Les princes de cocagne

Quelque part avant

La Nationale 20, ce long fleuve noir qui coupait la France en deux de la base au sommet, coulait devant chez moi. Nuit et jour, son bitume charriait les hommes et leurs biens en un mouvement continu que rien ne semblait arrêter. Le bourdonnement en vibrato des poids lourds venant d’Espagne, la poussée en aigu d’un 600 donnaient la voix à un géant qui changeait de peau avec les saisons. L’été, c’étaient plutôt les caravanes et les breaks surchargés qui descendaient vers le Sud. L’automne, les motos rose fluo du Paris Dakar attiraient les gamins du coin.
Pour tromper l’ennui, j’allais parfois taquiner les flancs du monstre. Dans le fossé, en contrebas de la glissière de sécurité, j’observai l’affrontement des forces du néant et de la vie, cette vie qui pullulait sur de vieux cartons sous la forme d’une masse grouillante d’escargots blancs. Dérangées dans leur cure de chaleur, de grosses couleuvres noires et jaunes disparaissaient dans la végétation. Avec un peu de chance, on pouvait surprendre des rats à l’arrière-train imposant humant d’un air inquiet autour d’eux.

Ces parcelles de vie s’accrochaient de toutes leurs forces sur un territoire où régnait en maître la Mort. Une mort puante, qui prenait l’aspect d’un chat noir et blanc aux poils humides, étendu à plat sur le côté, la gueule ouverte en un feulement d’horreur. Impressionné, je scrutais à distance le petit corps sans vie. Cette capacité qu’a la charogne d’attirer le regard. Elle l’aspire et le boit comme si l’attention concentrée de l’humain gardait le secret d’une vie à renaître. En retour, elle m’initiait à la question de la finitude, exhibant le trou obscur orné de petites dents qui figeait, pour l’éternité, le dernier souffle avant le grand passage…
Les après-midi de beau temps, il m’arrivait de longer le fossé jusqu’à l’échangeur autoroutier qu’on apercevait plus haut, derrière les entrepôts géants à l’éclat d’acier qui sortaient de terre depuis peu. Entre le champ de maïs et la glissière de fer blanc noircie par les fumées de gasoil, je butais sur les rognures du progrès : un pantalon en tergal vert pendu aux roseaux, des bouteilles plastiques pleines d’une pisse orange, une chaussure de chantier émergeant de l’eau croupie que je retirai à l’aide d’un bout de bois…
Ma curiosité rassasiée, j’allais m’asseoir un peu à l’écart sur une motte herbeuse pas trop sale. Là, je regardais passer les véhicules, essayant de saisir les visages et leur destination, comptant le temps qui s’égrenait en Renault blanches, en Fiat rouges, plaques d’immatriculation 82 ou 31. Quand, entre deux passages, le ronflement des moteurs s’interrompait quelques secondes, la brise reprenait ses droits traînant parfois, dans son sillage de chants de criquets et de pépiements d’oiseaux, l’écho de voix lointaines. Elles venaient, ces voix d’hommes, de l’autre côté de la route, derrière le champ de blé qui me faisait face, là où les rayons de pommiers tracés au cordeau découpaient la campagne en larges sillons verts. Ces intonations gutturales soulevées par le vent, ces claquements durs d’une langue qui faisaient vibrer l’air, je les connaissais par cœur, j’en maîtrisais le sens caché depuis le premier jour. Et se lever pour deviner, au loin, des têtes brunes familières sortant et disparaissant des feuillages, et savoir, comme une évidence, comme l’évidence, que je serai, un jour, amené à les retrouver.

