Le monde des pieds carrés

Je suis le footballeur anonyme. Je fais partie de cette majorité de pratiquants pour qui devenir footballeur signifie d’abord et avant tout devenir pied carré. C’est en effet sous cette expression, utilisée par le sociologue Williams Nuytens, que l’on peut caractériser un monde de footeux du dimanche qui envisage la pratique du football sous son aspect humble et décontracté.
Avec ses maillots personnalisés (Boomer, Bichon, Kalash…) et sa tactique aléatoire (« On va jouer en 4-4-1 pour commencer, le temps que Julien arrive… »), l’équipe C du FC Bricourt constitue un exemple représentatif de ce qui peut être appelé (sans mépris de notre part) le monde des pieds carrés. Selon moi, ce rapport décontracté à la pratique du football au sein du FC Bricourt ne peut être compris sans les reconfigurations initiées en interne pour répondre à une pénurie de joueurs. En effet, la bonne santé apparente du club sur le plan démographique et sportif ne doit pas éluder les efforts renouvelés chaque année par les dirigeants pour maintenir des effectifs de pratiquants et de bénévoles raisonnables. Et si le club de Bricourt est parvenu à aligner une équipe première compétitive qui est montée de deux divisions en trois ans, c’est en multipliant les moyens humains : anciens joueurs du club, réseau professionnel de Michel (président du club), réseau sportif de l’entraîneur de l’équipe première...

Cette réussite sportive place le club en position de force (Promotion d’honneur) par rapport à ses concurrents locaux. Dans le même temps, les équipes B et C, évoluant dans les divisions inférieures de district, permettent au club de développer un projet autour de deux enjeux :

Cette transition jeunes/adultes s’effectue le plus souvent entre 18 et 20 ans et se caractérise par une évaporation des effectifs de joueurs. Il constitue l’un des problèmes majeurs auxquels doivent répondre les clubs ruraux, comme le souligne un éducateur de Bricourt à propos de ses joueurs : « Le plus dur, c’est de retenir les jeunes, après c’est eux qui ne voudront plus partir ! » L’alignement d’une équipe de jeunes constitue un enjeu important pour des clubs modestes qui ne doivent miser quasiment que sur des « joueurs-maison » pour assurer la relève en équipe première.
À Bricourt, le président (déjà connu pour ses colères sur le bord de la touche) n’hésite pas à intimider les jeunes qui manifesteraient une réticence à réintégrer l’effectif l’année suivante. C’est ce que raconte Victor lors d’un entrainement : « Un jour, mon père m’appelle, il y a quelqu’un pour moi à la porte. Là, j’ouvre et je vois le Poilu (surnom du Président du club) qui est devant la porte. Il avait entendu dire que je voulais arrêter le foot. Et là, j’me fais houlà… ça va pas être bon pour moi. Et là il me fait ‘Bon, tu sais qu’on a besoin de toi chez les jeunes’. Et moi, un peu con, j’ai pas pu lui dire ‘Non, je m’en vais’ ». Plutôt que de d’y voir une méthode de persuasion agressive, on doit surtout relever la valorisation des rapports en face-à-face (d’homme à homme) où les qualités de franchise et d’honnêteté sont mises en avant. Dans ce type de situations, le président cherche en réalité à incarner pleinement les « valeurs » du club et tenter de les véhiculer aux jeunes générations.

Mais dans une période d’allongement des études, cette transmission générationnelle est remise en question. De nombreux individus d’origine populaire tentent en effet « d’élargir leur horizon » vers un modèle plus urbain et, par conséquent, plus conforme à leur désir d’ascension sociale. Voilà ce que Nicolas Renahy décrit sur ce point à propos de son enquête sur Foulange : « Sylvain pense trouver en ville un marché du travail plus dense ; il s’agit aussi de ‘connaitre’ d’autres univers sociaux, plus proches du ‘modèle estudiantin’ et de ’s’y faire connaitre’. Mais à son arrivée, ses seules connaissances sont faites de deux ou trois jeunes issus de Foulange et de ses environs. »

Dans plusieurs cas, ces tentatives d’acculturation à un « modèle estudiantin » s’avérant peu concluantes incitent ces jeunes ruraux à se réinvestir dans un réseau de sociabilité « tout fait », dans lequel ils n’auraient finalement plus rien à prouver (dont le club de foot peut faire partie). Pour une grande partie d’entre eux, ils rejoignent alors en priorité les rangs l’équipe C, plus jeune et plus conforme à leur aspiration à pratiquer un football ludique et décontracté. On peut d’ailleurs comparer ce rapport au football promu par les joueurs de l’équipe avec l’humour cultivé sur la page Facebook : « Les phrases qu’on peut entendre qu’au niveau district », d’Alex Morales.

Dans le même temps, à mesure que l’intérêt de ces pratiquants pour la dimension ludique de ce sport se développe, les valeurs « ouvrières » d’engagement physique et de courage véhiculées au sein du groupe sont dépréciées par eux. La réintégration au groupe s’effectue alors le plus souvent sur le mode de la distanciation ironique. Chez ces pratiquants, on remarque d’ailleurs un emploi fréquent d’expressions locales typiquement du coin, qui sont utilisées afin de mieux les tourner en dérision : « vendanger », « planter », « faucher », « décrocher la charrue »..., expressions qui ont par ailleurs valu aux membres du club la réputation durable et le surnom – perçu comme péjoratif - de « paysans ».

