La ligne bleue des Vosges

Être responsable unité de production à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Je suis responsable de la réalisation des travaux forestiers sur toute la chaîne vosgienne du côté lorrain, ça fait un peu moins de 100 000 hectares. Tous les cinq ans, les agences territoriales élaborent une nouvelle stratégie. À nous d’adapter nos compétences.


Je suis alsacien, né à Mulhouse en 1966, j’ai passé ma jeunesse à Strasbourg. Je rêvais de devenir pilote, j’ai tenté le concours de l’Aéronavale après un baccalauréat scientifique. Au niveau médical, ce n’était pas bon : je suis légèrement astigmate. Je voulais tout de même voler, j’ai cherché les métiers permettant d’être navigant au sein de l’armée de l’air, principalement celui de mécanicien qui ouvrait cette possibilité. Il fallait passer minimum cinq ans au sol avant de pouvoir préparer le concours interne pour devenir naviguant – comprendre comment fonctionne un avion avant de pouvoir voler.

Après une classe à Nîmes puis un an d’école à Rochefort en spécialisation, j’avais vingt ans. Comme lieu d’affectation, j’ai choisi Évreux en raison de la présence des Transall (avions de transport) dans l’unité et c’est là où il y avait potentiellement le plus de navigants. Une escadre un peu spéciale se créait, une base dans la base, composée de quatre avions chargés de retransmettre l’éventuel ordre de mise à feu nucléaire aux sous-marins sans qu’ils fassent surface. Des antennes de 4 à 8 kilomètres étaient déroulées en vol. J’ai eu l’occasion de voler assez régulièrement sauf que cela se résumait à faire des ronds au-dessus de l’eau, ce n’était pas très captivant. Ce que j’aimais, c’était le vol avec des sensations, notamment en radada (vol à très basse altitude) ou le vol à voile, juste sentir le vent glisser, comme ça.

J’ai été engagé pendant six ans dans l’armée. Au bout d’un moment, j’ai ressenti un ennui certain ; une fois les avions en vol, il n’y a au sol que des temps d’attente. Assez lassé, je suis revenu à mes premiers amours, en quelque sorte. En 1991, j’ai obtenu le concours emploi réservé de l’ONF (Office national des forêts). Après une année d’école à Velaine au centre de formation forestière de l’ONF et en alternance sur le terrain auprès d’un maître de stage, je suis devenu technicien forestier territorial et j’ai pu choisir le GT (groupe technique) de Ban de Laveline, dans la division de Saint-Dié des Vosges. Quelques années en plaine normande m’auront servi de leçon – pour le moral, je préférais du relief. C’était la ligne bleue des Vosges que j’avais en ligne de mire depuis Strasbourg dans ma jeunesse.

Groupe technique

J’ai été pendant dix ans chef d’un GT de quatre agents techniques forestiers (ou gardes forestiers) ainsi que de trois ouvriers sylviculteurs. À mon arrivée, ils avaient tous la quarantaine, j’étais le petit jeune. Humainement, c’était formateur. Ils m’ont appris tous les rudiments du métier. J’animais l’équipe et apportais un soutien technique. Une des grosses missions était d’assurer le martelage et une partie de la commercialisation des bois. À l’époque, les travaux étaient assurés de A à Z par les personnels du groupe technique : de la programmation à la réalisation. Les équipes d’ouvriers étaient intégrées, cette structure avait l’avantage de la proximité mais limitait la professionnalisation de l’activité.

Auparavant réservés aux ingénieurs de la division, les aménagements forestiers ont commencé à être confiés aux techniciens. J’ai découvert cette activité sur une petite forêt communale. La rédaction de l’aménagement, c’est un document décrivant l’état des lieux de la forêt et définissant les objectifs pour les quinze ans à venir. Nous étions guidés par des orientations régionales généralistes. Ensuite, à moi d’adapter la rédaction du document en fonction des spécificités locales de la forêt. Il y a des choix à faire sur les peuplements à régénérer, sur le niveau de prélèvements en amélioration. À l’époque, la majorité des aménagements étaient traitée en régulier. La structure du peuplement existant déterminait le choix du type de traitement à appliquer. Certaines essences sont préconisées en fonction des stations forestières. Je n’allais pas planter des baobabs en pleine forêt vosgienne !