Ayachi

Mes premiers souvenirs d’ouvrier agricole. Je rentre en seconde et j’ai de l’acné, une vareuse verte et des bottes de caoutchouc trop grandes m’ont transformé en Waffen SS de carnaval. Dans le vieux cartable que je porte sur le dos, le casse-croûte de midi : une gamelle de tbekh, trois Vache-qui-rit et un thermos de thé placés là par une main maternelle. Je n’aime pas le tbekh…
Intimidé, je patiente dans la cour de l’exploitation agricole. Cette cour des grands où je ferai, dans moins d’une heure, mes premières armes. En attendant, j’ai tout loisir de les voir débarquer, les gueules. Ces visages de défaite qui sortent au compte-gouttes d’une aube orangée. L’odeur forte, derrière eux, du robusta matinal et du tabac bon marché. De vieux Marocains secs comme des bouts de bois mort, un couple de Gitans dodus, un routard en mode off entre deux voyages au Mali… Les vélos cadenassés, une cigarette roulée entre deux bâillements, précipitent le temps avant la montée au chantier.

Il est alors arrivé sur un 102 pétaradant, juché sur une mobylette rouge. Une tignasse d’un blond passé ; du porte-bagages, il extirpe un impressionnant sac de bouffe. Il me fixe en riant bêtement.
Le destin, empruntant la voix du patron, a voulu que pour mon entrée dans la vie active, moi, le cadet et Ayachi (c’est son nom) fassions équipe ensemble. Nous nous retrouvons quelques minutes plus tard dans le même rayon, la tête dans les feuillages, tâtant du bout des doigts les grappes fournies de fruits. L’éclaircissage printanier consiste à enlever l’excédent de petites pommes pour permettre aux autres d’atteindre une taille conforme. Aisée au début, l’opération se complique pour le néophyte. Les doigts douloureux traînent dans l’ouvrage, dérangeant parfois dans leurs nids de grosses araignées veillant sur leurs œufs. Les yeux, pas encore habitués à la tâche, ont du mal à distinguer la récolte à venir du feuillage. Le vieux pull s’achève vaillamment sur les branches pointues…
Ayachi, lui, maîtrise le savoir-faire. Tout en remontant sa rangée, il raconte une existence morne où le quotidien se résume aux mandats envoyés au Maroc, au petit café du soir, au prix excessif du loyer qu’il règle chaque mois à sa vieille propriétaire un peu raciste dont le fils est un médecin réputé sur Toulouse. C’est un bide. Ce qui était censé me distraire m’ennuie à mourir. Finalement, en accélérant la cadence, il est le seul à tirer bénéfice de son histoire, comme si se remémorer ses misères, ça le stimulait. Dix mètres, vingt mètres. Il va bientôt atteindre le bout du rayon. Moi, je fais du surplace en me bagarrant avec les feuilles.

« Alors, il t’a vaincu le travail ? » Ma montre électronique affiche midi. Je m’assieds dans l’herbe fraîche. Mon collègue affecte un air satisfait. Les choses sérieuses commencent pour lui. De son sac de raphia blanc qui, dans une autre vie, servit à ensacher de l’engrais, il sort une flûte monumentale et un pack de lait fermenté : « Ça, c’est de la vraie nourriture d’homme ! Pas les pizzas et les glaces dont tu te gaves à la maison ! » Là-dessus, il extirpe une boîte à biscuits. À la place des douceurs, de grosses darnes de poisson frites : « Le bienfait de Dieu ! Qui n’a pas goûté à ça n’a rien connu. Regarde-moi ça. » Le regard possédé comme s’il avait été touché par la grâce, il exhibe de ses doigts boudinés une tranche de colin saisie dans une croûte roussie.
Je l’imagine alors la veille, Ayachi, un détour au rayon poissonnerie du Leclerc local où les flèches d’argent dormant sur la glace viennent envoûter le regard du fils de la Méditerranée. Plus tard, dans la solitude d’une chambre d’ouvrier, une main retourne dans l’huile les tronçons d’un animal acheté en promotion. Dans les fumées de friture, un verre de café noir au son grésillant des infos s’échappant d’un transistor. Le jour qui meurt derrière l’unique fenêtre. La fatigue qui tombe lentement sur les épaules…
Mais ça, c’était hier. Aujourd’hui, Ayachi se régale. Il déchire de ses dents la chair craquante, suçote les vertèbres, alterne en avalant de gros morceaux de pain. Il sait faire honneur à sa cuisine. Moi, je me sens pitoyable avec mes tristes patates et mes trois Vache-qui-rit.
Un rot. Le festin est terminé. Il se lève alors pour prendre son blouson accroché à une branche. Une image furtive : en place de la ceinture, un tendeur de vélo empêche le pantalon de tomber.

