 dans ce quartier qui s’appelait « les Quatre-Chemins » se souvient dans son dernier livre (Le géographe dans sa ville, Éditions Parenthèses, 2016) « du rugissement des lions (du jardin zoologique) qui meublait en bruit de fond l’appartement familial ». Ceux qui les ont remplacés sont en fibre de verre et étonnamment plus silencieux.

C’est à l’exacte intersection de Foch et de La Blancarde que se situe l’un des lieux les plus insolites de Marseille : La Poste. Le grand universitaire décrit son architecture comme « le premier immeuble [qui] annonce la modernité des années trente ». Avant d’y pénétrer et pour combler l’attente, allez donc acheter un magazine au kiosque à journaux en face, tenu depuis vingt-trois ans par Françoise dont l’amabilité et la gentillesse sont permanentes.
Il suffit, quelque peu avant 9 heures, d’observer l’important attroupement devant l’édifice pour comprendre que l’on va assister en direct et comme chaque matin à une « performance » seulement comparable, non pas à celle de tel ou tel artiste contemporain dans les salles aseptisées du Frac mais à l’effervescence constatée à La Valentine ou à Plan de Campagne, les jours de soldes.
Le rideau de fer, à peine ouvert de moitié, et c’est une foule compacte qui se rue, tête baissée et en jouant des coudes pour obtenir les meilleures places au guichet. Ici elles sont chères car très prisées. Cinq minutes après l’ouverture, ce sont des dizaines de personnes qui ont pris possession de l’espace. Ça se meut, ça s’agite, ça cause, haut de préférence, ça s’interpelle, ça s’invective, ça maugrée contre ces maudits distributeurs automatiques censés délivrer les vignettes nécessaires à l’envoi de lettres ou de paquets précieux et dont le fonctionnement laisse à désirer. Quand après de multiples manipulations, on pense être enfin proche de l’épilogue, de la délivrance, l’appareil refuse sans façon votre carte bancaire et vous renvoie à la case départ. Alors, à chacun son répertoire lexical, on a au choix : les boules, les glandes, la haine… Forcément, ça s’enflamme et ça vocifère. Deux employés, testés et reconnus pour leurs patience, impavidité et diplomatie réunies jouent les casques bleus et ramènent un peu de paix et de sérénité – toute relative cependant car l’incendie, à peine circonscrit sur ce front-là, l’orage se déchaîne ailleurs…

Ça tempête dans les rangs quand, essoufflé, après avoir accroché une troisième place au finish lors d’un sprint dans la queue, le concurrent-client se voit interroger par l’un des régulateurs agréés sur l’objet de sa démarche et s’entend répondre qu’il faut d’abord remplir un formulaire ou changer de file. Dès lors, ça hurle, ça gueule, contre « cette bureaucratie de merde », « cette connerie du système » et même la responsabilité du gouvernement dans « cette organisation pourrie ». Ça explose lorsque le mandat tant attendu n’est pas au rendez-vous ou que le virement bancaire est décalé dans le temps. La pauvre guichetière, devant l’adversité, la vilenie, les basses allusions, les insanités ou les perfidies mesquines sur son physique ou son âge avancé, décide de faire jouer son droit de retrait et quitte son poste pour aller décompresser et se vider de ses larmes accumulées, tout au long de la journée.

Des enfants ne connaissent pas cette pudeur et, face à l’attente infernale, pleurent bruyamment dans les jupes de leur mère, en se vautrant par terre sur un sol souillé des marques laissées par le passage de centaines de pieds. Ça aboie aussi car nos amis les chiens ne sont pas seulement tolérés mais bienvenus à la fête. Plus on est de fous… Aux moments de grosse affluence, ça relève d’un mélange de la Comédie humaine de Balzac et de la psychologie des foules de Gustave Le Bon. Un concentré d’humanité avec ses soucis, ses colères, ses peines mais aussi sa drôlerie, son humour, son allégresse. Qu’on ne s’y méprenne pas, du verbe haut, l’ambiance est transcendée et la joyeuseté triomphe. Aussi, on se salue, on se renseigne, on accompagne, on conseille, on sourit, on s’embrasse, on rit et on chante même – le samedi matin notamment. Rien de lyrique, cependant. Janine, soixante-dix-huit printemps au compteur est chaque semaine, pile au rendez-vous. A cappella, elle pousse la chansonnette et entraine ses semblables à tenir la mesure. De Riquita à La Java bleue, de Merci Patron à O Catalinetta bella ou aux Trois cloches, elle transmet son éternelle bonne humeur et quand l’ambiance vient quelque peu à retomber, elle sort la botte secrète de son répertoire et entonne : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux. C’est vrai, ça, qu’est-ce qu’on attend ?