Pas que

Monter un atelier d’écriture dans un centre social.


Ce soir je sors. Je vais au théâtre. Je suis essoufflé car je marche vite et malgré cela j’accélère encore le pas. C’est toujours comme ça quand je n’ai pas de billet. Je dois arriver tôt, en tout cas avant les autres, car sinon je n’aurai pas de place. Il y des soirs où ça deviendrait presque une question de vie ou de mort. Des soirs où je me mets presque à courir dans les rues parce qu’il faut que j’aille au théâtre.
Dans la rue il y a du monde. Jamais je ne regarde autant les gens que lorsque je vais au théâtre. Je les regarde, et je pense : « Quelle farce je leur fais ». Ce que je verrai, ils ne le verront jamais. Comment pourraient-ils se douter qu’ils sont en train de rater quelque chose ? Qu’il n’y aura que peu d’élus, que les derniers billets sont en train d’être vendus, que le rideau, en se levant, va ouvrir une parenthèse durant laquelle pendant un court instant tout sera possible ? Le théâtre me transforme. Sans lui je ne serais pas ce que je suis. J’aime, comme ce soir, venir au théâtre sans y être invité, découvrir le plateau par effraction et me glisser dans le public sans connaître personne. Parce que mon métier consiste aussi à faire monter des gens sur scène, on me demande parfois un conseil pour choisir une pièce ou un spectacle. Pourtant, bizarrement, on m’invite peu. Aurait-on peur que je me lasse ?
Silence, place au théâtre.

Je sors du spectacle ému, bouleversé, chagriné. Peu importe. Je n’ai plus les idées claires. Demain je serai un autre. D’ici là laissez-moi oublier qui je suis pour faire place à d’autres possibles. Demain, je serai shérif ou sorcière. On m’aimera ou on me tuera. Impossible de savoir ce que la vie me réserve car mon rôle à moi n’est pas encore écrit. L’autre jour, on m’a demandé de mettre en scène des amateurs, mais mettre en scène des amateurs, c’est vague. Alors on va écrire mon nom sur une affiche et on va faire venir du public, et ce public va venir, j’en suis sûr, écouter ce que Paco, Anne-Gaëlle, Stan, Yaz et Marie-Jo ont à lui dire.

*

Tout a commencé avec Stan, Marie-Jo et Anne-Gaëlle. J’avais rédigé un petit tract à déposer partout, dans la rue, les halls d’immeubles et les boulangeries. Magali, qui nous prête le local, n’était pas d’accord pour le tract. Elle voulait que ça reste « au centre ». Le centre, c’est le centre Jolibois, avec ses bureaux, ses deux salles d’activités et son espace détente. C’est un centre d’animation dont Magali s’occupe, avec Yaz qui assure l’accueil et le gardiennage. Elle y organise des ateliers. De tout : sport, peinture, musique, soutien scolaire. Pour tous : jeunes, actifs, retraités, ados, adultes et, donc, aussi, chômeurs. Voici comment elle m’a présenté la chose :
– À partir de décembre prochain la salle de danse est en travaux, et la salle d’arts plastiques est réquisitionnée pour la danse. Du coup la prof de dessin fait cours à ses élèves au centre des Groseilliers. Il y a de la place pour un atelier d’écriture jusqu’à décembre, mais il faut se dépêcher de monter le dossier car le club scrabble voudrait bien reprendre le créneau et la salle de danse par la même occasion. Et comme je n’ai pas un sou vaillant en caisse, il va falloir frapper aux bonne portes. Par exemple demander la subvention "développement culturel et inclusion".
– On pourrait faire l’atelier dans l’espace détente, comme ça on laisse la salle de danse au club de scrabble. » Là, j’ai fait semblant d’ignorer les bosses et les crevasses qui jalonnent le parcours du « slalom géant du centre Jolibois ».
J’avais en effet compris que les membres du club scrabble avaient tendance à écrire à la mairie assez facilement quand ils n’obtenaient pas quelque chose qu’ils demandaient à la directrice du centre.
– Oui mais il faut agir vite, car pour que le projet soit viable, il faut enregistrer d’ici le 15 septembre au moins trois inscriptions de chômeurs, précaires ou bénéficiaires du RSA. Au moins trois noms, avec trois numéros de sécu, et trois feuilles d’imposition qui mentionnent que compte-tenu des revenus qu’ils ont déclarés, tes stagiaires ne sont pas imposables ». Bien sûr, pour eux l’atelier sera gratuit.