Boulahqal

Nous nous sommes retrouvés devant sa « maison ». Une vieille caravane posée sur un bout de champ à l’écart des bâtiments agricoles, avec pour seuls voisins un antique chiotte frappé d’un cœur indiscret et un tas de bois. L’amas de tôle, sous l’éclat du soleil de midi, pleure en larmes de rouille sa nostalgie des routes d’Espagne. Près du sol, là où l’herbe masque à la vue le seuil du taudis, le front de la pourriture verte ronge chaque jour un peu plus la paroi gondolée. Les roues sont déjà recouvertes de mousse. Inexorablement, la Costa del Sol se métamorphose en monstre végétal.
Boulahqal (l’homme intelligent en arabe) m’a invité à prendre le café chez lui. Nous avons fait connaissance ce matin en transbahutant des bidons bleus d’un local à l’autre. Bien qu’il ait l’âge de mon père, le courant passe.
La porte s’ouvre. Je pénètre dans des ténèbres encore lourdes de l’odeur de la nuit. La clarté d’un vasistas m’indique un tabouret en fer blanc. Je m’y installe.
Gueule de boxeur, mélange de Léo Ferré et de Mohammed Ali, une tête burinée par le temps et les intempéries. Sur le dos, un cuir écaillé qu’il porte même au plus chaud des jours, cuirasse zébrée de mille combats avec les branches des pommiers.
Tandis qu’il prépare l’eau du café soluble, j’observe à loisir l’espace qui lui sert de lieu de vie dix mois sur douze, exception faite de la pause hivernale où il retourne dans son village du Rif, histoire de lancer un nouvel enfant. Sur fond de formica s’accumulent les sacs plastiques et les vêtements épars. Des auréoles d’humidité piquent le plafond de soleils jaunes et parme. Un cubi de Corbières, un flacon de Toplexil. Un transistor à piles noyé dans un rai de lumière…

Le café me brûle les doigts. Après m’avoir servi, le maître de maison est allé s’étendre sur son lit. Silencieusement, il tire sur les restes d’une roulée posée à portée de main. C’est en remuant la boisson que je surprends alors l’intrus, un gros moustique gonflé d’un sang nocturne. Happé dans le vortex fumant, il tourne sans arrêt sur lui-même, ses pattes jointes en une dernière prière. Je tente de le retirer du bout de la cuillère. Peine perdue. L’abdomen de l’animal gicle sur la paroi en une traînée rouge brun, d’un brun tirant sur le rouge brique comme un vieux fond de Coca éventé. Je jette un regard désemparé vers mon hôte. Il n’est plus là, il a momentanément quitté ce monde pour les limbes du sommeil. Le temps d’une pause, il s’en est allé arpenter un Ailleurs nébuleux dont l’accès reste toujours interdit aux moustiques, à la maladie et à la dèche. Je m’éclipse en évitant de faire de bruit. L’éther lumineux du dehors me fait l’effet d’un baume.

Nécrographie

« Viens avec moi, je t’y amène. » Me délestant de mon pickinbag, je suis Mustapha au bout de la parcelle n° 20. Là, au milieu d’une clairière, la tombe protestante fait un dôme de verdure, tumulus de ronces et de rosiers sauvages d’où fusent des vols de mésanges paniquées.
Il faut s’approcher de plus près et dégager, avec précaution, les lianes redoutées pour lire, sur la dalle blanche épargnée par l’outrage du temps, le nom de ses résidents. C’est un couple. Il est parti en 1892 après avoir traversé le siècle romantique. Elle lui a emboîté le pas en 1901. La main sur la pierre doucement réchauffée par les rayons d’un soleil déclinant, je les imagine, lui, moustache en rond de bicyclette, rouflaquettes à la Rodolphe Lindt, radsoc convaincu à l’heure des vélocipèdes et du moteur à explosion. Elle, petite, chétive, discrète comme une petite souris, lisant l’almanach tout en brodant de la dentelle au coin du feu. Image convenue d’une Belle Époque si sûre d’elle, et pourtant si faillible.
Une lourde chaîne enserre le linceul de marbre. Brisée, l’une des extrémités disparaît dans les piquants : « Le chef ne voulait plus de la pierre. On a essayé plusieurs fois de l’enlever à l’aide d’un tracteur, mais à chaque fois le câble a cédé. Aujourd’hui, on nettoie quand on passe dans le coin. On taille les rosiers pour que ça respire un peu. Personne ne vient les visiter à part nous. » Sur cette poussière d’exploitation rendue à ses anciens propriétaires, les exclus d’aujourd’hui entretiennent la mémoire des relégués d’hier. Et les oiseaux peuvent bien les remercier, eux qui, sitôt le dos tourné, reviennent s’abriter dans la tombe-forteresse, lançant dans le ciel qui rosit des chants de retour aux promesses de vie.

