La forêt est mon vrai bureau

Être responsable d’unité territoriale à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


À vingt-trois ans, j’étais responsable d’une équipe de quatre hommes de cinquante ans et plus. Au début, j’ai un peu tremblé et ai dû affirmer mon autorité – aujourd’hui c’est plus naturel pour moi et j’essaie de manier le langage tout comme le marteau avec dextérité.


J’ai toujours vécu dans un village, au plus près de la nature. Grâce à un concours obtenu après un bac D option agronomie et un BTS de gestion forestière dans le Loiret, j’ai été agent patrimonial à l’ONF (Office national des forêts) deux ans en Lorraine avant de passer un autre concours pour devenir cadre A technique. L’unité territoriale dont je m’occupe est étendue de part et d’autre de la Seine, en Normandie. Avec une équipe de huit personnes, nous gérons 10 000 hectares de forêt. En France, aujourd’hui, plus de 500 000 personnes ont un travail lié à la forêt ou au bois ; l’ONF gère 25 % de la forêt française en métropole soit 4,6 millions d’hectares.

Depuis dix-neuf ans, je suis là, près d’Yvetot. J’ai d’abord encadré une petite équipe puis me suis occupée des aménagements de forêt. Il fallait établir un document de gestion, faire un état des lieux de la forêt à aménager et en fonction des peuplements en place, planifier les passages en coupe, les parcelles à régénérer, les équipements à prévoir pour sortir les bois, accueillir le public, etc. Je gardais en tête que la vocation de la forêt est la production de bois mais qu’elle a aussi un rôle de protection. Ici, la Seine a travaillé et façonné le paysage et s’il n’y avait pas la forêt pour retenir les sols : il y aurait plus de ruissellements et de dégâts sur les habitations et infrastructures. De fait, c’est nécessaire de l’entretenir, de planifier les coupes. La forêt est constamment à régénérer.

Exploitation

Préalablement, en équipe nous marquons les arbres avec un marteau forestier, à la peinture ou encore avec une griffe (martelage).
Ensuite l’exploitation des bois s’effectue entre novembre et février par des bûcherons ou des machines, comme des « têtes abatteuses ».

La régénération des peuplements

Afin de faire croître de jeunes plants de chênes, il faut d’abord débarrasser le sol des fougères, de la ronce, du houx et l’aérer afin que les racines se développent. Sur les sols plus caillouteux, nous plantons des essences résineuses comme du mélèze, à croissance rapide.
En parallèle, nous luttons contre une trop importante population de chevreuils qui mangent les bourgeons, se nourrissent des plants et les frottent. Parfois, nous engrillageons pour permettre à la quasi-totalité des plants de devenir des arbres. Une ambiance forestière est acquise lorsqu’un arbre est planté tous les dix mètres, avec un joli tronc régulier et pas trop de branches. C’est important que le peuplement soit fermé pour donner de l’ombre indispensable à la croissance de certaines essences comme le hêtre. On recherche un bois de qualité pour le vendre au mieux. Par la suite, l’exploitant a jusqu’à un an et demi pour sortir ses bois. Ils évacuent d’abord les bois de qualité pour l’ébénisterie et la menuiserie. Ici, nous avons une majorité de hêtres surtout destinés pour le bois d’intérieur. En raison du réchauffement climatique, le hêtre n’aura peut-être plus sa place en Normandie car il a besoin d’eau. Nous cherchons donc à diversifier la forêt en mettant du chêne et diverses espèces comme des arbres fruitiers et des résineux, comme des Douglas (excellent pour les charpentes !)