C’est là que j’interviens avec mon tract à déposer « dans la rue, les halls d’immeubles et les boulangeries » qui a tant fait enrager Magali. Ce tract, le voici :
Recherche toute personne intéressée pour écrire sur le thème du chômage, de la précarité et de l’exclusion. Contacter Heinrich au : (suit mon numéro). Quand elle a lu mon tract, Magali est devenue un peu blême :
– On voit que tu n’as pas l’expérience du travail social. Tu dois absolument définir ton public-cible. Dépose ton tract au centre. Yaz pourra parler du projet aux gens de passage. On pourra aussi le donner à des gens qu’on connaît, qu’on a déjà repérés. On pourra le laisser aux Groseilliers. Je t’assure, ça marchera mieux comme ça.
– Non pas question. Si on travaille sur l’exclusion on ne doit exclure personne. Tout le monde doit pouvoir nous rejoindre. Je dépose des tracts un peu partout et ensuite, je me charge d’interviewer les personnes intéressées au téléphone, comme ça je saurai tout de suite à qui j’ai affaire. Fais-moi confiance. Je mets mon nom et je n’évoque pas le centre pour le moment. C’est une démarche personnelle. D’ailleurs, ce numéro de téléphone que j’inscris sur le tract, c’est le mien.

À ce moment, Magali m’a vraiment regardé comme si je descendais de la lune. Elle m’a conseillé de me protéger, de ne pas donner mon prénom, de créer un contact par mail plutôt que de laisser mon numéro. Puis finalement elle m’a laissé faire. J’ai même pu photocopier le tract gratuitement avec le matériel du centre. À ce moment-là, je crois que tout valait mieux pour elle que le club scrabble.

*
Le casting téléphonique fut certainement le plus facile que j’ai eu à faire dans toute ma vie. Le rituel était toujours à peu près le même : l’interlocuteur appelait pour l’annonce, puis demandait s’il restait de la place. Après quoi je lui répondais que oui .Puis l’interlocuteur posait généralement une ou deux questions plus ou moins bizarres, par exemple « est-ce que ce sera rémunéré ? » ou « est-ce qu’on pourra passer à la télé ? », puis je répondais selon l’humeur soit « non » soit « je ne sais pas ». Ensuite, faute d’aborder la question de l’écriture (qui était tout de même le sujet du tract) la conversation s’enlisait peu à peu. D’où mon conseil si vous devez sélectionner des participants à un atelier d’écriture : commencez par privilégier des personnes qui ont lu jusqu’au bout votre annonce.

Souvent les conversations s’arrêtaient d’elles-mêmes et les personnes raccrochaient, sans rien demander d’autre. Il n’y eut que Stan, Anne-Gaëlle et Marie-Jo pour m’appeler par mon prénom et me demander, d’une manière ou d’une autre, « ce que je voulais ». Ce que je voulais, c’était comprendre comment vivent ceux qui sont dans la galère et savoir si mes interlocuteurs étaient prêts à en parler dans le cadre d’un travail d’écriture en groupe.

Stan : « Sûr que la précarité ça me connaît. Mais attention, la précarité ça n’est pas forcément la galère. Moi, la précarité je la vis plutôt comme un choix. De faire ce que tu veux, avec qui tu veux et surtout quand tu veux. Bien sûr qu’on se coltine un peu toute la misère du monde, mais au moins le jour où la tête du type qui t’avait embauché te revient plus, tu le laisses en plan et tu te barres, et crois-moi celui des deux qui sera le plus emmerdé à la fin ce sera toujours lui. Mais attention, je dis pas non plus que c’est la belle vie ni que c’est facile. Internet nous a fait sortir du moyen-âge. Maintenant on peut se renseigner sur nos droits autant qu’on veut. On n’a plus besoin d’affronter le regard soupçonneux du bibliothécaire qui a peur qu’on lui vole ses bouquins. »