Ahmed volume 1

« Vous, les jeunes nés ici, vous êtes comme des rois. » Allongé dans l’herbe sous les frondaisons d’un vieux pommier, Ahmed jette sa critique à la face du monde, une fois son dessert terminé, une belle fuji à la peau rosée, privilège du cueilleur. L’air est agréable à l’ombre du soleil de midi. La lumière joue à travers les feuilles une mélodie en clair-obscur.
Installé au sommet de l’échelle tel un oiseau mauvais, je taquine le vieil Ahmed. Je le titille, je le harcèle tandis qu’il range son opinel. Le spectacle peut commencer.

Après l’orage

Limace, Titan au pied pourpre, l’orage traîne sa masse vers l’Est pour y mourir. Réfugié dans le hangar aux remorques, j’ai tout vu. La menace voilée sur l’horizon, le ciel qui implose, les hommes à la recherche d’un abri, la grêle exécrée. De cette fureur qui a duré dix minutes, il ne reste que les spasmes d’un moribond, réflexes post-mortem d’un ciel devenu amok. Il y a l’eau, blanche et lustrale, que vomissent des gouttières en plomb dans un gargarisme répugnant. Dehors, elle tombe en une fine bruine qui caresse la boue ocre, cette boue des terrasses de Garonne, lourde, poisseuse, qui colle aux semelles des bottes comme un destin malheureux. Elle sent, cette boue, le gasoil, le bois mort et la jeune pourriture. Midas maléfique, elle transmute le fruit de l’ondée en un jus marron qui remplit les traces des véhicules et les pas des ouvriers, dessinant, dans le sol, des îles et des océans fantastiques. Les brindilles arrachées par la force des éléments, les feuilles criblées par la glace assassine, sont les esquifs de ce monde neuf, né de la rencontre de la terre et du ciel, et qui pourtant ne traversera pas la nuit. Un vent glacé, étonnamment sec, force par moment entre les bâtiments agricoles. Dans la cour, les objets semblent avoir été astiqués par la main d’un maniaque : la remorque, la pompe du puits, la paire de bottes oubliée là, ils scintillent comme au premier jour… Une tôle de zinc perdue contre un mur réfléchit la voûte d’un ciel fermé. Le silence de la campagne. Seul, à la façon d’une lointaine rumeur, l’appel du souffle froid sur la plaine mouillée. Une cigarette vient brûler le temps mort. La buée chaude se mêle aux volutes de tabac en un halo bienfaisant. La plainte d’un merle portée par l’écho d’un vent qui faiblit. Une granny smith éclatée flotte à la surface d’une flaque café au lait. Une autre cigarette, comme une présence. À l’Ouest, là où les ténèbres se dissipent en teintes grises et brunes, un coin bleu s’est ouvert entre deux nuages. La lumière réapparaît lentement, triomphante en habit d’allégorie. Elle jaillit du ventre de la nuit, déchirant les contours des cumulus en déroute qui cherchent à fuir là-bas, vers l’Orient des conquêtes. Un tracteur qui s’ébranle près des chambres froides. Le toussotement saccadé du moteur diesel semble reconduire le temps du labeur et de l’ennui. Le vent s’est arrêté. L’air, figé, résonne maintenant du bruit des hommes qui s’affairent. Au loin, derrière les dernières gouttes de pluie qui s’effacent dans l’or solaire, un arc-en-ciel vient d’ouvrir un pont sur l’horizon. Une silhouette passe, nonchalante, un seau à la main, sans se hâter. Du menton, elle m’indique la voie à suivre. Il est temps de reprendre ma place dans les rayons.