Des zones à régénérer sont définies. Nous avons fait venir une charrue pour rendre le sol plus réceptif et permettre aux faînes et aux glands de germer. Nous attendons que les semis soient bien développés pour enlever les arbres les plus anciens (semenciers). Les engins qui débardent le bois doivent suivre les cloisonnements bleus et blancs que nous avons tracés tous les 20 mètres environ. Or, les débardeurs qui sont très lourds ne les respectent pas toujours. Lorsque le sol est compacté, il peut mettre jusqu’à un siècle pour se reconstituer (circulation de l’eau et de l’air) ! Il n’y a pas si longtemps, le travail était réalisé par des engins équipés d’un câble tiré pour aller au plus près des grumes, c’était meilleur pour les sols mais clairement plus lent. Le métier de forestier, c’est aussi la préservation de la forêt.
Pour que les plants poussent, il faut : de l’eau, un peu de soleil et de la patience. Il faut doser la lumière (si on ouvre trop vite la fougère risque de tout envahir) et veiller à ce que les cloisonnements existent tous les six mètres sinon les ouvriers forestiers n’ont pas accès aux parcelles et auront du mal à les dégager. Il faut penser à tout !

Question paysage, la forêt est très vallonnée près de Caudebec en Caux, dans le parc naturel régional des boucles de la Seine normande. Nous collaborons avec eux dans le cadre d’une charte forestière de territoire. Ils ont des spécialistes faune et flore et valorisent l’habitat traditionnel : il y a une route des chaumières. Ici, la spécificité est la gestion des milieux humides avec la Seine et les marais. Nous préservons la forêt, il faut la surveiller car on ne peut pas faire n’importe quoi, comme venir avec sa remorque chercher du bois – la forêt n’est pas un magasin ! Ni une déchetterie : nous veillons grâce à la contribution financière des communes à faire disparaître les amoncellements intempestifs de détritus car le sale appelle le sale et cela pourrait empirer. Nous avons aussi un rôle de police et dressons des amendes quand les auteurs des infractions sont pris sur le fait. Je travaille donc avec la gendarmerie pour les dépôts de plainte quand le coupable est identifié. Sur une petite aire d’accueil dans les sous-bois, les jolies tables-bancs pourtant scellées ont été volées pour orner de jolis jardins particuliers… Il y a aussi des routes fermées à la circulation pour préserver des zones de tranquillité, il est donc interdit de les emprunter.

En liaison

Le bureau de l’unité territoriale est situé dans une ancienne maison forestière reconvertie. Régulièrement, je passe des commandes pour les travaux, je surveille certains chantiers réalisés par les entreprises comme une réfection de route forestière, par exemple. Sont affichés au mur de notre bureau, les parcelles dont nous nous occupons, en fonction des couleurs utilisées, nous savons de quel peuplement d’arbres il s’agit et connaissons leurs âges. À partir de là nous organisons nos actions. Le document d’aménagement auquel toute l’équipe a participé est validé par la direction générale et nos ministères de tutelle pour la production, l’accueil du public, et la préservation de l’environnement. Nous faisons aussi de l’expérimental : que devient la forêt sans aucune intervention de l’homme ? Nous laissons quelques parcelles évoluer totalement librement, il y aura sans doute une richesse faunistique et floristique – nous observons attentivement ce qui se passe. Normalement, nous prévoyons l’âge d’exploitabilité des arbres : à 100/140 ans pour un hêtre, par exemple, et là ils mourront de leur belle mort.

Le management est devenu participatif. Chacun est autonome à condition que le responsable ait un retour d’information. Une fois par mois, il y a une réunion à l’agence de Rouen avec tous mes collègues RUT et les responsables de service. À mon tour je réunis mes collaborateurs dès que c’est nécessaire.
Pendant l’été, chaque technicien parcourt son triage et fait ses propositions de travaux pour l’année suivante. Afin de d’échanger sur les besoins, les techniques et d’harmoniser les programmations, je travaille avec chacun d’entre eux.
J’organise les plannings (pour le martelage tous les mardis et jeudis par exemple et j’y participe comme tout le monde) et ai aussi un rôle d’animateur et de coordinateur. Il faut garder un regard sur tous les dossiers importants. Chaque technicien de l’unité territoriale gère un triage de 1500 hectares. Si jamais il y a un souci qui ne peut être réglé au niveau du triage, c’est mon rôle d’intervenir.