Anne-Gaëlle : « Bien sûr que je suis dans la galère parce que je travaille par intermittence, mais je refuse d’être réduite à ça. Chômeuse, précaire, ça vous enferme dans quelque chose d’un peu figé, qui vous oblige en permanence à vous justifier de tout ce que vous faites et qui en même temps ne définit pas réellement votre place dans la société. C’est à la fois trop flou et réducteur, et ce flou risque de vous bouffer en permanence. En parler c’est déjà en faire quelque chose. Et en faire quelque chose, c’est toujours mieux que de se laisser bouffer sans rien dire. »

Marie-Jo : « Précaires, exclus, pour moi c’est la même misère. La différence avec avant c’est que maintenant on ne cherche même plus de remède. Je crois qu’on a fini par accepter la chose comme étant naturelle. J’aimerais comprendre comment on en est arrivés là. Moi qui ai eu des hauts et des bas, j’ai eu de la chance qu’on m’aide à me relever dans ma vie. Mais le monde est tellement dur aujourd’hui que je ne suis pas sûr que je pourrais réussir à aider les autres. »
Ce matin, par hasard, j’ai croisé Yaz, l’employé de l’espace détente du centre. Je crois qu’il m’a vu déposer des tracts à la boulangerie. En tout cas il m’a reconnu. De cela je suis sûr. Je me demande à quoi il pense. J’ai l’impression qu’il est au centre depuis longtemps et je me demande combien il a pu voir d’intervenants, de stagiaires et de porteurs de projets qui, comme moi, sont apparus un jour dans sa vie sans crier gare. Combien a-t-il connu de nouveaux qui n’ont pas eu le temps de devenir des anciens ? Combien, au contraire, sont restés des années ? Est-ce que certains sont devenus des amis ? Est-ce que parmi ces amis, certains ont quand même fini par être oubliés ? J’imagine Yaz, année après année s’efforçant de s’y retrouver, et mettant à jour mentalement ses listes. Yaz, à chaque rentrée, mémorisant et oubliant de nouveaux visages.

Pour un intermittent comme moi, la mémoire des visages se dissipe vite. Sur un projet, il m’arrive de travailler soixante-douze heures d’affilée avec des personnes que je ne revois jamais ensuite. L’intermittence sert aussi à cela. Le principe de l’intermittence exige que nous oubliions un peu les visages entre deux projets pour ne pas nous laisser envahir.
Yaz, par sa fidélité au centre, inscrit sa vie dans l’attachement à un lieu et à ses usagers. Pourtant nous nous sommes reconnus l’un l’autre. Il nous arrive à tous que notre vie professionnelle surgisse au beau milieu de notre vie privée. Ça peut être beau. Habituellement, il se produit un décalage. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, au contraire, Yaz et moi avons été surpris de nous apercevoir que nous nous étions reconnus l’un l’autre.

*

Imaginez que demain matin vous vous réveilliez sous la forme d’un animal. Vous avez la même vie, les mêmes pensées et désirs qu’aujourd’hui, mais vous vous réveillez dans un environnement totalement différent, avec un corps différent, des appétits différents, et un rapport à vos semblables également différent. Comment vivez-vous ? Décrivez votre journée. Si possible, laissez-nous deviner quel animal vous êtes devenu par petites touches, en vous appuyant sur le contexte. Et attendez la toute fin pour nous dire quel animal vous êtes réellement.

Voici comment Stan, Marie-Jo et Anne-Gaëlle ont répondu à ce premier exercice que j’ai proposé :