Habib

Habib ne dit rien. Il est comme ça. Habib ne cause pas. Il travaille en silence, remplissant consciencieusement son quota de goldens du jour. Un corps chétif ajusté dans une chemise à carreaux bleus et blancs, une moustache grisonnante sur un visage d’ado qui aurait grandi trop vite, Habib ressemble à une caricature de cuistot napolitain sur des cartons de pizza premier prix. Il vit dans l’exploitation, dans une maison qu’il partage avec d’autres Marocains. Sur les murs de sa chambre, au-dessus du lit de fer grinçant de rouille, une affiche de femme brune aux grands yeux bleus mélancoliques tirés d’un antique « Nous Deux », et le mot AMOUR, en majuscules, jeté comme un cri à la cire rouge d’une bougie. J’ai récemment appris que ce petit homme discret qui, en dehors des parties de domino et d’un verre de lait quotidien, ne s’est jamais distingué outre mesure, s’avère être un modèle de sacrifice, martyr d’un autre temps propulsé à l’ère des portables et de la télé-réalité. Lui qui, après des années de vie en France, ne s’est jamais marié, a tiré seul sa famille de la fange du bidonville. Son salaire a nourri la promotion sociale de ses jeunes frères. L’un est devenu médecin, un autre cadre dans une banque. Ils possèdent des voitures de prix, de belles maisons de ville, des terres où prospèrent le blé et l’olivier. Leur nom, autrefois ignoré, est aujourd’hui respecté au bled. L’architecte de ce conte de fée, lui, poursuit son exil gascon, en bon zoufri rôdé à la peine et à la solitude. On imagine qu’il aurait pu rentrer au pays, saisir sa chance pour tenter une autre vie là-bas. C’était sans compter sur la force d’érosion du temps qui, cinq matins par semaine depuis 30 ans, le pousse dans la cour de l’exploitation, un peu à l’écart des autres, pour attendre l’ordre d’un sous-chef analphabète qui l’enverra décrocher, de ses doigts frêles de pianiste, les fruits de l’amertume et de l’espoir.

Ahmed volume 2

« Viens voir ! Tu connais toi, tu n’es pas comme moi qui suis vieux et bête… Dis-moi, est-ce que c’est le sida ? » Ahmed ouvre grand la bouche. De l’index, il m’indique un chicot du fond de la mâchoire inférieure, tour ruinée perdue dans une solitude chair.

Herpétologie

Un ouvrier vient de régler son compte à une couleuvre à coup de pelle. Elle gît fracassée sur le chemin de terre qui longe la parcelle n°6. Dans la lumière folle de onze heures, son corps élastiforme s’étale comme un fouet mort. Prudemment, je m’approche. Le cadavre, qui pèse bien son mètre et demi, traîne encore l’illusion de la vie. Cette vie qui n’est plus explose dans les couleurs d’une robe qui embrasse toutes les teintes du jais à l’or. Le cuir dorsal, piqué d’étoiles et d’émeraudes sur fond de nuit, rappelle les monstres des légendes où l’on parle de forêts sombres et de marécages d’antan. Le ventre strié brille d’un jaune patiné qui semble avoir été pensé dans un autre monde. Il y a là de la perfection, merveille d’une évolution rampante, bijou d’orfèvrerie darwinienne. L’œil, ouvert, est recouvert d’un léger voile opaque. Coulant des narines, un sang garance attire des mouches bleues électriques. Elles jouent à copuler, se taquinant pour mieux revenir. Elles se provoquent aussi près du cou, là où le manteau tissé de mille soleils laisse apparaître des muscles roses à l’aspect de filet de poisson. Des fourmis coolies sont déjà à l’œuvre. La quiétude paysanne d’une fin de matinée de juin. Dans l’air flottent des fragrances de mort violente et de fleurs des champs. Je suis repassé visiter la couleuvre le soir même, après le travail, comme ça, pour voir. Elle était toujours là, fermant le chemin de son corps déployé. Les mouches et les fourmis aussi. Seule la tête avait changé d’aspect. La délicate peau persillée avait disparu, laissait place au nu d’un crâne blanc aux orbites vides. Peut-être par pitié, j’ai repoussé la charogne du pied dans l’herbe du fossé.

