Les équipes en place

Être conducteur de travaux à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Avec mon collègue, nous allons toujours déjeuner au même restaurant ouvrier, je crois connaître le menu mieux que la serveuse, surtout les desserts. J’ai mes habitudes.


J’ai vingt-cinq ans, je suis conducteur de travaux à Epinal depuis plus d’un an. Je suis le plus jeune de Lorraine, et de France je ne dois pas en être loin. Avant, j’étais ouvrier forestier (OF) : sylviculteur et conducteur d’engins. J’ai grandi en pleine campagne, dans un village de 700 habitants. Les Vosges, en général, c’est très rural. La gare d’Epinal n’a que trois voies…
Mon père faisait des services de remplacement chez les agriculteurs ; trois jours chez l’un, deux chez l’autre. Maintenant il fait les marchés avec ma mère et vend les produits qu’ils cultivent eux-mêmes.

À la fin de mon année de 3e, j’étais très hésitant quant à mon avenir. J’aimais bien travailler dehors, je suis allé visiter une maison familiale en Haute-Saône, un internat où on peut passer des diplômes mais en même temps chaque élève a une tâche à réaliser par semaine (nettoyage, récurage, vaisselle, service, etc.) J’avais quatorze ans, j’ai eu du mal à m’adapter mais j’y ai passé mon BEP espace naturel. J’ai fait un stage dans un parc thermal, ça ne m’a pas transcendé d’essuyer les bancs pour les curistes. Je chassais la moindre goutte de rosée et devais repiquer les fleurs : aucune ne devait dépasser. Je n’avais pas le droit de me servir du matériel thermique et de la débroussailleuse, c’était frustrant.
Un de mes voisins était OF à l’ONF (Office national des forêts), en l’écoutant me raconter ses journées, je me suis dit « pourquoi pas ? » Je suis retourné à l’école, n’ai plus voulu mettre les pieds au parc thermal et ai commencé un stage découverte à l’ONF. Depuis j’y suis encore. Ensuite j’ai passé mon bac pro en apprentissage au sein de l’ONF. Je suis en CDI ici depuis mes dix-neuf ans.

Je vis dans la banlieue d’Epinal dans une maison forestière, grâce à mon statut de nécessité absolue de service. Avant, j’avais un appartement près de chez mes parents. Je ne suis pas spécialement enraciné dans mon département. Pour l’instant, il m’a toujours offert ce que je désirais. Alors pourquoi partir ?

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J’apprécie le calme de ma maison au bord de la forêt, il n’y a pas de réseau : je ne suis pas gêné par le téléphone ! Et comme je m’en sers toute la journée au travail, cela m’arrange… Il n’arrête jamais de sonner, jusqu’à soixante fois par jour. Quand je suis en voiture, j’active mon kit main libre. Je dois être vigilant à ne pas devenir trop disponible non plus, sinon je ne peux pas avancer. Certains des quatorze OF avec qui je travaille appellent plus que les autres, en fonction des tempéraments.

Le plus souvent possible, j’essaye de mettre les équipes en place : aller avec les OF sur le chantier, leur montrer la parcelle concernée. Sauf qu’avec six équipes et nos petits chantiers, je ne peux pas être partout. Les équipes travaillent à 80 % sur de la forêt communale pour des petits travaux de sylviculture (dégagement, pose de mobilier bois et signalétique, travaux publics, pelleteuse, etc.) Les chantiers durent souvent une journée, trois au maximum.
Pour moi, plus il y a d’engins, plus la charge de travail est importante. Un engin correspond à la mobilisation d’une équipe de trois à quatre personnes. Il y a potentiellement plus de pannes et de déplacements.
Je suis là en cas de problème et fais confiance aux équipes en place. Elles connaissent la forêt mieux que moi !

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J’ai des tâches administratives assez lourdes : je remplis tous les jours une fiche – où j’indique les horaires, les lieux de chantier, l’embauche des ouvriers, le matériel employé – envoyée tous les mois pour être contrôlée. C’est un travail un peu fastidieux mais nécessaire, j’ai cette responsabilité.

L’essentiel de mon travail réside dans la coordination, donc dans la communication avec les OF. Il faut du tact, ne pas oublier que j’ai affaire avec des humains qui ont parfois des sautes d’humeur ou des soucis. C’est plus difficile que de faire marcher des engins parfois ! J’essaye de ne pas parler trop vite, de réfléchir au maximum avant de m’exprimer, de toujours faire attention à ce que je dis.

Dans une équipe, il y a toujours un leader naturel, qui va parler pour les autres, remplir les fiches de chantier, ajouter des annotations et cela n’a pas toujours à voir avec l’âge, l’expérience ou les études. C’est le communicant. C’est d’autant plus intéressant à observer car chez nous il n’y a pas de chef de chantier donc pas d’obligation de remplir la fiche, c’est au conducteur de la le faire.

Je sais que les OF sont seuls dans les bois et font un travail difficile, je l’ai été. Ils ont besoin de reconnaissance et, en tant que responsable, je dois les assurer de mon soutien. Je suis souvent un tampon entre les agents techniciens forestiers territoriaux et les OF, certains conflits ne sont pas faciles à gérer, j’ai appris à rester calme. Quand j’étais ouvrier j’étais plus impulsif mais je sais que je ne peux plus l’être, j’ai muri mûri aussi !

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Je gagne de l’argent depuis mes seize ans, j’ai pu m’acheter une moto et une voiture. Je ne me plains pas. J’ai postulé pour être conducteur de travaux et je ne le regrette pas mais je ne peux m’empêcher de comparer la vie d’ouvrier que j’ai connue avant et celle de conducteur. Aujourd’hui, je pars à 6 h 30 et je ne sais jamais exactement quand je rentre, souvent vers 18 heures. Une fois à la maison, je suis rincé, je n’ai plus d’énergie pour faire quelque chose ; ce n’est pas une fatigue physique, c’est mental – être toujours disponible, en communication avec les autres c’est très fatigant. En tant qu’ouvrier, je finissais dès 15 heures en été et j’étais certes fatigué physiquement mais j’avais l’esprit libre et du temps pour moi : je ne pensais plus au travail, aux papiers à remplir. C’est différent aujourd’hui.

Dans le même bureau, nous sommes deux conducteurs. Mon collègue Denis s’occupe surtout du bûcheronnage et des engins ; moi de la sylviculture et du mobilier bois ainsi que des petits chantiers extérieurs, annexes. Nous nous complétons parfaitement, chacun a un œil sur le travail de l’autre et fait l’intérim. Cette entente est très précieuse car je suis jeune, je le sais. Si je travaillais tout seul, ce serait vraiment rude. J’ai mes preuves à faire, ce qui ne m’empêche pas de penser à mon avenir, à : passer des concours internes, devenir fonctionnaire ?