Stan : « Aujourd’hui j’ai mangé une chèvre. Et maintenant je vais devoir dormir sous les étoiles, avec une chèvre à demi digérée dans le ventre. En temps normal je suis discret. J’agis dans l’ombre et personne ne fait attention à moi. Mais à midi j’ai voulu manger une chèvre. J’avais vraiment très envie de la manger, cette chèvre. Je n’en pouvais plus de manger des petits rongeurs. Il y a des jours comme aujourd’hui où je me sens vraiment très fort. Pour peu que la matinée soit belle, que le soleil me chauffe. Je me sens capable d’être un terrible prédateur. À midi, la proie semble toujours facile. Elle vient de manger de l’herbe. Elle est accablée par la chaleur, les autres font la sieste. Sans s’en rendre compte, elle s’est mise à l’écart du troupeau. Je commence par l’étouffer, c’est assez facile. Je la traine à l’écart, puis je l’avale. Mon corps est un muscle. Ça ne lui pose aucun problème. Ne reste plus qu’à la digérer, cette chèvre. Et là ça se complique. Je suis vieux. Autrefois quand j’ai mangé un chevreau, il faisait une journée splendide. De la chaleur en continu. J’étais jeune. À 16 heures j’avais tout terminé. Là le soleil s’est caché. Ça ne passe pas. Je l’ai avalée mais je n’arrive pas à broyer ses os. Je vais mourir en plaine, surpris dans ma faiblesse par un prédateur cent fois moins fort que moi. Dévoré par un oiseau de passage. Peut-être même par une volaille. Avec une chèvre dans le ventre. Quelqu’un de moins fort que moi viendra me manger, moi le serpent. Avec ma chèvre dans le ventre. »

Anne-Gaëlle : « Je ronge ce qui n’est plus. Patiemment. Je suis là quand quelque chose meurt. Je suis outillée pour me nourrir de tout ce que les autres délaissent : des acides, des enzymes. Tant qu’il y aura des déchets, l’éternité nous sera garantie, à moi et à mes semblables. J’ai de quoi digérer de la sciure de bois. Des fougères mortes. De la mousse. Tout ce qu’il y aura. Ma nourriture, personne ne me la conteste. J’ai un estomac formidable. Et grâce à lui j’ai la paix. Les autres peuvent bien se battre. Moi pendant ce temps je traite, j’altère et que j’oxyde tout ce dont ils ne veulent pas. On peut vivre ainsi. Moi, la termite, je le peux. Tout vaut mieux pour moi que de se battre pour manger. »

Marie-Jo : « Il y en a partout. À droite, à gauche, au-dessus et au-dessous de moi. Et nous sommes tous pareils. Nous sommes des milliers. Toujours groupés. Nous croyons ainsi échapper aux prédateurs. La meilleure place n’est ni au centre ni au bord. Elle est entre les deux. Les gros prédateurs attaquent toujours en plein milieu, pour engloutir un maximum d’entre nous. Les petits prédateurs nous attrapent par les bords, et ce sont les plus faibles ou les plus téméraires qui se font manger. C’est toujours au bord que l’on s’expose le plus. Du bord on peut donner la direction au groupe. Ou du moins essayer de lui faire croire qu’il y en a une. De toute façon la plupart d’entre nous se moque totalement de la direction que nous suivons. Ce qui compte, c’est la place dans le groupe. Celle qui nous rend invisible. Celle qui nous protège. Mais le jour où je ne serai plus assez forte pour suivre les autres, ce sera fini. Le banc abandonnera le petit poisson. Il sera seul. Il ne sera plus rien. »

*

Aujourd’hui, après l’atelier, Yaz m’a souri. Je suis sûr qu’il a fait le rapprochement avec les tracts de la boulangerie et qu’il comprend parfaitement ce que nous faisons au centre et pourquoi nous le faisons. Par sa présence silencieuse, il participe à l’atelier avec beaucoup d’efficacité. C’est que nous squattons « son » espace, où il a ses habitudes, et aussi ses habitués. Il s’agit d’un espace semi-public ouvert à tous. Aussi, dans la vie du centre, en ses premiers temps de l’atelier d’écriture, c’étaient nous les intrus. Qu’un habitué franchisse la porte du centre juste pour « taper la discut’ », et Yaz, selon les cas, soit l’attirait discrètement dans un coin du centre et lui expliquait ce que nous faisions, soit le recevait sur le seuil pour éviter de perturber l’atelier. Toujours au four et au moulin, Yaz recevait les livreurs, prenait les coups de fil, recevait les parents et les enfants sans que jamais n’ayons été dérangés le moins du monde dans notre travail. Au contraire, Yaz, fin psychologue, instaurait une telle convivialité dans le centre que certaines personnes restaient après le cours de danse pour écouter nos textes sans que jamais nous ne nous soyons sentis observés ou jugés.