Hors temps

C’est un corps de ferme tel qu’on en voit dans la vallée du Tarn, coincé entre un chêne centenaire et une carcasse de 4L. Jadis, il accueillait des métayers piémontais chassés par la faim. Aujourd’hui, ils sont trois Marocains à partager ses locaux. Ses murs de brique crue hébergent aussi une chouette hulotte que l’on entend la nuit et des légions de souris. On y accède par une remise qui donne sur le tableau des tournesols en fleurs. Là, derrière, des barils de graisse pour moteur achèvent de pourrir, à l’échelle du siècle, une calèche aux flancs vermoulus. Au fond, émergeant de la pénombre, des empilements de cagettes donnent asile à des générations de tégénaires, leurs soies antiques coulant en lambeaux gris sur les pièces de bois. Ici tout est poussière. Du sol battu à la poutre maîtresse, elle laisse sa marque jaune, épaisse d’un doigt. Des traces de bottes indiquent la voie à suivre. Elles mènent à une porte de style Art nouveau. D’un mouvement de la main, tourner la vieille poignée de céramique et laisser vaquer le regard. L’œil s’ouvre sur une pièce carrée aux murs de chaux. L’espace, qui semble remplir la fonction de cuisine, est modestement éclairé par une fenêtre dont l’un des carreaux, brisé, a été rafistolé avec force papier bulle et scotch. Dans un coin, un réchaud à bois attend sa cargaison de bris de cagettes et de journaux de turf qui dépassent d’un carton en contrebas. Une table en formica crème et ses quatre chaises assorties occupent le cœur de la pièce. Pour toute cène, deux verres Duralex, un cendrier jaune, un jeu de cartes espagnoles et une grosse boîte d’allumettes à l’effigie d’un chaton. Un bleu de travail roulé en boule sous la fenêtre. Fiché entre deux canalisations en plomb, le calendrier des pompiers de l’année 1992 a trouvé place au-dessus de l’évier. L’endroit, dépouillé, est désespérément vide. C’est que près de douze heures par jour, les lieux sont livrés au silence. La pesanteur qui règne ici n’est troublée que par les charges de l’autan, qui vient mourir sur les contreforts du Quercy, et l’activité névrotique d’une chouette qui, du fond de sa cachette, là-haut, dans les combles, vient toutes les dix minutes jeter un œil ahuri sur le monde, s’étonnant à chaque fois du spectacle des hommes.

Un Français

Les Marocains le surnomment Loulou, mais son vrai nom, c’est Leloup. Loulou est né roux et prognathe. La peau de ses bras blancs est couverte de signes bleus qui racontent sa mal-vie. Loulou a une drôle de façon de vous dévisager. Il fronce son regard humide en ouvrant la bouche, mais aucun son n’en sort. Loulou est nouveau dans le pays. Il a quitté l’an dernier sa Normandie natale pour trouver asile dans le Midi, son havre méridional se bornant au 12 m2 d’un studio d’une cité sensible de Montauban. Ce que Loulou aime par-dessus tout, c’est taquiner le carpeau sur les bords du Tarn où il peut passer la nuit entière à observer les mouvements du bouchon. C’est d’ailleurs pour mieux manier la gaule qu’il roule ses cigarettes avec le seul usage de l’index et du pouce, art qu’il n’hésite pas à exercer à la demande sous le regard de Marocains épatés. Loulou affectionne aussi la boisson. Au travail, son goût immodéré pour la Mauresque, passion qui trouve sa pleine expression le samedi soir au bar le Mousquetaire où il s’est fait sa place dans le carré d’ivrognes, laisse place à la limonade aux édulcorants intenses. Il traîne toujours sa bouteille de soda premier prix, tordue par la chaleur et la soif, qu’il place précautionneusement au frais parmi les rares touffes d’herbes hautes. À 18 heures, quand sonne l’heure de rentrer chez soi, Loulou est le premier à aller récupérer son scooter. Sa silhouette longiligne s’éloigne alors des vergers à grandes enjambées comme un marathonien à bout de souffle. Quand je l’arrête pour lui demander ce qui l’amène tous les soirs à fuir en courant, il dit que c’est pour aller retrouver son chien, un coton de Tuléar. La bête, enfermée toute la journée, pleure l’absence de son maître. Ça dérange les voisins, un couple de vieux avec qui il a déjà eu des soucis à cause du bruit. Le souvenir désagréable fait grimacer Loulou. Coupant court à la discussion, il reprend sa marche d’athlète en surchauffe, ses genoux cagneux s’énervant sous un short trop grand.

