De l'eau à la forêt

Être responsable d’un service études à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Le domaine de l’eau

Après une classe préparatoire spécialisée en biologie, j’ai intégré l’ENGEES (École nationale du génie de l’eau et de l’environnement) à Strasbourg. Une fois mes études terminées, à vingt-trois ans, je suis devenue ingénieure spécialiste des thématiques liées à l’eau dans toute sa diversité. J’étais élève fonctionnaire : je m’engageais par-là à servir l’État pour au moins huit ans. Mon premier poste, je ne l’ai pas réellement choisi, cela a été Melun, en région parisienne. J’y suis restée cinq ans. J’ai été affectée à la police de l’eau, où je devais instruire des autorisations administratives. Mon secteur d’intervention était vaste : les eaux de pluie de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, les captages pour l’irrigation dans la Beauce et la forêt de Fontainebleau, puis les travaux dans les cours d’eau. Sur ces derniers, je devais analyser le dossier administratif comportant notamment une étude hydraulique et des préconisations quant à la gestion des risques d’inondations. Je vérifiais la solidité du dossier technique avant de donner l’autorisation. Lorsqu’un gros engin évolue dans un cours d’eau, le milieu est détruit, forcément. Je m’attachais à limiter au maximum les impacts sur les rivières. Ce premier travail m’a permis de découvrir de très belles rivières à truites près de Paris !

C’est via mes compétences dans le domaine de l’eau que je suis entrée à l’ONF (Office national des forêts), je n’ai à l’origine pas de bagage forestier. Mon employeur est le Ministère de l’Agriculture et l’ONF est un des établissements sous sa tutelle qui peut nous accueillir. C’est ainsi que je me suis installée en 2006 à Grenoble où j’ai intégré le service RTM (Restauration de terrain en montagne). En tant qu’ingénieur territorial, j’étais responsable de l’activité de deux puis trois techniciens territoriaux sur la moitié Nord du département. Les interactions avec des gens d’horizons différents étaient multiples : des spécialistes, des élus locaux et aussi les publics plutôt citadins ou néoruraux. Certains ont une conscience faible de leur environnement et des dangers qui les entourent. J’ai beaucoup appris du travail d’équipe : la vision hydraulique ne suffit pas à la cohérence des projets ; il faut aussi intégrer des notions de génie civil, de géomorphologie, et aussi le code des marchés publics.

J’ai passé mon enfance dans plusieurs régions, plutôt en campagne, à la faveur de nombreux déménagements de ma famille, pour suivre mon père, fonctionnaire au ministère de l’agriculture. J’ai toujours eu un attachement particulier à la terre mais pas à une région donnée. J’ai découvert dans mon travail cet ancrage dans un territoire que je ne connaissais pas. J’aime être en lien avec les acteurs du territoire, qui me semble être l’échelle de travail appropriée. Cela concrétise notre rôle, j’ai eu la chance de découvrir en profondeur le département grâce à ce poste au RTM.

En arrivant à Grenoble, je me pensais sportive car je pratiquais régulièrement en club des sports collectifs et de la randonnée en montagne pendant les vacances. Mais lorsqu’on sort des sentiers, ce n’est plus tout à fait pareil : il faut une sacrée condition physique pour exercer toute l’année son métier de technicien territorial en montagne et les forestiers n’en n’ont souvent pas conscience ! Par ailleurs, en montagne, celui qui a le plus de compétences est responsable du groupe et ce n’est pas le supérieur hiérarchique ; cela inverse un peu les rôles.

Du changement sans déménager

Au terme de sept ans de service, j’ai obtenu une promotion et suis devenue ingénieur divisionnaire de l’agriculture et de l’environnement. Après une parenthèse de presque un an à la naissance de mon fils, j’ai eu l’opportunité de prendre la direction du bureau d’études de l’agence Isère. Je travaille à temps partiel, ce qui me permet de garder du temps pour ma famille. Mon métier est maintenant principalement une activité de bureau. Avec mes dix ans d’expérience, je connais bien les activités et les personnes. C’est donc plus facile pour moi car je connais les forces de chacun et aussi leurs faiblesses.