Finalement, l’atelier était ouvert aux quatre vents et cela nous convenait très bien.
Magali, en revanche, voulait absolument nous donner la salle de danse avant qu’elle soit en travaux et ainsi nous faire rentrer, ne serait que pour deux mois, dans sa grille d’activités hebdomadaires. C’est pourquoi elle me relançait sans arrêt pour que je trouve « trois participants munis d’un numéro de sécu et d’une feuille d’imposition nulle ». C’était aussi la condition à remplir pour qu’elle puisse me payer mes heures au centre. Pour que l’atelier continue, avait-t-elle déclaré, il nous fallait « au moins un chômeur de plus d’ici la Toussaint ». Pas facile d’aborder le sujet avec le groupe, qui comprenait deux précaires à la situation plus ou moins floue et Marie-Jo, salariée en CDI depuis un an et demi.

Le « miracle » s’est produit alors que nous avions pris nos aises dans l’espace détente, qui était de plus en plus fréquenté du fait de l’arrivée de l’hiver. À ce moment-là, je commençais à envisager de poursuivre l’atelier en dehors du centre, dans un café par exemple. Je me souviens qu’Anne-Gaëlle nous lisait un texte qu’elle venait d’écrire. Un texte qu’elle avait intitulé Pas que. Comme une incantation magique Pas que a fait venir Paco, un guitariste espagnol venu d’Andalousie sans savoir un mot de français. Anne-Gaëlle lisait et Paco jouait. Rien n’avait été préparé. Devant nous quelque chose d’inattendu prit soudain forme. Grâce à la guitare de Paco, Anne-Gaëlle lisait mieux, ralentissait son débit, improvisait. Paco soulignait les inflexions du texte par des cascades de notes qui projetaient les mots d’Anne-Gaëlle dans de nouvelles directions. Juste après, Magali a fait passer les dossiers d’inscription à l’activité « Mobilisation et dynamisation par l’écriture » du centre Jolibois, et tous, Paco compris, s’en sont saisi, quoique je ne sois pas sûr que ce dernier ait parfaitement compris de quoi il s’agissait. Pour autant, nous avons entrevu grâce à Paco la possibilité d’un travail collectif : pour lui permettre de jouer, l’atelier allait l’accueillir comme un membre à part entière du projet. Quitte à ce que nous précisions un peu nos situations administratives personnelles pour donner un cadre officiel à l’atelier.

Avec Yaz, nous nous sommes parlés pour la première fois aujourd’hui. Il m’a parlé de l’atelier avec des mots qui m’ont fait chaud au cœur. Il m’a dit que les textes que nous écrivions lui rappelaient ses années de galère, mais aussi des moments forts de sa vie passée de musicien, l’enthousiasme de la création collective, l’envie de construire quelque chose avec les autres.
Le jour où Yaz a invité son ami Paco à venir jouer de la guitare avec nous, il savait que nous quitterions l’espace détente pour la salle de danse. Et il savait aussi qu’une fois dans la pièce à côté il ne pourrait plus nous entendre lire nos textes. Ça le rend triste mais en même temps il se console avec l’idée que l’atelier pourra rester au centre et ne sera pas obligé de déménager dans un café. Ce que Yaz ne sait pas encore à ce moment-là, c’est que l’atelier n’emménagera jamais dans la salle de danse. Mais n’anticipons pas.

*

Ces quatre dossiers d’inscription à remplir, comportant chacun leur quota d’informations personnelles et de pièces justificatives à fournir, recèlent en réalité une foule d’indiscrétions. Voici celles qui peuvent être utiles à la compréhension de ce qui suivra.

De Stan, j’appris qu’il s’appelait en réalité Slobodan. Précaire depuis de nombreuses années il refuse toute aide de l’Etat et en particulier les dispositifs de retour à l’emploi. Parallèlement, il a fait mille métiers et déclare vivre plutôt bien malgré la précarité. J’imagine une vie faite de petites annonces glanées sur le trottoir, de contrats louches et de travail plus ou moins au noir mais je n’en saurai jamais plus. Dans ce domaine-là en tout cas.