Critique gastronomique

Quelque part entre Toulouse et Agen, munissez-vous d’un large pan de plaine limoneuse. Débarrassez-le de ses fermettes et de ses pigeonniers. Nettoyez-le de ses bosquets. Comblez-y les mares. Si nécessaire, aplanir au bulldozer. Sur le sol retourné, ouvrez de longs sillons parallèles. Glissez-y, tous les deux mètres, des pieds de pommiers hybrides issus des dernières innovations de la recherche agroalimentaire. Arrosez généreusement d’aides financières de la PAC. Jetez dans votre préparation plusieurs poignées de paysans déracinés des Suds. Pour prévenir toute émulsion, placez quelques contremaîtres blancs en surface. Faites confire 40 ans dans un bouillon de flufénoxuron et d’oxydemeton-methyl… C’est prêt. Pour l’effet esthétique, agrémentez de quelques feuilles de misère crue. Traditionnellement servi avec sa louche de racisme et son mesclun de cancers environnementaux.

En galère

La tamara. Il faut être Arabe pour saisir toute la densité du mot.
La tamara, c’est plus qu’un concept. La tamara, c’est la Passion de l’immigré, la trinité d’une souffrance qu’il porte en croix sur les chemins de France.
Il y a d’abord la tamara du travail, celle qui épuise les corps au fil des années de trime.
La tamara des conditions de vie, celle du dénuement, du statut d’Étranger marqué au fer rouge, du quotidien glauque en toile de fond.
Enfin, la tamara de l’exil, celle de la séparation et de l’oubli qui voit le fils ne plus reconnaître le père lorsqu’il est de retour chez lui.

Mythe et rite

Enfant, je me rappelle avoir assisté à une zerda. Le souvenir de cette pratique ancestrale a la couleur du sang d’un veau égorgé dans la cour par des ouvriers redevenus paysans le temps d’un dimanche de repos.
Il sent l’odeur chaude des tripes à l’air que quelques femmes en fota vont vider derrière le tas de bois.
Il résonne des coups de hachette qui débitent la bête, de la scie tronçonnant les os, du robinet qui coule sans fin.
Il brille des couleurs vives de bacs plastiques posés sur un sol lessivé, tous équitablement répartis en viande fraîche que chacun ramènera le soir chez soi.
Il garde la saveur d’un temps qui n’est plus, celui d’une communauté solidaire soumise à la loi des Ancêtres et tirant sa révérence dans les brumes d’un dimanche d’octobre, quelque part dans un coin de Midi, il y a déjà longtemps.

Théorie des jeux

C’est samedi soir et dehors il fait nuit. Une nuit de février, froide et noire comme un sépulcre oublié.
Dedans, sous la lumière blanche d’un plafonnier, les hommes jouent aux dominos sur la table de la cuisine.
Les visages sont recueillis, presque tragiques. À tour de rôle, les doigts font claquer la bakélite sur le formica.
Au fil de la partie, les pièces dessinent le tracé d’un labyrinthe qu’un revers de la main réexpédiera bientôt dans le néant. Jusqu’à la première heure du matin, les hommes vont explorer, à force de café, les possibles d’un dédale en noir et blanc.
On trouve beaucoup de gens pour critiquer le domino. C’est pourtant un jeu qui n’a rien d’absurde ou d’ennuyeux. C’est même plus qu’un jeu. Le domino a une faculté rare : celle d’arrêter le temps pour ouvrir un espace tiers où chacun va réécrire les scénarios monochromes d’une vie-prison.
Pour les blessés de l’existence, c’est une vertu recherchée, presque une thérapie.