L’évolution de nos interlocuteurs est intéressante, elle reflète celle de notre société qui devient de plus en plus urbaine. Si autrefois, les maires étaient souvent des agriculteurs ; aujourd’hui, la plupart de nos interlocuteurs sont plutôt des citadins. C’est à nous de faire preuve de beaucoup de pédagogie sur la gestion forestière, d’expliquer pourquoi notre activité en forêt est importante, de trouver des partenaires et des fonds pour aider le développement des territoires.

L’activité de l’ONF ne se limite plus aujourd’hui à la seule application du code forestier, il a été nécessaire de devenir un acteur du jeu économique. L’activité concurrentielle est primordiale même si elle n’était pas à l’origine au cœur des missions du forestier. L’ONF est devenu un acteur économique majeur au-delà de la production de bois. La tempête de 1999 a accéléré son évolution car il a fallu trouver de nouvelles ressources pour compenser les baisses de recettes liées à la vente de nos bois. La forêt produit une matière première, le bois, mais elle a aussi d’autres fonctions. Elle peut jouer un rôle de protection : en montagne, elle minimise les éboulements, les glissements de terrain ou l’érosion des sols. Elle offre aussi une protection naturelle pour les captages d’eau potable. Je suis très attachée à travailler sur le lien entre environnement et gestion forestière. L’accueil du public est une autre mission importante de l’ONF pour sensibiliser à la gestion forestière et au respect du milieu naturel. Nous organisons des animations principalement destinées aux enfants, en partenariat avec le Conseil Départemental.

Mon service

Il est constitué de huit spécialistes basé sur cette multifonctionnalité. Je ne gère directement que l’équipe technique, la partie administrative est mutualisée.
Chaque personne se concentre sur une ou deux thématiques suivantes :
– les milieux naturels : plusieurs personnes de l’équipe interviennent dans ce domaine, que ce soit pour la conservation des espaces naturels, avec des zones humides notamment ou bien les inventaires de la flore et de la faune, la réalisation d’étude ou de plan de gestion et de préservation et plus généralement sur la prise en compte de l’environnement dans l’ensemble des missions de l’ONF en Isère.
– l’eau : il n’y a pas que les zones humides, nous travaillons aussi sur les boisements de berges de cours d’eau ou la qualité de l’eau potable des captages en forêt.
– le paysage : notre paysagiste travaille à la prise en compte de ce domaines dans l’ensemble de nos missions.
– les loisirs nature et l’accueil du public en forêt : nous réalisons des sentiers, les sentiers pédagogiques avec une action particulière pour les rendre accessibles à des personnes à mobilité réduite, nous concevons des panneaux d’information ou des dépliants, des animations, etc.
– le diagnostic de l’arbre (Arbre Conseil©) : nous effectuons des expertises pour définir l’état sanitaire d’un arbre et les travaux à mener pour assurer la sécurité.
– les risques naturels : nous travaillons sur le rôle de protection que peut jouer la forêt contre les chutes de pierres notamment. Mais aussi dans le domaine des risques d’incendie, car plus il y a d’urbanisation à la limite des forêts, plus le risque d’incendie est important. Nous apportons ainsi nos connaissances pour aider par exemple les pompiers à définir les meilleurs accès possibles aux forêts.
Nous avons aussi une infographiste qui produit tous les supports d’information et de communication.

Qu’est-ce qu’une étude technique ?

Il y a autant de manière de travailler que d’études différentes mais il existe un socle de méthodologie et de connaissances communes et une interaction entre toutes les thématiques. Voici la méthode de travail habituelle pour une étude.

La première étape est d’identifier le besoin du client, il s’agit de définir la meilleure méthodologie pour répondre à ce besoin et proposer un devis adapté. Si le client le valide, la production de l’étude peut démarrer. En général, la première étape est un état des lieux initial. Les spécialistes de l’ONF en faune, flore et botanique ainsi que des prestataires de service se rendent sur le terrain pour identifier par exemple les espèces et diagnostiquer le site. À partir de ces données, les objectifs de gestion du site sont définies puis les actions à mettre en œuvre sont chiffrées et planifiées. Tous les éléments sont ensuite présentés dans un rapport remis au client, synthétisant les données et présentant les conclusions sous la forme de fiches actions.

Mes missions

J’en ai au quotidien trois principales. La première est celle de responsable d’équipe. J’ai la chance d’avoir une équipe de spécialistes compétents, expérimentés et autonomes dans leur travail. Je veille à ce que chacun dans son rôle travaille soit dans les meilleures conditions possibles.

