C'est un équilibre

Être technicienne forestière territoriale à l’Office national des forêts.

[Témoignage recueilli par Pauline Miel.]


Après une prépa Sciences Po et une maîtrise de sciences économiques, j’ai réalisé que tout ce que j’avais entrepris jusque-là ne me plaisait pas. J’ai eu ensuite pendant trois ans un poste administratif chez Acadomia à Paris. Mon mari travaille dans le domaine du golf, je l’ai suivi au Mans puis à Lille où j’ai atterri de nouveau dans un bureau, j’y suis restée cinq ans. Après la naissance de ma troisième fille, j’ai pris un congé parental. Et c’était long, le temps qui s’étire – j’en ai eu assez et ai repris mes études. J’ai fait par correspondance un BTS gestion forestière et j’ai tout simplement adoré ! En 2013, j’ai passé le concours de l’ONF et ai été affectée près de Senlis. Comme quoi, on peut changer de vie même lorsqu’on a déjà des enfants…

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Je suis technicienne forestière territoriale en Picardie, sur le massif des trois forêts dont deux sont domaniales : celle d’Halatte (4 500 hectares) et d’Ermenonville (3 300) et d’autres privées. Au total, l’ONF (Office national des forêts) gère ici près de 16 000 hectares. J’ai de la chance car le cadre est magnifique : le château de Chantilly, les villages pittoresques, les villas somptueuses dans un écrin de verdure. Au quotidien, j’ai une vue superbe ! Je n’ai pas encore quarante ans, habite avec mon mari et mes trois filles (de douze, huit et sept ans) dans une maison forestière. Nous menons une vie rurale heureuse et paisible, chauffons au bois – cela nous convient parfaitement. Nous ne sommes pas isolés : il y a un arrêt de bus au coin pour aller à Senlis, la boulangerie est accessible en cinq minutes de voiture.

Dans cette unité territoriale (UT) de douze personnes dont deux femmes, nous sommes proches les uns des autres : chacun est autonome et en même temps nous sommes très solidaires. Mes débuts sur le terrain ont été assez périlleux, c’était bien plus difficile que la théorie. Une fois, je me suis retrouvée de nuit, dans l’obscurité totale, seule dans ma voiture enlisée… Un triage, des jeunes peuplements : ça s’apprend. La plupart de mes collègues ont plus de trente ans de métier, ce sont des encyclopédies vivantes, ces « anciens » sont de vrais transmetteurs de connaissances, leur expérience m’est très précieuse. Ils ont été d’une rare patience avec moi et m’ont très bien accueillie. À moi de prendre le relai et de communiquer avec l’extérieur, j’ai d’ailleurs été au cœur d’un petit reportage télévisuel sur France 3 où j’expliquais mon travail. Nous nous habituons aux caméras dans cette forêt, elle est le décor de nombreux tournages. Dans ce cadre, j’accompagne les équipes techniques repérer le terrain ; il ne faut pas s’étonner de voir soudain surgir un homme en kilt ou un soldat allemand de la 2ième guerre mondiale ! Surréaliste.

La chasse

Dans la forêt, il y a des chasseurs et donc des rendez-vous de chasse, des maisons forestières reconverties avec toutes les installations nécessaires : tables de dépeçage, découpage, etc. Nous y déjeunons les jours de martelage, c’est-à-dire deux fois par semaine. En tant que responsable d’un lot de chasse, je veille à la sécurité de promeneurs et communique sur le jour de chasse : en forêt d’Ermenonville, c’est le lundi. Les chasseurs installent des miradors sur leur lot de chasse dans le but de sécuriser les tirs. J’ai d’ailleurs passé mon permis afin de comprendre les codes, gestes et pratiques des chasseurs. Puisque j’allais être amenée à travailler avec eux, je préférais parler leur langage.

Bien que ne pratiquant pas la chasse, elle est très importante pour la régénération forestière et la préservation de la biodiversité. Nous faisons régulièrement des comptages de la population de gibiers, c’est un équilibre à gérer. Régulièrement, nous nous réunissons avec les chasseurs et autres acteurs de la forêt afin d’analyser tous les indices recueillis (sur la consommation des animaux, par exemple) et trouver des solutions pour protéger les jeunes plants. Ici, il y a encore des chasses à courre, des mondes bien différents se côtoient !

Ouverture au public

Cette forêt a des espèces (feuillus, résineux) et des sols variés (sableux et pauvre, riche et plus limoneux). Or, le pin sylvestre se plaît bien au milieu de fougères et de landes sur les sols sableux. À l’origine, le massif d’Ermenonville était composé de bois épars et de lande. La forêt compte de nombreuses mares – nous essayons de restaurer le milieu naturel.
Lorsque la régénération naturelle ne fonctionne pas, il faut planter ! Je vérifie systématiquement que la coupe a été bien effectuée, les exploitants achètent le bois sur pied. Une fois les arbres tombés, ils sont dirigés vers des scieries et sont voués à diverses utilisations : bois de chauffage ou d’industrie.
Je m’assure que les chantiers sont correctement menés, les cloisonnements respectés et les sols préservés. Un coup de lame est souvent nécessaire pour que ce soit nickel. Je m’occupe aussi de l’entretien des routes forestières. J’apprends tous les jours quelque chose de nouveau.

Il est urgent d’apprendre aux gens à respecter la forêt, je trouve trop souvent des barrières cassées, des gravats déposés (les dépôts en déchetteries sont payants pour les professionnels), et suis parfois obligée de verbaliser. Voilà pourquoi il faut expliquer la forêt aux enfants. Notre responsable UT nous laisse toute latitude dans ce genre d’initiative. J’organise des sorties sur des thèmes différents, comme la pédologie (l’étude du sol) ou la gestion forestière et ai mis au point un parcours d’orientation ; pour ce projet, j’ai la chance d’avoir le soutien d’une mairie qui va financer les fournitures. À l’école du village où sont scolarisées deux de mes filles, il y a une seule classe unique de douze élèves. Lorsque j’emmène ces derniers sur le lieu de recueillement qui rappelle le crash du DC10 de Turkish Airlines en 1974, où plus de trois-cents personnes ont perdu la vie, ils sont tout de suite silencieux face à la stèle…

Cette ouverture au public est essentielle, je m’applique à faire connaître la forêt pour qu’elle soit mieux protégée. Mais la nature n’aime pas le vide, si l’on souhaite conserver un espace de landes ouvert, il faut travailler. Ainsi, nous cherchons à restaurer certains milieux naturels remarquables (lande sèche, zone humide) permettant d’accueillir des espèces rares et souvent protégées. C’est un paradis pour les naturalistes.

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Il est loin le temps où seuls des ermites vivaient en forêt, aujourd’hui la forêt accueille de nombreux promeneurs, des cavaliers aussi ; ce qui rend délicat notre travail de coupe et de débardage, par exemple. À moi de communiquer, parler avec les riverains ; grâce à l’aide des maires, je peux réunir les habitants des communes voisines et leur expliquer les travaux que nous faisons.
Les élevages sont rares dans la région car la terre coute trop cher et est cultivée, il y a des corps de ferme superbes et des lavoirs le long de la Nonette. Ce patrimoine donne du cachet à la région. La nouvelle maire de Mont-l’Évêque souhaite fédérer les habitants autour de la forêt. Pour moi, c’est vraiment stimulant.

J’aime l’idée que rien ne soit figé dans mon métier. De nombreux concours existent à l’ONF. Après, il faut avoir en tête que plus on progresse dans la hiérarchie, moins on est dans les bois. Pour le moment, je préfère y évoluer tous les jours.