Depuis quelques années, le club tente précisément d’inciter les joueurs à en limiter leur usage afin de ne plus entendre les « quolibets » de l’adversaire. Ces quolibets peuvent également porter sur l’état du terrain de football, souvent jugé de piètre qualité par les équipes adverses, et assimilé à un « champ de patate », renforçant ainsi le surnom de « paysans » souvent attribué, et perçu par eux comme péjoratif. C’est d’ailleurs ce qui est rappelé par le président du club à côté des enjeux sportifs lors de l’Assemblée Générale de fin de saison. Dans le cas du FC Bricourt, on comprend que c’est davantage à une « crise de représentation » à laquelle on assiste plutôt qu’à une réelle « désaffection » pour le sport en lui-même. D’ailleurs, les générations de familles foot permettent en partie à Bricourt de contenir la baisse des effectifs licenciés observées dans d’autres clubs.

Les familles foot se constituent par les membres d’une famille élargie appartenant à un même club, à la faveur de liens tissés parfois dès l’enfance, renforcés eux-mêmes par l’usage d’une « parenté pratique », notion développée par l’ethnologue Florence Weber que Nicolas Renahy illustre très bien dans son ouvrage Les gars du coin : « Lorsque nous nous rendons à l’appart avec Sylvain, celui-ci parle de rendre visite aux ‘cousins’. En réalité, si Sylvain est le cousin germain de Fred, il est apparenté de manière lointaine à Hervé puisque le premier est le neveu de la grand-mère du second. […] La poursuite de relations suivies depuis l’adolescence a suscité un lien de ’parenté pratique’. C’est ainsi en termes de cousinage tout autant que de copinage que Sylvain qualifie sa relation avec Hervé ».
Cette proximité est rendue possible notamment par la faible mobilité résidentielle de certaines familles des classes moyennes et populaires. Les relations constamment entretenues avec ses amis (ou parents éloignés) tendent à en faire des proches à part entière que l’on fréquente à l’intérieur et l’extérieur du foyer. De cette manière, cette parenté pratique permet aux jeunes ruraux de justifier les relations ténues et exigeantes qu’ils poursuivent avec leurs amis. Il n’est donc pas étonnant d’observer que ce type de parenté se reflète également dans la vie du club de football local, comme en fait part, sur le ton de l’humour, Éric, joueur de l’équipe C de Bricourt, après un entraînement : « Ah j’hallucine ! Les mecs sont tous cousins ou frères là-dedans… Bon, Biche (surnom d’un joueur), c’est quand que tu deviens mon beau-frère ? Faut que je te présente à ma belle-sœur. Je suis sûr que c’est ton genre en plus ».
La remarque, prononcée sous forme de boutade, ne doit pas pour autant écarter le constat effectué… Dans cette équipe, les relations de parenté sont clairement visibles et revendiquées par les protagonistes. En l’occurrence, le joueur qui tourne en dérision cette familiarité dans l’équipe y joue avec son frère. En faisant la remarque à son coéquipier sur leur possibilité de faire partie de la même famille, Éric souligne en fait la singularité du joueur apostrophé : il est l’un des seuls à ne pas avoir de proches parents dans l’équipe.
Par ailleurs, le souci de valoriser ces liens familiaux de proximité (ou liens de proximité familiale) contraint les personnes concernées à adopter une attitude exemplaire au sein de ces instances de socialisation. Par exemple, le président du club de Bricourt se présente un soir au domicile d’un jeune qu’il encadre et le réprimande vivement. Dans la journée, l’adolescent s’est introduit sans autorisation avec quelques amis dans les vestiaires du stade municipal. Au terme de l’échange avec le jeune, le président clôt ainsi : « Bon, tu sais qu’on est famille… Je veux pas d’histoire, hein, mais c’est pas pour autant que j’hésiterai à t’en mettre une devant ton père si je t’y reprends. Ça, tu peux en être sûr ! »
En réalité, la colère du dirigeant se fait d’autant plus forte qu’elle est redoublée d’un rapport de parenté – le père du joueur est en fait le cousin germain du président – qui, bien qu’éloigné, ne manque pas d’être rappelé à l’adolescent de manière plutôt floue (« Tu sais qu’on est en famille… »). Par ailleurs, il est intéressant de noter que ce dernier, unique membre du club dans cette affaire, ait été le seul à subir la réprimande pour tous ses copains. Tout fonctionne comme si le maillage social créé par le club dans l’espace local, rendu notamment possible par les générations de « familles foot », investit en retour les jeunes joueurs d’une fonction de représentants de la jeunesse locale et les incitent à mettre en avant, sur le terrain comme en dehors, les valeurs d’honnêteté et de courage véhiculées par la société villageoise.
Une observation localisée dans un club de football permet ainsi de nuancer la prétendue crise du football amateur. En effet, la dimension familiale et familière des clubs de football local, garante de leur bonne santé, peut s’observer à travers divers éléments évoqués ci-dessus. Encore aujourd’hui, la vocation de nombreux éducateurs se développe dans le suivi de leurs propres enfants dans les équipes de jeunes. À cette occasion, les aînés (hommes principalement) tentent de prodiguer des conseils à la nouvelle génération (garçons exclusivement). De ce fait, on peut penser que le monde des pieds carrés constitue encore un lieu privilégié de transmission en milieu populaire et mériterait pour cela une attention particulière.