Le naufragé

Pour le rencontrer, il suffit de se pointer devant la gare routière autour de midi. Avatar entre un grognard de la retraite de Russie et un Papou de film ethnographique, le corps enroulé dans une couverture minéralisée de crasse, il fait mur près de l’entrée en se parlant à lui-même, à ses pieds un sac en jean délavé de marque Rica Lewis dont on évite d’imaginer le contenu.
C’est un ancien collègue de mon père qui basculé clochard depuis vingt ans déjà. Des orangeraies de Beni Mellal à cette façade de briques qui sent l’urine, un déclin en cascade : solitude, accident de travail, alcool, rue, folie... Sa longévité l’a patrimonialisé : dans le quartier, il fait partie du paysage urbain au même titre que les lampadaires, les bancs publics et la pissotière 1900 du bout de la rue.
C’est que son existence fait mentir toutes les statistiques. Depuis un certain nombre d’années, sa déchéance s’est arrêtée dans un purgatoire éthylique peuplé de rires déments et de poux. Là où ceux de son espèce sont partis alimenter depuis longtemps déjà les morgues des écoles de médecine, lui s’accroche à son néant, répondant au regard des passants dégoûtés par un rictus humide d’où giclent parfois des insultes en arabe. Quand je croise sa face enflée par le mauvais vin et les nuits sans sommeil, je le surprends, comme la fois dernière et la précédente, la tête au-dessus du gouffre, pour seuls garde-fous sa psychose paranoïaque et une bouteille de Castelroc aux trois-quarts entamée. Et poursuivre tranquillement mon chemin, sans prendre la peine de m’arrêter, avec cette idée qui me susurre à l’oreille que, dans sa catégorie, il est particulièrement doué.

Aujourd’hui ici…

Les derniers ouvriers agricoles marocains prennent leur retraite. Ceux qui ont rapatrié leur famille vivent pour la plupart dans des barres à l’orée des petites villes aux noms qui sentent bon le rugby et le confit de canard. Les plus vieux — les chibanis — ont souvent trouvé refuge dans des foyers sordides, coincés entre les quatre murs pisseux d’une chambre de 9 m2, quelque part entre un Maroc qu’ils ne reconnaissent plus et une France qui ne les a jamais reconnus. Beaucoup sont malades ou accidentés du travail, l’exposition prolongée aux pesticides entamant son long travail de sape en pathologies chroniques et autres cancers meurtriers. Beaucoup sont morts aussi.
Dans les vergers, ils ont été remplacés par des Slaves et des Portugais payés au tarif Bolkenstein. Comme le souffle de la mer, les vagues successives du prolétariat agricole viennent s’échouer sur les coteaux du Quercy, chaque exil laissant sur la grève son sel qui se fond aux apports précédents.
C’est un monde crépusculaire que j’ai cherché à reconstituer par l’anamnèse en réinsufflant vie aux souvenirs personnels. Dans quelques années, ce monde n’existera plus, si ce n’est dans ma mémoire et celle de ceux qui l’ont vécu ou côtoyé. Force est de constater en effet qu’il n’existait déjà pas pour la majorité des habitants de la région. Hormis, peut-être, pour l’assistante sociale de la Mutualité Sociale Agricole, le maire ou le médecin généraliste.
Devant l’absence d’une mémoire partagée, ces écrits prennent d’abord valeur de témoignage en ouvrant une lucarne sur ce qu’a été le temps laborieux des Marocains dans la vallée de la Garonne, entre 1970 et 2010, au cœur de ce pays de cocagne chanté pour sa douceur de vivre et sa qualité de vie. L’envers du décor était moins clinquant. La success-story avait son prix.