Je ne veux pas qu'il meure

Mon prénom, il ne s’en souvient plus, pas davantage que le lien de parenté qui nous unit. Je crois que mon visage lui parle, qu’il sait qu’il me connaît, qu’il m’a connu, je sais qu’au fond il sait, mais que ce n’est plus lui que j’ai là, en face, sur ce fauteuil qu’il ne quitte plus. Ce fauteuil, c’était le cadeau fait à ma grand-mère il y a quelques années, à l’époque où mon grand-père voguait encore entre son atelier et son verger. Ce verger maintenant mort, où les mauvaises herbes ont poussé et les fruits y ont renoncé. Mes grands-parents passaient leurs étés à l’entretenir, et on y retrouvait les fruits entassés dans un panier sur la table de la cuisine. Ce verger, maintenant, n’est plus qu’un terrain, et ce terrain, maintenant, je le déteste. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ou très banal finalement, c’est ce morceau de verdure tout en longueur qui fait l’objet de débats enflammés, dont j’ai si peur de voir les prémices d’une guerre froide que tout le monde nie mais qui est là. Ce terrain, il angoisse ma grand-mère, rien que pour ça je le déteste, il divise ses propres enfants, et, quand mon grand-père s’exprimait encore de manière audible, il faisait l’objet d’une joute verbale interminable entre mes grands-parents. Faut-il le vendre, à qui le vendre, combien le vendre ?
Maintenant, le fauteuil, c’est papy qui l’a adopté. Il reste des heures dessus, les yeux dans le vague, puisqu’il n’y a plus grand-chose à voir juste des formes et des couleurs, je présume. Il ne participe plus à nos conversations, s’agace d’un rien, surtout de notre sollicitude. Il ne veut pas qu’on l’aide. Et en même temps, on ne sait pas l’aider. Le point positif, c’est qu’il ne peut plus voir les larmes me monter aux yeux, et tant mieux parce qu’elles sont légion. Je le connais, ça l’attristerait, mais il serait un peu mal à l’aise, un peu gauche. Ils sont comme ça, dans la famille, pudiques. Il vaut mieux souffrir en silence que d’en faire la publicité.
Le jour de Noël, on est arrivés le matin, pour accompagner ma grand-mère à la messe, ma cousine et moi. Mon grand-père était seul, ma grand-mère était partie chercher du pain. Il a réussi à se servir du café, même s’il a fallu l’aider à rapprocher le bol pour que le café coule au bon endroit. Et puis, il a voulu mettre du lait dans son café, il a sorti le lait du frigo, nous a demandé si c’était bien du pain, et a voulu le verser dans son bol, qui était deux mètres plus loin. On l’a stoppé in extremis, ça nous paraissait trop improbable qu’il ne se rende pas compte que sous la brique de lait qu’il inclinait, il n’y avait que la table. Je ne sais pas pourquoi à ce moment-là plus qu’à un autre je me suis dis « merde ». Enfin je me l’étais déjà dit quand il m’avait vouvoyé, mais là, je sais pas si c’est le regard que j’ai échangé avec ma cousine, ou si c’étaient les circonstances, mais là je me suis dit que ça devenait réellement intenable. Je m’en suis voulu de ressentir un soulagement en allant à la messe et en laissant seuls mon père et son père.
Plus tard, au repas, il était en bout de table, et il n’a pas dit un mot. Il y avait bien trop de monde, quinze personnes autour d’une table, c’est bien trop de bruit. Et puis les cadeaux, il ne peut pas les ouvrir tout seul. Alors c’est ma mère qui lui défait les paquets, et ça m’agace. Pas parce que c’est ma mère, mais je crois que c’est la situation qui m’est difficile. Il est là, il n’a pas l’air de bien comprendre ce qui est en train de se passer. Je tourne la tête et ma cousine est en train de quitter la table. Ma sœur me fait signe qu’elle pleure, et je l’aurais deviné tellement j’ai moi-même la gorge nouée. Je vais la rejoindre, la prends dans mes bras et lui dis, autant pour moi que pour elle, « ça va aller, on est tous ensemble, c’est le plus important, on va se soutenir, ça va aller ». Au fond je sais que mes mots ne sont pas vraiment aidants, voire vains, parce que « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ».
Il a une tumeur au cerveau, la plus agressive, un glioblastome. Elle a doublé de volume en même pas six mois. Il avait une balle de ping-pong dans la tête l’été dernier, maintenant il a une balle de tennis. Il a un truc balèze dans la cervelle, parce qu’il a jamais fait les choses à moitié mon papy. C’est aussi pour ça qu’on a tant de mal, parce qu’il nous aimait pas à moitié non plus, avec toute la pudeur qui les caractérisait, lui et ma grand-mère. Il n’y a pas meilleure illustration de bonté et de tolérance qu’eux deux. Je ne dis pas ça parce que je m’apprête à les perdre, eux, en tant qu’entité indivisible, je les ai même déjà perdus tellement mon grand-père est devenu agressif et ma grand-mère épuisée. Je dis ça parce que je le pense, que je l’ai toujours pensé, parce que j’ai toujours été émerveillée de leurs différences, du monde qu’il y avait toujours chez eux, des gâteaux toujours prêts à être mangés, sur la toile cirée usée de la cuisine. Mon arrière-grand-mère, la mère de mon papy, habitait juste en face de chez eux, et petites, on avait la mission d’aller la chercher pour le café, on devait juste traverser la route où passaient trois voitures par jour. Après, elle est devenue vieille, puis très vieille et imbougeable, et puis elle perdait la mémoire des gens et des choses. Alors à tour de rôle, ses enfants y allaient une semaine pour s’occuper d’elle, et ça a duré deux ans je crois. Et puis elle est morte, et c’est la première fois que j’ai vu mon grand-père pleurer. C’est lui qui nous l’a annoncé d’ailleurs. Et après l’enterrement, on s’est retrouvés tous ensemble, et tous unis, et je me rappelle m’être dit que j’avais beaucoup de chance d’être née dans une famille comme ça et de porter le nom que je porte. Je ne leur ai jamais dit tout ça, et c’est trop tard, mais on ne dit pas grand-chose chez eux, parce que l’amour va de soi, on aime sans y penser, instinctivement, et j’espère qu’ils savent qu’ils m’ont appris ça, parmi d’autres choses.