La tempête

Celle de 1999 a marqué ma carrière de forestier. Après la stupeur, on a ré-ouvert en priorité les chemins. Les forêts vosgiennes faisaient partie des plus touchées, surtout la partie Nord, vers le bassin de Saint-Dié. Vu l’ampleur du volume mis à terre, nous avons tout de suite compris qu’il y allait avoir un problème de commercialisation. Une des idées de la DT (direction territoriale) a été de créer des stockages de bois sous aspersion afin de préserver une partie des chablis tombés et de laisser le temps aux scieries d’absorber ce volume. Nous arrosions les bois, cela évitait que les champignons et insectes se développent. On pourrait croire que l’eau fait moisir le bois, mais si un certain taux d’humidité est constant, ce n’est pas le cas.

Après un repérage des terrains potentiels, nous avons proposé à la commune de monter une aire de stockage en face de ma maison forestière. La commune a financé les travaux d’aménagement et tout l’investissement du matériel d’aspersion, l’ONF était maître d’œuvre de l’opération. Nous avons, avec mes agents, étudié toute la partie infrastructure et choix du matériel d’aspersion. La zone de pompage de l’eau (ruisseau, rivière) a été une partie délicate à réaliser. Le montage du dossier spécifiait que le débit de la rivière devait être en adéquation avec le volume de bois aspergé ; nous avons dû obtenir les autorisations nécessaires. Concernant l’étude technique, des problèmes d’ensablement sur la zone de pompage ont dû être pris en considération. Nous avons créé des puits de pompage et assuré une filtration suffisante afin d’éviter la détérioration des pompes. L’aire de stockage avait été prévue à 20 000 m3 puis portée à 25 000 m3. Après un an de fonctionnement, le volume a été augmenté. Ont été stockés principalement des bois issus de forêts communales, domaniales mais aussi de scieurs (comme SIAT, en Alsace, qui est une des plus grosses scieries en France). L’aire est montée jusqu’à 30 000 m3. Nous nous sommes même occupés d’une partie du transport des bois de la forêt à l’aire de stockage, en régie directe : nous avons directement payé des transporteurs. Le défi, une fois que le système fonctionnait, a été d’entretenir tous les aspergeurs qui avaient une fâcheuse tendance à se boucher – y compris le week-end ! J’en ai passé des samedis et dimanches sur les tas de grumes à essayer de les déboucher… J’étais juste en face, forcément, cela a été très prenant. Deux ans plus tard, nous avons passé la main au personnel de la commune. Cette tempête, jamais je ne l’oublierai.

Le cubage

Un forestier gestionnaire de terrain contribue à la synthèse de tous les aspects environnementaux, d’accueil du public et de la partie production, c’est ce qui fait le sens du métier. Sinon, la forêt n’aurait pas besoin des forestiers.

L’ONF ne réalisait pas ou très peu d’exploitation des bois avec les OF (ouvriers forestiers) qu’il employait. Mais pendant la tempête, certains d’entre eux ont été mis à contribution pour débarder des chemins. C’est une opération particulièrement risquée : les bois sont entremêlés, sous tension. Il y avait un important cadre sécuritaire à ne pas négliger. L’exploitation mécanisée était relativement naissante, il y avait peu d’abatteuses sur le secteur. Aux vues de l’ampleur de la tempête, nous avons particulièrement développé ce mode d’exploitation. Des entrepreneurs sont venus nous aider, notamment les scandinaves et les allemands qui avaient de l’avance sur nous dans ce domaine. Cette confrontation avec des techniques nouvelles m’a passionné.