J’ai également une mission plus transversale : je suis « responsable Développement ». Dans les régions de montagne, le bois n’est pas facile à exploiter et donc moins rentable qu’en plaine, il est nécessaire de trouver, peut-être plus qu’ailleurs, des sources de revenus complémentaires en développant les activités conventionnellesconcurrentielles. Dans ce contexte, mon rôle consiste à contribuer à la définition d’une stratégie de l’agence. Je cherche à créer du lien entre les différents acteurs en interne, réfléchissant en réseau à la stratégie pour le développement de l’activité territoriale. Il m’incombe de repérer et valoriser opportunités et compétences, de trouver les plus créatifs qui apporteront des idées. Mon approche est naturellement scientifique et très analytique. Nous cherchons ainsi à être rentables et à assurer un niveau d’activité optimal pour chacun : spécialistes de l’agence, collègues de terrain et aussi et surtout nos ouvriers forestiers !

Je contribue aussi à la production d’études : je « vends mes jours », au même titre que les membres de mon équipe. En tant que chef de projet, je travaille notamment sur la compensation, du fait de mes compétences acquises dans mon premier poste. Je travaille par exemple pour des clients privés pour leur apporter mon expertise sur leur stratégie de compensation des impacts de leur projet.
Soyons concrets : le terrain convoité est une zone humide en forêt qui héberge des espèces protégées. Il sera nécessaire de couper des arbres et défricher le terrain. Pour compenser l’impact, il faut créer de nouvelles forêts et restaurer des zones humides pour les espèces protégées. Le but est de trouver de nouvelles parcelles. Pour ce type de dossier, nous avons beaucoup d’interlocuteurs en interne comme en externe (service de l’état, élus, association, etc.) La compensation est aussi intéressante pour la réalisation de projets dans les forêts que nous gérons, elle permet de financer des actions pour lesquelles nous n’aurions pas suffisamment de moyens en propre pour les mener à bien.

Quand je pilote un gros dossier, je suis les aspects financiers et fais la liaison entre les différents producteurs. Je suis en contact direct avec le client : il peut y avoir plusieurs personnes en rédaction, un coordinateur technique, des agents de terrain, plusieurs spécialistes naturalistes et puis tous les rouges internes de la comptabilité…

Mon plus gros dossier était une étude de trois ans pour un budget global de 500 000 euros, mobilisant cinq personnes de mon équipe et une quinzaine de collègues de la région, plus des sous-traitants.
Dans un service Études, il y a une obligation particulière de qualité car nous avons des clients exigeants vis-à-vis de l’ONF. La pression est donc importante. Par ailleurs, nous avons des objectifs de chiffre d’affaires. Ils sont portés par le directeur d’agence et la responsabilité est partagée entre tous. J’apprécie la dynamique collective, elle me paraît pertinente. Si nos objectifs chiffres d’affaires étaient déclinés individuellement, je ne pense pas que cela fonctionnerait mieux.

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J’ai encore beaucoup à apprendre sur les cœurs de métiers de l’ONF et sur mon rôle de manager. En école d’ingénieur, nous recevons très peu de formation pour gérer « l’humain » et les relations qui en découlent – ni cours de management ni de psychologie. On apprend au fur et à mesure. L’année passée, j’ai suivi une formation managériale très instructive sur les mécanismes de la motivation. Ici, la plupart des gens sont souvent passionnés par leur métier ; j’essaye d’entretenir et de valoriser cette énergie. Ce n’est pas toujours facile, je ne réponds pas toujours aux attentes. J’essaye en tout cas d’être le plus exemplaire possible et trouver un équilibre pour donner un cadre en laissant beaucoup d’autonomie pour tirer le meilleur de chacun.

J’aime ma vie ici et mon travail. Je profite des montagnes autour de Grenoble, je marche beaucoup. Outre l’effort physique, la marche est propice à la réflexion et j’apprécie ce lien avec la nature. C’est encore plus bénéfique que de s’agiter dans une salle de sport ! C’est une réflexion qui est d’ailleurs menée actuellement par une de mes collègues du réseau Loisirs Nature : nous travaillons à monter un projet avec des médecins et kinésithérapeutes d’un centre thermal afin de créer un parcours pour les curistes en pleine nature.