J’ai de la chance oui, et même la chance d’être la première de la longue lignée des petits-enfants. J’en ai toujours tiré quelques avantages, certains invisibles à l’œil nu. Le premier, c’est le temps que j’ai eu avec eux, plus étendu que les autres, forcément. C’est les billets glissés discrètement dans ma main par mon grand-père. Au départ, quand j’ai eu mon premier téléphone portable qui se rechargeait avec des cartes, il m’achetait des recharges au bureau de tabac. J’étais la seule petite-fille à avoir un téléphone, et puis après j’ai eu un forfait, et il a remplacé les cartes par des billets, des oranges, des jaunes et des verts, ceux que j’avais jamais vus en vrai. Il me disait de ne le dire à personne, parce que ça faisait des inégalités, et surtout pas à ma grand-mère, parfois je n’avais même pas le temps de le remercier tellement ça se voulait discret. Il avait sa cagnotte, parce qu’il trafiquait pas mal avec ses copains bricoleurs, du trafic gentil, de la réparation de voiture au black principalement. Son atelier, c’était un peu la cour des miracles, d’autant plus que petites on nous disait que papy était inventeur et qu’il a un jour inventé une machine pour casser des noix facilement. On a grandi avec cette idée, on imaginait qu’il pouvait fabriquer tout un tas de choses, peut-être même une voiture qui remonterait dans le temps comme dans Retour vers le futur. Ça sentait l’acier, il y avait des outils plein le mur et des petits tiroirs pour ranger les vis. Le plus incroyable, c’est que très récemment, papy était déjà malade, des gens, que je n’avais jamais vus, sont venus lui rendre visite. Des gens qui avaient à la fois l’air proches et éloignés de mes grands-parents, de bien les connaître tout en les vouvoyant. Ils parlaient de leur exploitation de noyers. Et mon père de me dire : « tu vois, c’est pour eux que Papy avait inventé la machine à casser les noix ». Et ça m’a fait tout drôle.
Après, assez jeune, j’ai annoncé que je voulais être avocate quand je serais grande. A la campagne et chez l’ancienne génération, médecine et droit étaient les deux voies dorées, et j’allais en emprunter une, ça suffisait à remplir de fierté injustifiée mes grands-parents. Mon grand-père a commencé à m’appeler « Maître » avec un sourire en coin, et je lui promettais que je garderais mon nom de jeune fille pour l’accoler à mon titre, plus tard. Entre-temps, j’ai changé mille fois d’idées et de projets mais c’est resté « Maître », ou « ma grande » et je préférais ce dernier, parce que la plus grande j’étais sure de le rester, tandis qu’avocate…
Je pourrais en raconter à la pelle des souvenirs et anecdotes, qui n’auraient d’intérêt pour personne d’autre que moi. Je pourrais détailler les fois où il nous faisait essayer son tracteur, les étés avec nos bottes et boites en plastique en main pour aller ramasser les framboises, je pourrais raconter son regard qui suffisait à nous faire taire quand il nous interdisait de sauter sur les lits dans la chambre attenante à la salle à manger. Alors après, avec les cousines, on jouait sous les lits aux animaux aquatiques, et là c’étaient nos parents qui râlaient, parce qu’on finissait avec des fringues dégueulasses. Je pourrais écrire des pages et des pages de souvenirs d’enfance liés à mes grands-parents, ça serait un récit doux et drôle, mais je préfère ne pas étayer davantage ma nostalgie qui ne m’a jamais vraiment quittée.
Alors voilà, je sais que j’aurais du mal, beaucoup de mal à me remettre de sa disparition. Je vais avoir la sensation que j’ai déjà, celle d’être incomprise, parce que tout le monde perd ses grands-parents, et que toutes les personnes âgées finissent par mourir. Il n’y a aucune vraie injustice là-dessous, et j’ai l’impression que la banalité de la situation rend ma peine illégitime. Ou légitime mais à petite dose. Mon effondrement n’est pas et ne sera pas justifié. Paradoxalement, pour lui, je sais que c’est mieux que ça s’arrête là. Il assiste lui-même à sa propre détérioration, et il ne peut pas l’enrayer. Il doit vomir les regards pleins de compassion et d’inquiétude, mais il ne les voit plus. Il a peut-être peur, parce qu’il voit bien que les gens se sont resserrés autour de lui, comme un étau, et que s’ils se sont autant rapprochés c’est qu’il y a une raison. Il prend peut-être conscience, à travers nous, que c’est la fin, et peut être même qu’il n’arrive pas ou ne peut pas exprimer son effroi. Parce que personne ne le comprendrait, même s’il ne confondait pas tous les mots. Je sais tout ça, et en ça, je me rends compte qu’à certains égards, je suis le comble de l’égoïsme : je ne veux pas qu’il meurt.
Alors, je fais de mon mieux, je compose avec tout ça, j’écris une partition un peu maladroite mais c’est la mienne, celle que je trouve la plus acceptable. J’essaie d’y aller souvent, même si je commence à m’épuiser, et j’essaie de sourire, de faire un peu comme c’est la tradition dans la famille de mon père : souffrir en silence.