Je travaille également en liaison avec les élus ou leurs représentants, les gendarmes, les pompiers, les chasseurs etc. Nous avons proposé à ces derniers des lots de chasse à la location en fixant des objectifs précis lors de réunions préalables. Des mesures des plants sont effectuées au sein d’un enclos témoin pour comprendre précisément l’impact du gibier sur les plants sans enclos. On protège donc quelques plants, il y a un côté expérimental. La surpopulation du gibier est aussi un risque pour les automobilistes.

Je peux également être en relation avec des musées, comme celui de Caudebec-en-Caux, le Muséoseine, qui organise une exposition sur des sites archéologiques en forêts. De plus en plus, l’ONF a une mission d’ouverture au public et sur certain massif d’animation. Cela recouvre plusieurs réalités : aménager des sentiers pédestres et cyclistes, contractualiser des partenariats avec des communautés de communes pour le développement touristique, etc. Cette année, le service culturel a fait réaliser des portraits de personnes en relation avec la Seine : les pêcheurs, les navigants, et nous ! Les toiles impressionnistes ont été exposées sur les bords de Seine. Aucune journée ne ressemble à une autre.

Sur le terrain

J’y suis souvent, pour surveiller le cahier des charges d’un gros chantier (réaménagement d’une route forestière en route en béton, par exemple) ou juste quand je sens la nécessité d’y être. J’aime être avec l’équipe dehors. Nous sommes peu de femmes qui font ce métier, même si depuis quelques années elles arrivent en force !
La forêt est mon vrai bureau, je n’ai pas peur d’y évoluer seule ; mon chien me suit partout – c’est une présence. J’ai une très bonne connaissance du terrain, je ne peux pas me perdre !
Je ne tombe pas seulement sur des champignons mais aussi parfois sur des voitures brûlées, des munitions de la Deuxième guerre mondiale – il faut alors faire appel au service de déminage. Il faut aussi préserver les sites archéologiques, une mosaïque provenant de la forêt de Brotonne est exposée au musée des Antiquités à Rouen.

Trois semaines durant, une route publique a été fermée car des travaux d’exploitation étaient nécessaires pour sécuriser cet axe : des arbres dangereux bordaient les rives. Cela a soulevé un mouvement de protestation nous reprochant d’avoir fait une autoroute. J’ai eu un rôle de communication important auprès des élus, riverains et partenaires. Les bois coupés ont été transformés en plaquettes pour le bois énergie : au lieu d’un élagage, cela a rapporté de l’argent.

Dans la forêt, plus de cent mares sont répertoriées. À l’époque gallo-romaine, les animaux domestiques vivaient dans la forêt et avaient besoin de boire : les hommes ont mis en place des points d’eau. Cela a créé de belles richesses faunistiques et floristiques. La mare est une unité à part entière et il faut l’intégrer dans gestion forestière. Il y a aussi des carrières sur le massif, nous les reboisons en conservant des zones ouvertes pour les chauves-souris, les oiseaux, les insectes.

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Je ne me suis jamais éloignée de la forêt, j’ai un cadre de travail exceptionnel et la chance d’habiter une maison forestière en forêt domaniale de Brotonne où mon cheval peut profiter du pré de service.
J’ai un projet qui me tenait à cœur, j’aurais aimé sauver la maison forestière du grand maître qui a brûlé en 2010. J’ai proposé à une école d’architecture qu’elle devienne un sujet d’études. Cinq superbes maquettes respectant le cahier des charges imposé trônent dans mon bureau. Malheureusement, il n’y aura pas de suite car c’est bien trop coûteux à réaliser. La maison va sans doute être détruite car elle présente un risque. Il aurait fallu trouver un mécène pour la sauver.