Marie-Jo est en CDI depuis un an et demi. Célibataire, sans enfant, elle est par conséquent imposable et est hébergée par la congrégation religieuse pour laquelle elle travaille.

Anne-Gaëlle a aussi passé quelque temps dans un autre genre d’institution, mais elle m’a fait promettre de ne pas en dire plus. Sans attache familiale, elle change souvent d’adresse et vit actuellement dans une communauté Emmaüs. Déclarée partiellement handicapée, elle est bénéficiaire d’une allocation spécifique de solidarité, et n’est par conséquent pas imposable.

Paco a bénéficié d’une allocation chômage jusqu’au mois d’avril 2015 et paie aujourd’hui le loyer de sa chambre d’hôtel grâce à des petits boulots et à un peu de manche dans la rue. Il parle difficilement le français et s’en remet essentiellement aux services sociaux pour faciliter ses démarches. Il m’a avoué plus tard qu’il remplissait par principe tous les formulaires qu’on lui tendait, ne serait-ce que pour apprendre quelques mots de français mais aussi dans l’espoir qu’une démarche aboutisse un jour. Il n’est pas imposable en Espagne et semble-t-il, pas davantage en France.

Et moi, qui suis-je ? Qu’est-ce qui me différencie des autres ? Quelle place occupe le travail dans ma vie ? En quoi consiste ce travail ? En quoi mérite-t-il un salaire ?

Paco : « Je viens du sud de l’Espagne. L’Andalousie vu des villes, c’est un raz-de-marée de plastique qui a surgi en plein désert pour faire pousser des millions de tomates. Avant, nous étions des citadins. J’ai été conçu pendant l’Expo universelle de Séville en 1992. La crise nous a jetés dehors. L’agriculture n’embauche pas. Nous dormons les uns avec les autres sous des bâches. Nous jouons tous de la guitare, nous peignons, nous dansons. Le travail, c’est ce qui permet de prendre soin de cette génération, de lui apporter de la joie. Cela me rend fier. Si je gagne de l’argent ici, je le ramènerai là-bas. Si cette génération s’arrête de rêver, alors ce sera vraiment foutu. »

Anne-Gaëlle : « Je suis déclarée inapte au travail mais il me semble que le terme n’est pas exact car je peux accomplir un travail si on m’en donne un. Ce que je ne peux pas faire, c’est trouver par-moi même du travail. Repérer une offre, faire une candidature, écrire qui je suis et ce que j’ai fait dans ma vie ne me pose pas de problème. Mais me projeter dans l’avenir et dire à un recruteur "nous allons faire du bon travail ensemble" est au-dessus de mes forces. C’est pourquoi j’échoue toujours à l’entretien de motivation. Comment se motiver pour travailler avec des gens qu’on ne connaît pas ? Qui plus est pour un travail qu’on ne connaît pas ? Qui peut faire cela ? Comme je ne peux pas construire une image de moi qui soit conforme à ce qu’attend de moi le monde du travail, je laisse la société me définir comme inapte au travail et me verser une allocation. Mais je pense aussi que c’est un raccourci bien pratique pour éviter aux recruteurs d’avoir à m’expliquer exactement ce qui fait qu’ils ne me recrutent pas. »

Marie-Jo : « Il y a longtemps que je ne comprends plus le monde du travail. J’ai travaillé comme assistante de direction pendant vingt ans dans plein d’endroits différents. J’ai assisté des hommes et des femmes immatures, tyranniques, angoissés, fragiles. À chaque fois j’ai pris ce travail à cœur, trop peut-être. Je l’ai accompli avec loyauté, discrétion et, je pense, discernement. J’ai aidé des gens qui n’étaient manifestement pas faits pour diriger. Pourtant, systématiquement, c’est moi qui étais mise à la porte à la fin. Ce n’était pas grave tant qu’il y avait du travail. Aujourd’hui mon travail consiste toujours à aider les autres mais il m’apporte infiniment plus de reconnaissance. »