Nous avons aussi dû développer l’activité de cubage une fois tous ces bois abattus. Le cubage, c’est évaluer le volume matière. Avant de vendre du bois à une scierie, il faut se mettre d’accord sur un prix et un volume. On prend en considération la longueur et le diamètre médian avec un mètre enrouleur et un compas forestier, on y applique une formule magique et on obtient un volume approché.
En tant que chef de GT, je participais au martelage trente jours par an : désignation des arbres qui vont être exploités, prise de mesure pour les aménagements, tournée de programmation de travaux et contrôle de chantier. À l’époque, le métier de conducteur de travaux n’existait pas encore.

La gestion de la faune et de la chasse faisait partie des activités exercées. Un agent de l’équipe était passionné par ça, c’était un vrai naturaliste qui recueillait beaucoup d’indices sur le terrain. Il adorait rechercher les bois de cerf et les trophées entier. Un jour, on a découvert un cadavre de cerf passablement faisandé, et il tenait à emporter le trophée. Il m’a fait découper la tête entière. Il avait juste un opinel, les odeurs ont été difficiles à supporter. Comme il y avait encore les chairs accrochées sur le trophée, il a fait bouillir l’ensemble dans une grosse marmite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que les os. Il tenait à en faire une applique murale, je l’ai aidé, mais ce n’était pas un moment des plus agréables.

La taille réduite du GT faisait que c’était une équipe resserrée, donc soudée. Bon nombre d’opérations se réalise en équipe. Pour moi, le défi, étant beaucoup plus jeune que le personnel en place, a été de m’intégrer. J’ai essayé de le faire par les compétences : ce sont mes réflexes de l’armée. J’ai dû m’adapter. J’ai apporté beaucoup de soutien administratif à certains qui étaient moins à l’aise dans ce domaine, les autres étaient plus autonomes. C’était du management à géométrie variable qui a duré dix ans de ma vie.

La belle saison

Cinq années après la tempête, une fois la reconstitution des jeunes peuplements bien entamée, l’activité devait évoluer. Soit nous allions devoir réduire l’effectif des OF soit nous devions trouver de nouvelles pistes : l’internalisation d’une partie de la mécanisation en était une. Nous avons eu une réflexion sur le potentiel et nous avons pensé qu’il était largement possible d’occuper un tracteur sur l’année, pour le broyage d’accotements, l’élagage des branches en hauteur, etc. Mais la difficulté persistante est l’occupation de la main d’œuvre en hiver – la neige empêche tant d’accès…

Comme certains OF avaient fait du bûcheronnage durant la tempête, j’ai pensé conforter cette activité de bûcheronnage en période de faible activité sylvicole durant l’hiver, nous avons donc mis sur pied quelques équipes de sylviculteurs/bûcherons. Toutes ces activités ont permis aux OF d’élargir la palette des métiers exercés, de monter en compétence et de diversifier les activités. Ce qui a créé une forme d’émulation, un désir de changement. Nous sommes désormais capables d’intervenir sur des chantiers RTE (Réseau de transport d’électricité, la filiale d’EDF qui s’occupe du réseau) où il faut débroussailler manuellement ou mécaniquement, élaguer et abattre avec des précautions de sécurité spécifiques. Nous avons été capables de répondre à l’intégralité des demandes avec professionnalisme.

Depuis la tempête de 1999, les peuplements sont devenus irréguliers, les arbres d’âges différents se côtoient désormais au sein d’une même parcelle. L’OF a dû adapter ses habitudes de travail, dans l’irrégulier : on passe très rapidement d’une zone de semis ou de fourrés à une zone de gaulis ou de jeune futaie. Son intervention dépend du peuplement qu’il rencontre et cela demande une formation particulière, de bonnes connaissances de la dynamique des essences (espèces d’arbres). Souvent, on perçoit la forêt comme une entité figée, immuable. En réalité, elle est en perpétuel mouvement.