Stan : « J’ai grandi en Serbie, dans une famille qui détestait les bosniaques et qui vénérait Milosevic alors croyez-moi, travailler c’est toujours mieux que de faire la guerre. Dans le travail on a tous besoin les uns des autres. Le Noir a besoin de l’Arabe qui a besoin du Juif qui a besoin du Ruskoff et ainsi de suite. C’est pour ça que je travaille. J’ai besoin de ça pour m’inventer une vie et oublier celle d’avant, avec les bombes et tout ça. Ma récompense, au-delà du salaire, c’est de pouvoir vivre en paix. »
*

Magali m’a proposé de remplacer Yaz provisoirement à l’espace détente et de participer à la fête de Noël du centre avec les stagiaires de l’atelier d’écriture. J’ai dit oui aux deux sans savoir exactement ce à quoi je devais m’attendre. C’était juste après les attentats 13 novembre 2015 qui ont mis le centre, le quartier et le pays tout entier en ébullition. L’atelier est donc retourné dans cet espace détente qu’il n’avait en fait jamais quitté. De là, je pouvais l’encadrer tout en surveillant les entrées conformément aux mesures de sécurité en vigueur. Il passait beaucoup de monde. Les participants à l’atelier d’écriture venaient de plus en plus souvent en dehors des ateliers, et ça discutait beaucoup. Je me mis à penser qu’il était temps de fermer l’atelier qui commençait subrepticement à dévier de son objet initial. Moi aussi je déviais, usurpant le rôle de Yaz qui n’était pas le mien. J’ai pensé que notre participation à la soirée de Noël pourrait constituer le point d’orgue de notre projet avant de nous séparer. Nous sommes tombés d’accord sur l’idée d’une mise en voix, très sobre, des textes déjà écrits, avec accompagnement de Paco à la guitare.

C’est alors que Stan m’a appris que l’un des fils de Yaz était probablement impliqué dans les attentats du 13 novembre. Stan était, comme nous tous, bouleversé à l’idée que Yaz était probablement en train de perdre son fils. D’une même voix, nous avons adressé à Yaz une invitation à nous rejoindre sur scène. Puisqu’il nous avait accompagné dès le départ, il était normal que Yaz soit aussi à la conclusion de cette aventure. Et Yaz a accepté. Nous avons répété sans lui, puis nous avons décidé de l’ordre des textes et calé quelques répliques. Le spectacle aura lieu demain soir et j’attends avec impatience de découvrir le mot de la fin.

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Là c’est un peu l’autre qui parle. Vous êtes une personne différente des autres. Insistez sur ces différences. Puis examinez ce en quoi les autres sont finalement proches de vous.

Stan : « Quand j’étais petit on ne m’a appris que la haine. Maintenant je suis grand. Il me reste plein d’autres sentiments à découvrir. »

Anne-Gaëlle : « Je n’ai pas de frère ni de sœurs mais je ne suis pas qu’un enfant unique. Pas qu’une orpheline, pas qu’une femme de quarante-cinq ans sans famille à charge. Je ne suis pas qu’une ancienne étudiante des beaux-arts. Pas qu’une ancienne dessinatrice. Pas qu’une ancienne fumeuse. Mon statut ne veut rien dire. Mon adresse actuelle ne vous dira rien non plus. De toute façon elle change tout le temps. Vivre seul est donné à tout le monde. »

Marie-Jo : « Il m’a fallu trente-cinq ans pour comprendre que je ne devais rien à personne. J’ai renoncé à aimer de façon inconditionnelle. Je travaille dans une congrégation religieuse et mon supérieur sait que je ne crois en rien. »

Paco : [Paco ne parle pas. Il nous offre des grappes de notes et des arabesques comme autant de poutres solides pour soutenir l’édifice de nos vies.]

Yaz : « Éduquez vos enfants comme de grandes personnes. Parlez-leur de Mahomet et de tous les autres. Racontez-leur tous les mythes, avant que d’autres ne le fassent. Laissez-les décider ce qui est vrai. Amenez-les sur la terre de leurs ancêtres. Dites-leur que cette terre vient d’une étoile située à des milliards de kilomètres d’ici. Faites-en des blédards. Des blédards de l’univers. »