Unité spécialisée et Agences travaux

La réforme de 2002 a provoqué mon évolution de carrière : deux GT ont fusionné, ça s’est fait à l’ancienneté, mon collègue a voulu rester sur le terrain, je savais que je devais trouver un autre poste. Je me sentais à l’aise dans le management, je me suis intéressée à un nouveau service qui se créait, l’unité spécialisée Entrepreneurs Travaux. En regroupant tous les ouvriers, la main d’œuvre pouvait être gérée de manière plus unifiée. J’ai eu le poste.

J’encadre maintenant quatre conducteurs de travaux, mon rôle est principalement le pilotage des activités, le management des conducteurs de travaux, OF et apprentis. Les ressources humaines sont montées en puissance : nous assurons les réunions des délégués du personnel, participons au recrutement ; c’est une chance d’avoir un droit de regard sur les nouvelles embauches, de s’intéresser à ce que les gens ont fait avant, à leur parcours, pour qu’ils nous fassent profiter de leur expérience. Les recrutements, c’est passionnant : pouvoir détecter les différents talents, percevoir les capacités d’évolution. Le but est de valoriser et mutualiser toutes ces compétences et de faire évoluer les personnes – elles méritent amplement cette attention tant les métiers sont difficiles. Le rythme des conducteurs de travaux est particulièrement soutenu, ils s’adaptent aux aléas de l’opérationnel. Pour les ouvriers, la rigueur des tâches et l’environnement peuvent être éprouvants.

En 2009, les agences travaux ont été créées. L’ONF est allé au bout de la logique de la spécialisation. Mes bureaux et ceux de deux de mes conducteurs de travaux sont à la maison forestière de Sainte Marguerite, transformée en locaux administratifs et techniques, juste à côté de Saint-Dié. J’y passe 90 % de mon temps, la forêt est ressentie parfois comme bien lointaine ! Les locaux ont été choisis pour leur position géographique, très bien centrés par rapport aux accès routiers. Je suis le garant et l’interlocuteur de l’agence territoriale sur tous les suivis de travaux (délais et bonne exécution). J’échange régulièrement avec les collègues et la hiérarchie de l’agence travaux.

Nous sommes, avec les conducteurs de travaux, à l’initiative des propositions d’investissements matériels (technique et locaux). Nous nous sommes ainsi dotés d’un hangar à côté de nos locaux administratifs pour le stockage et l’entretien de tout le matériel de chantier : tracteurs, quads, broyeurs autonomes, remorques, mini-pelles, etc. J’ai participé activement à l’élaboration des plans du projet en collaboration avec un architecte. Lors de la construction, comme j’étais sur place, c’était plus facile d’être le contact principal des entreprises.

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En 2002, j’ai été un des premiers à imposer l’huile de chaine bio sur les tronçonneuses. Gérant un milieu naturel, cela me paraît logique de réduire l’impact sur ce même milieu. La gestion des déchets était une de mes autres priorités. Les coopératives agricoles faisaient régulièrement des opérations d’élimination des produits phytosanitaires. J’ai fait regrouper les bidons vides, usagés ou périmés et les ai fait éliminer par une filière officielle.

J’ai une sensibilité verte naturelle. Au sein de la famille, nous mangeons essentiellement bio ou local. Ce qui m’intéresse principalement dans le bio, c’est le fait de ne pas répandre des produits phytosanitaires sur la terre. C’est ma contribution militante. Après, le goût est meilleur aussi… De par mon métier, je suis en plein dans la production et j’ai des aspirations écologiques. L’un n’empêche pas l’autre !

Ma maison est située à 650 mètres d’altitude, il faudrait une serre pour que je produise mes légumes. J’aimerais vraiment avoir un potager à la retraite.
J’ai fait de l’équitation assez jeune et très rapidement je me suis tourné vers l’équitation éthologique (savoir interpréter les signes comportementaux). Cela peut paraître étrange mais ça m’aide dans mon travail, je suis plus observateur et attentif. J’ai deux chevaux à la maison. Ils n’ont jamais été enfermés dans un box, ils sont libres de leurs mouvements, je les monte sans mors. Ma philosophie est de tenir compte du bien-être animal le plus possible. Ils sont un plaisir pour moi, j’aimerais que ce soit réciproque !